Dans les premiers momens, j'étois parfaitement content de cette
lettre, et je la portai, plein de joie, à Delphine; elle la lut
d'abord vite, une seconde fois lentement; puis me la remettant, elle
me dit:--Le parti qu'il prend lui coûte cruellement; examinez quelle
est sa première pensée, le consentement que j'ai donné à ce parti; et
plus loin, il espère _que je serai heureuse_! dit-il un seul mot de
lui? et cette manière de vous charger de tous les détails, n'est-ce
pas une preuve qu'ils lui sont tous pénibles? et bien d'autres nuances
encore... Mais il vivra, l'impression est faite, il vivra. Mon ami,
ajouta-t-elle, ne terminez rien, je veux seule conserver la décision
de mon sort. J'obtiendrai de madame de Ternan, que ma douleur fatigue,
et qui redoute le ressentiment de Léonce, la permission, d'aller
prendre les eaux de Baden, près de Zurich; l'état de ma santé motive
cette demande, elle ne me sera point refusée. Je serai seule avec
Léonce, nous causerons librement ensemble, et, quoi qu'il arrive, je
l'aurai fait du moins renoncer au projet funeste qui menaçoit sa
vie.--
Voilà, mademoiselle, dans quelle situation se trouvent maintenant, les
deux personnes du monde qui mériteroient le plus d'être heureuses.
J'espère que pendant le séjour de madame d'Albémar à Baden, ses
inquiétudes et les peines de Léonce se dissiperont entièrement; je
leur ai donné tous les secours que l'amour peut recevoir de l'amitié;
leur sort maintenant ne dépend plus que d'eux seuls. [C'est ici que
commençoit l'ancien dénoûment de Delphine; je remplis les intentions
de ma mère, en y substituant celui que l'on va lire, tel que je l'ai
trouvé dans ses manuscrits. Mais comme l'ancien dénoûment contient des
beautés que l'on peut admirer, indépendamment de leur liaison avec le
reste du tableau, je l'ai placé, en variante, à la fin de ce volume.
(Note de l'Éditeur.)]
La lettre de Léonce à M. de Lebensei donna, comme on le voit, beaucoup
d'inquiétude à Delphine. Cependant, l'espoir de s'unir à Léonce lui
causoit tant de bonheur, qu'elle écartoit sans s'en apercevoir tout ce
qui pouvoit troubler une impression si douce; elle résolut cependant
de ne prendre aucun parti avant deux mois, et de passer ce temps avec
Léonce aux eaux de Baden; le mauvais état de sa santé, et la crainte
qu'avoit madame de Ternan de rien refuser à Léonce, rendoient facile
pour elle d'obtenir la permission de s'absenter pendant quelque temps;
elle prit donc une maison de campagne assez solitaire, auprès de
Baden, et c'est là qu'elle revit Léonce. En se retrouvant, ils
éprouvèrent un sentiment de bonheur qui s'exprima par beaucoup de
larmes. Je ne sais s'il existoit au fond du coeur de l'un et de
l'autre des pensées pénibles, si la délicatesse de Delphine lui
reprochoit de rompre ses voeux, et si Léonce pressentoit confusément
ce qu'il éprouveroit, lorsque le monde sauroit la résolution de
Delphine et la sienne, mais tous les deux évitoient de se parler sur
leur avenir, et sembloient goûter le présent en repoussant la crainte,
et même l'espérance. A Bellerive, Léonce souhaitoit avec fureur de
posséder celle qu'il aimoit; dans la solitude, près de Baden, il ne se
seroit pas permis un témoignage d'amour qui auroit pu faire croire à
Delphine qu'il n'étoit pas déterminé à l'épouser. Ses manières avec
elle étoient tendres et respectueuses; il tomboit souvent dans de
profondes rêveries; en la regardant, ses yeux se remplissoient de
pleurs. Quand Delphine lui adressoit quelques paroles sensibles, et
souvent même aussi quand elle paroissoit calme et heureuse, Léonce
éprouvoit une émotion qui sembloit autant appartenir à la mélancolie
qu'à la joie. Ils lisoient ensemble, ils faisoient de la musique
ensemble, ils éprouvoient chaque jour davantage que leur esprit et
leur âme étoient parfaitement en harmonie; cependant, il y avoit _un
point par où leurs coeurs ne se touchaient pas_, et, d'un commun
accord, ils évitoient ce qui pouvoit le leur faire sentir.
