LETTRE VII.

Léonce à M. Barton.

Lausanne, ce 5 août.

Je suis venu ici en moins de trois jours; je puis m'arrêter,

maintenant que j'habite une ville où elle a été; je n'ai pas encore de

renseignemens précis sur son séjour actuel; mais me voici sur ses

traces, et bientôt je l'atteindrai. Mon cher Barton, que je suis

honteux de l'état de mon âme! je viens de perdre une mère que je

chérissois, une femme estimable, un fils qui m'avoit fait connoître

les plus tendres affections de la paternité. Eh bien! vous

l'avouerai-je? il y a des momens où mon coeur tressaille de joie.

L'idée de revoir Delphine, de la retrouver libre, d'unir mon sort au

sien; cette idée efface tout, l'emporte sur tout; cependant ne croyez

pas que j'aie foiblement senti les malheurs qui m'ont frappé: mon état

est extraordinaire, mais mon âme n'est pas dure, jamais même elle ne

fut plus sensible! J'éprouve au fond du coeur une tristesse profonde,

je ne puis être seul sans verser des larmes; quand j'aurai retrouvé

Delphine, je me livrerai à mes regrets, je pleurerai à ses pieds; de

long-temps, même auprès d'elle, je ne serai consolé; mais dans

l'attente où je suis, ce que je sens ne peut être ni du plaisir ni de

la peine; c'est une agitation qui confond dans le trouble l'espérance

comme la douleur.

Vous m'avez connu de la fermeté, eh bien! à présent je suis

très-foible, je crains, comme une femme, tous les mouvemens subits; ce

qui va se décider pour moi est trop fort; il y a trop loin du

désespoir à ce bonheur; j'ai peur des émotions même que me causera sa

présence, et je me surprends à souhaiter un sommeil éternel, plutôt

que ces secousses morales, si violentes que la nature frémit de les

éprouver.--Ah, Delphine! qu'ai-je dit! c'est toi, oui, c'est toi qui

fermeras toutes les blessures de mon coeur! Le premier son de ta voix,

de ta voix fidèle à l'amour, va me rendre en un moment toutes les

jouissances de la vie. Il me reste toi, toi que j'ai tant aimée; d'où

viennent, donc mes inquiétudes?--Mon ami! ne sais-je pas qu'elle

m'aime, ne connois-je pas son caractère vrai, tendre, dévoué? Je

crains, parce que la revoir me semble un bonheur surnaturel; depuis

huit mois j'invoque en vain son image, depuis huit mois je souffre à

tous les instans, je n'ai plus foi au bonheur; mais c'est une

foiblesse que ce doute; n'a-t-il pas existé un temps où je la voyois?

un temps où chaque jour je passois trois heures avec elle? Pourquoi

ces heures ne reviendroient-elles pas? elles ont été dans ma vie,

elles peuvent encore s'y retrouver.

Delphine · 第 280 / 322 题