Delphine étoit inépuisable dans la solitude; elle embellissoit de
mille manières cette existence idéale, que l'imagination et l'amour
peuvent rendre si animée et si douce; elle savoit trouver dans les
poètes, dans les ouvrages dramatiques, ces morceaux qui appartiennent
aux plus heureux momens de l'inspiration, et font éprouver à l'âme la
délicieuse sensation de l'enthousiasme, le pur sentiment de
l'élévation: ils sont en petit nombre, ces vers délicieux, ou ces
pages sensibles, qui répondent parfaitement à nos impressions
secrètes, et développent en nous une existence nouvelle: il suffit
d'un mot froid ou déplacé, pour nous tirer tout à coup de cette extase
du coeur qui fait oublier le reste du monde; mais, quand l'émotion est
complète, quand rien n'en détourne, et que l'on peut admirer de toute
la puissance de sa sensibilité, quel bonheur de faire partager cette
impression à ce qu'on aime, de pleurer près de lui, de voir son
attendrissement, de sentir sa main pressée par la sienne, d'être
averti enfin, par les plus douces impressions, que le même sentiment
remplit deux âmes à la fois, et que si les portes du ciel s'ouvroient
dans cet instant, elles y entreroient ensemble!
Léonce et Delphine passoient de la poésie à la musique, mystérieuse
puissance qui jette dans le vague nos pensées, et nous plonge
quelquefois dans une rêverie toute céleste. Il semble que c'est aux
sons de la musique qu'on voudroit passer de ce monde dans une
meilleure vie; il semble qu'il y a des secrets de notre nature que
notre esprit ne peut découvrir, et qui nous sont comme indiqués par
l'exaltation qu'inspire la musique; et, s'il nous arrive souvent
d'éprouver cette exaltation dans la solitude, quelles paroles pourront
la peindre, quand elle est partagée par ce qu'on aime! Delphine, en
jouant de la harpe, en écoutant Isore, qu'un maître habile
accompagnoit, savoit Léonce près d'elle; elle se sentoit regardée par
lui, environnée de son intérêt protecteur; elle éprouvoit ce repos
délicieux qu'on ne peut goûter que quand le coeur est parfaitement
satisfait. Sa santé étoit moins bonne qu'autrefois; mais cet état de
foiblesse ajoutoit au charme de sa situation. Quand il lui venoit
quelques inquiétudes sur les dispositions futures de Léonce, sur le
bonheur qu'il goûteroit, lorsqu'il seroit uni avec elle, l'idée
confuse que peut-être elle ne vivroit pas longtemps amortissoit ses
inquiétudes; un nuage couvroit ses craintes, et laissoit à sa félicité
présente toute sa vivacité. On s'étonnera peut-être que Delphine, dont
l'esprit étoit si pénétrant, ne cherchât point à découvrir l'avenir
avec certitude; mais qui n'a pas éprouvé cette sorte d'aveuglement,
quand le bonheur présent avoit une grande force! Ne se fait-on pas
quelquefois illusion jusqu'au moment du départ, sur la douleur même de
la séparation? Tant que l'on voit l'objet qu'on aime, on n'a pas
l'idée de l'absence, et l'imagination, ébranlée par le coeur, est
tantôt follement inquiète, tantôt follement rassurée.
Léonce et Delphine se promenoient ensemble dans ce beau pays, où la
nature est si poétique; ils en sentoient les merveilles avec délices;
quelquefois ils s'arrêtoient pour considérer les accidens des nuages
au milieu des montagnes; ils écoutoient le vent, ils regardoient
tomber les torrens, et trouvoient je ne sais quel charme dans le
frémissement qu'inspire une nature sombre, dans le besoin qu'elle
donne de s'appuyer l'un sur l'autre, et d'animer le désert par nos
sentimens et nos espérances. Quelquefois il échappoit à Léonce de
dire: «Oh! que la nature seroit belle, si le souvenir des hommes ne
nous y poursuivoit pas!» et il parloit avec amertume de la société.
Delphine exprimoit des sentimens plus doux; elle se sentoit heureuse,
son coeur étoit plein d'indulgence. «Qui peut, disoit-elle à Léonce,
connoître et mesurer les diverses circonstances qui disposent de la
conduite et des opinions des hommes; je pardonne beaucoup, par
exemple, à ceux qui souffrent, de quelque manière que ce soit. On ne
sait pas quel ravage le malheur produit dans le coeur; je ne suis
sévère que pour la prospérité, et c'est bien rarement qu'on la
rencontre. Il y a tant de souffrances cachées au fond de l'âme! Mon
ami, il faut beaucoup plaindre; car la plupart des torts sont précédés
par de grandes douleurs.--Oui, dit Léonce en soupirant; mais
pourquoi?... Puis il s'arrêta, et voulut rassurer Delphine, comme s'il
lui eût confié ce qui l'occupoit Elle le regarda avec étonnement; un
sentiment de terreur s'empara d'elle; Léonce le vit et le dissipa; car
il aimoit, car il étoit aimé, et rien ne résiste à cette magie.
Delphine étoit véritablement fascinée par l'amour: après deux années
de peines, elle avoit tellement besoin d'être heureuse, qu'elle
rejetoit loin d'elle tous les doutes, comme cette mère qui répétoit
sans cesse pendant la maladie de son enfant: _Il ne mourra pas, non,
il ne mourra pas, car Dieu sait que je ne pourrois pas le supporter._
Léonce reçut une lettre d'un de ses amis émigrés, qui le prioit
d'aller le trouver à son passage à Lausanne. Delphine ne put voir
Léonce s'éloigner, même pour peu de jours, sans éprouver une peine
très-vive: peut-être craignoit-elle d'avoir du temps pour réfléchir,
et pour approfondir ce qu'elle ne vouloit pas s'avouer; mais elle
versa beaucoup de larmes avant de le quitter; et, descendant pour
l'accompagner jusque sur le seuil de la porte, elle répéta: «O mon
Dieu! protégez-nous, bénissez-nous!» Léonce s'arrêta, prêt à monter à
cheval, et lui demanda avec inquiétude, quel sentiment lui inspiroit
cette prière. «Aucun qui doive vous alarmer, lui dit-elle; mais quand
le coeur est plein d'affection, ne faut-il pas prier Dieu pour ce
qu'on aime? Nos plus vifs sentimens ont si peu de puissance, comment
ne pas frémir en se séparant, si l'on n'en appelle pas au secours du
ciel.»
Léonce écrivit à Delphine pendant son absence, qui se prolongea
quelques jours; ses lettres étoient tendres, mais courtes; il donnoit
toujours un prétexte pour les abréger; il étoit aisé de voir qu'il
craignoit de développer ses sentimens. Les impressions qu'on éprouve
se trahissent plus facilement encore peut-être dans les lettres que
dans la conversation. La présence de la personne qu'on aime vous
attendrit toujours, quand vous lui parlez; mais séparé d'elle, ce que
vous écrivez appartient à vos sentimens les plus profonds et les plus
habituels. Si vous aimez parfaitement, si vous êtes dans une situation
simple, vous êtes inépuisable en expressions passionnées; mais, s'il
faut expliquer des combats, modifier des sentimens, on a peur des mots
dont on se sert, des paroles qui vont prendre un caractère de fixité,
qui seront relues vingt fois, et dont l'impression profonde ne pourra
peut-être plus s'effacer.
Delphine, en recevant les lettres de Léonce, éprouvoit d'abord une
sensation très-pénible; mais, comme il se servoit cependant des mêmes
termes de tendresse, elle se disoit que ses lettres prouvoient sa
sécurité, et que l'amour, certain d'obtenir ce qu'il souhaite, ne
pouvoit pas avoir le même langage que la passion agitée. Elle relisoit
ces lettres; elle cherchoit, dans une expression contenue, les trésors
de sentiment dont son coeur avoit besoin; elle retardoit enfin de tous
ses efforts ce cruel moment où l'on commence à juger ce qu'on aime, à
connoître avec précision le degré de sentiment que l'on inspire.
Léonce cependant n'étoit pas moins amoureux de Delphine; elle lui
étoit aussi chère que jamais; mais il frémissoit à la pensée de
l'effet que produiroit dans le monde son mariage avec une femme qui
rompoit ses voeux, quittoit l'état de religieuse, et s'appuyoit de
lois que l'opinion n'avoit point encore sanctionnées, pour faire une
démarche si hasardée. Il n'avoit osé parler de son projet à aucun des
amis qu'il avoit rencontrés à Lausanne; mais il avoit essayé, dans la
conversation générale, de mettre en avant quelques thèses qui pussent
les engager à montrer leur manière de voir, et tous ses essais avoient
été les plus malheureux du monde. Ses amis quittoient la France par
haine des principes qui auroient pu favoriser la rupture des voeux; et
tout ce qu'ils disoient, trop d'accord avec les idées de Léonce, lui
faisoit souffrir mille morts. Il revint à Baden, plus décidé que
jamais à se séparer entièrement du monde; il se flattoit encore que,
s'il ne rencontroit personne qui lui parlât de sa situation, il
parviendroit à oublier ce que les autres en pourroient penser. Mais
tous ces combats qui se passoient en lui-même, remplissoient son coeur
de tristesse, et il revit Delphine sans que cette tristesse fût
dissipée. Elle n'osa pas l'interroger sur le sentiment qui l'occupoit;
et, gardant Isore auprès d'elle, elle évita de rester seule avec lui.
Isore vouloit fêter le retour de Léonce; elle avoit préparé pour le
lendemain, avec quelques-unes de ses petites compagnes, dans un
bosquet du jardin, des fleurs, de la danse et de la musique. Delphine
ne s'opposa point au désir d'Isore, et conduisit vers le soir Léonce
près des lieux que sa petite amie avoit entourés de guirlandes. Léonce
éprouva d'abord un sentiment d'inquiétude sur cette fête; il craignoit
ce qu'Isore pouvoit dire; il craignoit sa propre émotion; enfin, il
avoit au fond du coeur un malaise qu'il parvenoit à cacher, lorsque
rien d'inattendu ne le surprenoit, mais qui lui faisoit craindre
vivement tout ce qui pouvoit troubler son âme. Cependant, la grâce
charmante d'Isore, sa gaîté, la simplicité de ses chants, qui
n'exprimoient que la reconnoissance, le calme et le bonheur, tout ce
qu'il y avoit de champêtre et de paisible dans sa petite fête éloigna
par degrés de la mémoire de Léonce, les souvenirs importuns de la
société, et il se livra sans arrière-pensée aux douces émotions qu'il
éprouvoit. Au milieu de cette fête, et dans le moment où il regardoit
son amie avec le plus d'amour et d'espoir, deux instrumens à vent,
d'une justesse et d'une beauté parfaites, se firent entendre à quelque
distance, et les petites filles elles-mêmes suspendirent leur danse,
pour écouter ces sons si doux et si mélancoliques. «Pourquoi, dit
Léonce à Delphine, mêler aux joies de l'enfance des impressions d'une
nature si sérieuse?» Delphine ne répondit rien, et les instrumens
continuèrent à jouer la complainte de Marie Stuart, air écossais de la
plus touchante et de la plus noble simplicité. Léonce, profondément
ému, répéta encore avec un accent douloureux: «Delphine, pourquoi des
larmes au milieu du bonheur? Vous me faites mal, bien mal!--Léonce,
lui dit-elle alors, j'ai voulu attacher mon souvenir à cet air; dans
quelque lieu du monde que vous l'entendiez, je veux qu'il vous
rappelle Delphine.--Grand Dieu! reprit-il avec force, est-ce que vous
vous imaginez que nous serons jamais séparés? que voulez-vous dire?
expliquez-vous.» et il l'entraîna loin du jardin et de la fête.
Ils se trouvèrent ensemble dans le bois qui environnoit leur maison,
près d'une salle de verdure, où les habitans de Baden avoient coutume
de se réunir. Delphine gardoit le silence, et les vives prières de
Léonce ne pouvoient pas obtenir d'elle une seule réponse; elle
marchoit appuyée sur lui; elle vouloit parler, mais elle frémissoit de
tout ce qui pouvoit naître du premier mot, et prolongeoit le vague du
silence aussi long-temps qu'elle pouvoit. Tout à coup ils entendirent
dans le lointain une marche vive et animée; et, s'approchant pour
l'écouter, ils virent passer des jeunes filles qui ramenoient de
l'église une charmante personne, qui venoit de se marier avec l'homme
qu'elle aimoit; Léonce et Delphine les avoient entendu nommer; ils les
avoient vus passer une fois, et les reconnurent à l'instant. Une
émotion inexplicable s'empara de tous les deux au même moment; ils
s'approchèrent de la salle de danse où se rendoit la joyeuse troupe,
et ils contemplèrent long-temps le jeune homme et la jeune femme, qui
étoient l'image du plus parfait bonheur: la physionomie de l'homme
exprimoit cet intérêt calme et tendre, qui devoit servir de guide et
d'appui à sa douce compagne; sa femme le regardoit avec confiance,
comme le généreux souverain de son coeur et de sa vie; ils
s'avançoient ensemble, comme Adam et Ève dans le paradis, la main dans
la main, _hand in hand_, et goûtoient tous les plaisirs de la vie;
exaltés par l'amour, ils dansoient avec une légèreté, avec une gaîté
remarquable; les airs vifs des allemandes-suisses étoient encore
animés par un tambour qui marquoit la mesure avec force; ils
regardoient les compagnons de leur enfance, ils s'entremêloient à
leurs danses, pour se montrer reconnoissans de la bienveillance qu'on
leur témoignoit; mais on voyoit bien qu'ils existaient seuls l'un pour
l'autre dans l'univers. Ils se cherchoient, ils ne se perdoient pas de
vue, et quand ils se retrouvoient, il sembloit que la terre bondissoit
sous leurs pieds, et qu'ils étaient portés dans l'air sur les ailes
d'un bonheur céleste. Quel spectacle pour Delphine! Il y avoit bien
long-temps qu'elle n'avoit vu de fête, et depuis un an surtout, elle
n'avoit vécu que dans la retraite et la douleur; elle se sentit comme
étourdie par tant de sensations diverses; et, s'appuyant contre un
arbre, ses regards étoient attachés sur cette femme couronnée de
fleurs, entourée des bras de son ami, et s'enivrant de la plus
délicieuse coupe de la vie, de l'amour dans le mariage.
Léonce étoit près de Delphine; et quoiqu'il ne parlât point, Delphine
sentoit qu'il partageoit toutes ses impressions. Il avoit des regards
si éloquens, une expression si touchante! «Léonce, lui dit-elle en lui
montrant l'heureux couple, ils sont heureux, et moi, jamais!
jamais!--Il faut que je vous parle, s'écria Léonce, il le faut;
écoutez-moi ce soir, je le veux.--Moi, répondit-elle, je le veux
aussi;» et ils s'éloignèrent en silence. Il étoit tard quand ils
revinrent chez eux; tout dormoit dans la maison; Léonce, en se voyant
seul avec Delphine, se jeta à ses pieds, et lui avoua toutes les
pensées qui l'avoient troublé. Elle voulut à l'instant lui rendre sa
parole, retourner dans son couvent; mais il lui exprima son amour avec
tant de vérité, mais il chercha tellement à la convaincre que, dans la
solitude, avec elle, il seroit parfaitement heureux, qu'elle consentit
doucement à l'entendre développer ses projets. Il étoit parti de
France avec un passe-port; il pouvoit y retourner sans danger; il lui
proposa de la mener à sa terre de Mondoville, de l'épouser à son
arrivée, et de s'y fixer pour toujours. Quand elle s'inquiétoit des
sacrifices qu'il lui faisoit, en quittant ainsi le monde, il lui
représentoit qu'au milieu des événemens cruels qui déchiroient son
pays, il n'y avoit ni honneur, ni sûreté que dans la solitude.
Delphine revenoit souvent à la crainte qui l'agitoit le plus; elle
demandoit à Léonce si, dans le fond de son coeur, il ne l'estimoit pas
moins, pour le sacrifice même qu'elle étoit disposée à lui faire. «Je
sais, lui dit-elle, que l'amour, et l'amour seul, pouvoit vaincre la
répugnance que j'éprouve à sortir de ma retraite; je ne m'explique pas
précisément la nature du devoir qui pouvoit m'y retenir; mais je sens
cependant que, de quelque manière que les voeux m'aient été arrachés,
il eût été plus délicat de m'y soumettre; je le sens, et mon
irrésistible passion pour toi m'entraîne; le reste du monde ne recevra
pas cette excuse; mais si tu l'acceptes, Léonce, c'en est assez. Ah,
Dieu! si ton coeur se blâsoit sur l'excès même de mon affection, si
ton imagination, qui ne peut rien souhaiter au-delà de ce que
j'éprouve, se lassoit de notre bonheur, alors, tu réfléchirois sur ma
faute.»
Léonce interrompit Delphine par les protestations les plus vives et
les plus sincères. Dans ce moment, le jour commençoit à paroître; leur
entretien avoit duré toute la nuit sans qu'ils s'en fussent doutés.
Les premiers rayons du soleil levant leur causèrent à tous deux une
grande émotion; ils se sentirent un témoin, et, s'avançant vers la
fenêtre, ils se dirent qu'ils s'aimoient en présence du ciel. L'aspect
de l'horizon étoit singulièrement majestueux; la nature se réveilloit,
les êtres vivans dormoient encore; Léonce et Delphine célébroient
seuls la toute-puissance du Créateur. Léonce, qui jusqu'alors s'étoit
peu occupé d'idées religieuses, parut les saisir avec ardeur; il
vouloit échapper aux hommes; il cherchoit un asile au fond de sa
conscience: car dans le sein de l'homme vertueux, dit Sénèque, _Je ne
sais quel Dieu, mais il habite un Dieu_. Tous les sentimens
désintéressés, toutes les idées élevées, toutes les affections
profondes, ont un caractère religieux; chacun entend à sa manière
cette révélation de l'âme; mais il n'existe aucune émotion tendre et
généreuse qui ne nous fasse désirer un autre monde, une autre vie, une
région plus pure, où la vertu retrouve sa patrie. Léonce mit un genou
en terre devant Delphine; Delphine se pencha sur lui, et ses cheveux
couvrirent presque en entier la belle tête de son amant. Il se releva
en la pressant sur son coeur; et, passant à son doigt un anneau, gage
de sa foi, il lui promit devant Dieu de la prendre pour son épouse.
«Être tout-puissant, s'écria Delphine en élevant ses mains vers le
ciel, je n'aurai jamais ni plus de bonheur ni plus d'amour: fermez mes
yeux pour toujours; en ce moment, j'ai touché les bornes de
l'existence! pourquoi redescendre vers l'incertain avenir!--Quel
souhait! s'écria Léonce; arrête! arrête!» et il trembloit, comme si
les paroles de Delphine avoient pu attirer la mort sur sa tête.
Pourquoi trembloit-il? pourquoi crioit-il, arrête? Quand la pauvre
Delphine formoit ce voeu, peut-être étoit-il inspiré par son bon
génie.
Le lendemain, Léonce et Delphine partirent pour Mondoville, et ce
voyage fut encore très-heureux. Il n'y a rien de si doux que de
voyager avec ce qu'on aime! Le sentiment d'isolement que fait éprouver
cette situation, ce sentiment pénible, quand on est seul, est
précisément ce qui rend les jouissances de l'affection plus
délicieuses. Vous ne connoissez personne, personne ne vous connoît;
vous traversez des pays nouveaux, votre curiosité est agréablement
satisfaite, mais rien ne vous distrait de l'idée profonde qui remplit
votre coeur; vous aimez à sentir à chaque instant la différence de cet
univers étranger qui passe devant vos yeux, avec cet être si cher, si
intime, que vous avez près de vous, et qu'aucune affaire, aucune
relation de société ne vous enlèvera, même pour un moment.
La santé de Delphine étoit restée très-foible, depuis les peines
qu'elle avoit éprouvées à l'abbaye du Paradis; les soins de Léonce
pour elle étoient inépuisables; elle étoit placée dans sa voiture
entre Isore et lui, et l'enfance et l'amour rivalisoient auprès d'elle
de tendresse. Léonce étoit l'ange tutélaire de son amie, dans les plus
petites comme dans les plus grandes circonstances. Cette protection
habituelle, le commencement de la vie domestique, plongeoit Delphine
dans la rêverie enchanteresse du bonheur; à chaque poste elle
s'étonnoit que le chemin fût si court; elle perdoit du temps sous
mille prétextes; elle ralentissoit le voyage, elle craignoit
d'arriver, soit qu'un pressentiment l'avertît qu'elle devoit craindre
le séjour de Mondoville, soit que dans un état heureux, le moindre
changement fasse peur. Tout conspire en nous-mêmes comme au dehors de
nous, contre ces impressions si délicates et si vives, qui satisfont à
la fois l'imagination et le coeur, et le plus simple hasard suffit
pour les détruire.
Léonce fut reçu avec beaucoup d'affection et de respect, dans la terre
qu'avoient habitée long-temps son père et sa mère. Mondoville étoit
près de la Vendée, où se rassembloient les royalistes, et l'ancienne
considération que l'on avoit pour les seigneurs de terres s'y étoit
conservée; on y détestoit assez généralement tout ce qui tenoit à la
révolution, et les opinions nouvelles n'y avoient point encore
pénétré. Delphine s'enferma chez elle avec Isore, pendant que Léonce
vit les personnes auxquelles il avoit affaire. Léonce, en arrivant,
donna quelques jours à la vive douleur que lui causa la nouvelle de la
mort de son respectable ami, M. Barton: il vouloit le consulter, se
confier à lui: il n'étoit plus. A peine eut-il passé quelque temps à
Mondoville, que le bruit s'y répandit sourdement qu'il avoit amené
avec lui une religieuse, et qu'il comptoit l'épouser; il ne sut point
précisément quel effet produisit ce bruit; personne ne l'en avertit,
mais il vit une sorte de contrainte dans la manière de quelques vieux
serviteurs de ses parens, et, comme il craignoit d'en découvrir la
cause, il n'interrogea personne; mais chaque jour il devenoit plus
sombre, et, sous des prétextes divers, il éloignoit souvent les
occasions de s'entretenir avec Delphine. Delphine s'en aperçut
promptement. La crainte d'être moins aimée l'emportant sur tout,
l'empêchoit de réfléchir sur ce que sa situation avoit d'horrible;
mais néanmoins un sentiment d'humiliation aiguisoit quelquefois son
désespoir; sa dépendance, son isolement, le sacrifice de sa
réputation, de son existence, toutes ces preuves de dévouement qu'il
lui avoit été si doux de donner, lui causoient quelquefois, non des
regrets, mais une crainte délicate et naturelle: elle sentoit que
Léonce se croiroit obligé à l'épouser, et cette idée lui étoit
affreuse. Enfin, un matin, l'altération de Delphine, dont la santé
dépérissoit chaque jour, frappa tellement Léonce, qu'il fut tout à
coup saisi par un sentiment de terreur et de remords; et, après lui
avoir prodigué les expressions d'amour les plus tendres, il sortit de
chez elle, résolu d'aller à l'instant chez le maire, pour déclarer
l'intention où il étoit de se marier, et de choisir le jour où il
conduiroit Delphine à l'autel.
Au moment où il arriva, l'on recevoit la nouvelle des massacres qui
avoient eu lieu le deux septembre à Paris, et toutes les femmes
s'étoient précipitées dans la salle de l'hôtel de ville, pour en
apprendre les détails. Plusieurs d'entre elles connoissoient
quelques-uns de ceux qui avoient péri, et tous les esprits étoient
très-agités par cette horrible nouvelle. Léonce étoit tellement
troublé de ce qu'il alloit faire, qu'il ne s'informa point du sujet de
la rumeur générale; et, s'avançant rapidement vers le maire, il lui
annonça, avec une voix d'autant plus haute et d'autant plus ferme,
qu'il vouloit cacher son agitation intérieure, la résolution où il
étoit d'épouser madame d'Albémar. Le maire, qui avoit été autrefois
attaché à la famille de Mondoville, baissa les yeux, soupira, et
écrivit en silence le nom de Léonce, et celui de madame d'Albémar. A
l'instant un murmure retentit dans toute la salle, et Léonce entendit
plusieurs voix qui disoient: _Quoi, notre jeune seigneur va épouser
une religieuse qui fuit de son couvent! quoi, il déshonore ainsi son
nom! ah! que diraient ses parens, s'ils vivaient encore!_ Aucun homme
sur la terre ne pouvoit éprouver une douleur égale à celle que ces
paroles causèrent à Léonce; cependant, il fit effort sur lui pour
marcher à travers la foule avec sa contenance accoutumée; on se tut en
le voyant passer; mais il aperçut sur tous les visages cette
désapprobation muette, tourment de ceux qui ont besoin de l'estime des
autres. En sortant, il trouva rangés devant la porte de l'hôtel de
ville quelques soldats qui avoient autrefois servi dans son régiment;
ils lui présentèrent les armes; mais l'instant d'après, par un
mouvement tout-à-fait irréfléchi, ils baissèrent tristement leurs
fusils devant lui, comme ils ont coutume de le faire devant des
funérailles illustres. Léonce, frappé de cette action, leur dit: «Vous
avez raison, mes amis; ce n'est plus moi, c'est à peine mon ombre: je
vous remercie de me pleurer.» et il s'éloigna rapidement.
Passant devant l'église, il vit ouverte la porte qui conduisoit à la
chapelle où tous ses ancêtres avoient été ensevelis; il recula d'abord
en l'apercevant; puis, triomphant de sa première impression, il entra
dans la chapelle, pour épuiser toutes les douleurs dans un même jour.
La première pierre qu'il aperçut étoit celle qui couvroit la tombe de
son respectable ami Barton: il en fut à peine ému. «Je suis bien aise,
dit-il tout haut, que tu ne sois pas témoin de cela;» et il se reposa
quelques momens sur cette pierre. Il vit dans le fond de la chapelle
un tombeau plus remarquable que tous les autres, et qui n'y étoit
point encore lorsqu'il avoit quitté Mondoville; il frémit à cet
aspect, sans pouvoir comprendre lui-même d'où venoit son effroi. Dans
ce moment, un vieil officier, qui avoit servi sous son père, entra
dans l'église, le reconnut, et se jeta à ses pieds. «Que faites-vous,
s'écria Léonce; que faites-vous?--Je suis arrivé hier, lui dit-il, de
la campagne où je vis, pour vous voir, pour embrasser encore une fois
avant de mourir le fils de mon général; j'ai appris, faut-il le
croire! que vous, noble jeune homme, que vous, héritier d'un sang
illustre, vous alliez faire une action déshonorante; je ne sais pas ce
qu'on peut dire pour excuser votre résolution, mais je sais que vous
n'oserez plus regarder sans rougir les anciens amis de vos parens, et
je viens vous supplier, pendant qu'il en est temps encore, d'abjurer
cette erreur d'un jour, que démentent votre caractère et votre
vie.--Laissez-moi, s'écria Léonce, laissez-moi; vous ne savez
pas!...--Oserez-vous me refuser, dit le vieillard en se relevant, si
j'embrasse ce tombeau en suppliant?» et il alla s'appuyer, les mains
jointes, sur le marbre noir qui étoit placé au fond de la chapelle.
«Quel est ce tombeau, s'écria Léonce; quel est-il?--C'est celui de
votre mère, répondit le vieil officier; elle m'a ordonné d'apporter
ici son coeur. Je suis venu du fond de l'Espagne avec ces précieux
restes, elle m'a commandé de les déposer dans cette chapelle, pour
reposer près de vous, quand le temps vous auroit frappé à votre tour;
mais si votre conduite flétrit la gloire de votre famille, au nom de
votre mère, si noble, si fière, si délicate sur l'honneur, je vous
défends de placer votre tombe auprès de la sienne; je bannis votre
cendre loin des cendres de vos aïeux!» Pendant qu'il parloit, Léonce
fit quelques pas en chancelant, pour arriver jusqu'au tombeau de sa
mère; mais l'excès de son émotion surpassant enfin ses forces, il
tomba comme mort sur le pavé de l'église; on le transporta chez lui,
et la malheureuse Delphine le vit arriver dans cet état. Comme elle se
jetoit sur lui pour l'embrasser et mourir avec lui, l'impitoyable
vieillard qui l'avoit suivi, lui dit: «Madame, c'est vous qui plongez
M. de Mondoville dans le désespoir; c'est le combat de l'amour et de
l'honneur, c'est l'effroi que lui cause la honte à laquelle vous le
condamnez en vous épousant, qui causera sa mort; de grâce,
éloignez-vous, ne sentez-vous pas que vous le devez à vous-même?» Il
n'en falloit pas tant pour anéantir Delphine; et, malgré son
inquiétude mortelle pour Léonce, elle tomba sur une chaise, derrière
le lit où on l'avoit posé, et ne prononça pas un seul mot. Léonce, en
revenant à lui, ne la vit pas; il aperçut l'officier, dont les paroles
avoient produit sur lui une impression si terrible qu'il étoit encore
dans le délire. «Malheureux, s'écria-t-il, vous voulez que je lui
plonge un poignard dans le sein! que je l'abandonne, quand elle a tout
sacrifié pour moi, quand elle sera seule dans cet univers, quand elle
mourra! et moi, qu'est-ce que je veux? le déshonneur, la honte?
Opinion! exécrable fantôme! me poursuivras-tu jusque dans la retraite,
jusqu'auprès de cet ange qui m'aime? Non, ce n'est pas l'ombre de ma
mère, homme cruel, que vous avez fait parler; non, ce n'est pas elle,
c'est l'opinion; c'est son inflexible puissance que vous avez armée
contre moi. Si les morts pensent encore à nous, c'est avec des
sentimens plus doux, plus purs, plus dégagés des misérables préjugés
des hommes; mais, moi, comment ferai-je pour supporter la honte, ces
soldats, ces femmes, ces tombeaux? Tuez-moi, s'écria-t-il en regardant
le vieillard qui se taisoit; tuez-moi,» et il s'élança pour saisir son
épée. Dans ce moment, un cri de Delphine la fit reconnoître; il
comprit qu'elle avoit tout entendu; il voulut s'approcher d'elle, la
prendre dans ses bras; un froid mortel l'avoit déjà saisie, elle ne
pouvoit plus ni parler ni faire un mouvement; elle n'étoit pas tombée
sans connoissance, mais son état étoit plus effrayant. Encore
immobile, le regard fixe, on auroit dit qu'elle se relevoit du
cercueil, sans avoir repris la vie. Léonce la porta dans sa chambre,
et renvoya avec fureur, loin du château, tous ceux dont la vue pouvoit
retracer à Delphine ce qui venoit de se passer. Pendant dix jours et
dix nuits, il ne la quitta pas un instant; mais tous ses soins furent
inutiles, le poignard étoit entré dans le coeur, et de ses coups
jamais on ne revient. Delphine cependant recouvra la parole, et quand,
examinant son état, elle se crut certaine que sa maladie étoit
mortelle, elle fut plus calme.
Lorsque Léonce vit combien l'état de Delphine étoit dangereux, il
tomba dans le plus sombre désespoir, et, se reprochant avec amertume
d'être la cause de sa mort, irrité contre son propre caractère, il
conçut pour lui-même un sentiment de haine qui suffit à lui seul pour
rendre la vie odieuse, et il résolut fermement de ne pas survivre à
son amie. Elle s'aperçut de ce dessein; des paroles échappées à Léonce
l'en informèrent, et surtout une résignation triste et sombre qui
n'étoit pas dans le caractère de son ami. Quand le médecin vouloit lui
donner quelque espérance sur l'état de Delphine, il la repoussoit, et
disoit presque froidement devant elle, qu'il étoit certain qu'elle ne
pouvoit être sauvée. «Mais, généreuse Delphine, ajoutoit-il, ton coeur
a tant de bonté, que tu consentiras sans peine à ce départ de la vie,
avec le coupable ami qui t'a percé le coeur.» Quelquefois cependant il
perdoit entièrement cette sorte de calme qui lui coûtoit tant
d'efforts; et considérant son amie, que la douleur avoit déjà si fort
changée, il se jetoit par terre, avec des convulsions de désespoir.
«C'est moi, s'écrioit-il, c'est moi qui prive le monde de cette douce
et noble créature; c'est moi qui ai empoisonné sa jeunesse; c'est moi
qui la traîne dans le tombeau! qu'importe que je l'y suive, moi, si
violent, si amer, si irritable; c'est du repos pour moi que la mort:
mais elle, qui n'a jamais éprouvé que des sentimens d'affection et de
bonté, pourquoi faut-il qu'elle meure désespérée? Innocent objet,
s'écria-t-il en se jetant au pied de son lit, tu me regardes encore
avec une expression si touchante, tu sembles me demander de vivre;
hélas! je ne puis te sauver; je t'ai déchiré le coeur, mais je n'ai
pas la puissance de te soulager; tu sais bien que le mal est
irréparable! Insensé que j'étois! j'ai foulé sous mes pas ta destinée,
et je voudrois te relever maintenant, pauvre fleur que j'ai flétrie;
mais tu retombes, et l'inflexible nature me punit. Ah! Delphine, si la
mort ne dépendoit pas de nous, si je ne pouvois pas te suivre, quel
supplice, quel tourment égaleroit ce qui se passe dans mon sein! Mais,
Delphine, entends-moi; je ne te quitte pas, je suis là, près de toi;
je t'accompagne dans la mort, dans ses mystères; ton ami sera près de
toi, Delphine! Delphine!» Il l'appeloit; son amie vouloit répondre,
mais sa foiblesse ne lui permettant pas de parler long-temps, elle lui
dit qu'elle désiroit d'être seule; et quand il l'eut laissée aux soins
de ses femmes et d'Isore, elle essaya de lui écrire, et lui fit dire
plusieurs fois, lorsqu'il vouloit rentrer chez elle, qu'elle lui
demandoit encore quelques instans, pour achever de lui faire connoître
ses derniers sentimens et ses dernières volontés. Voici ce qui fut
remis, de sa part, à M. de Mondoville.