M. de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 2 août.

Quelle nouvelle vous m'apprenez, juste ciel! et il est parti ce matin,

avant que votre lettre me fût arrivée! Je vais le rejoindre; dans deux

heures j'aurai mon passe-port, et je serai sur ses traces. J'ignore ce

que je lui dirai, ce que je pourrai faire pour lui; mais enfin il ne

sera pas seul. L'infortuné! quels événemens funestes ont précédé le

malheur qui va l'accabler! Avant-hier, il reçut la nouvelle qu'une

maladie violente l'avoit privé de sa mère, et deux heures après, son

fils est mort dans ses bras! Au moment où ce pauvre enfant a cessé de

vivre, Léonce s'est jeté sur son berceau, avec des convulsions de

douleur qui me faisoient craindre pour lui:--Mon ami, s'est-il écrié,

tous mes liens sont brisés, tous, hors un seul! mais celui-là, si je

le retrouve, je puis vivre; oui, sur le tombeau de ma famille entière,

barbare que je suis, l'amour peut encore me rendre heureux.--Hélas! et

j'entendois ces paroles sans me douter de ce qu'elles avoient

d'horrible. Je croyois à l'espérance qu'il invoquoit alors à son

secours: depuis ce moment il ne m'a plus prononcé le nom de Delphine.

Le lendemain, il a suivi l'enterrement de son fils jusqu'au cimetière

de Bellerive, où il a voulu qu'on l'ensevelît. J'y ai été avec lui;

rien n'est plus touchant que les honneurs rendus au cercueil d'un

enfant: cette cérémonie n'a rien de sombre; il semble qu'on devroit

plaindre davantage celui qui perd la vie avant d'avoir goûté ses beaux

jours, et cependant j'éprouvois un sentiment tout-à-fait contraire: ce

qui attriste dans la mort, ce sont les longues douleurs qui l'ont

précédée, les espérances trompées, les efforts pénibles qui n'ont pu

conduire au but, et n'ont creusé que l'abîme où le temps et la douleur

précipitent tous les hommes; mais j'aime ces mots d'Hervey sur la

tombe d'un enfant: _«La coupe de la vie lui a paru trop amère, il a

détourné la tête.»_ Heureux enfant! dispensé de l'épreuve! pauvre

enfant! que va devenir ton père? prieras-tu pour lui dans le ciel? ta

mère se réunira-t-elle à toi? Oh! quel est l'esprit assez fort pour ne

pas appeler ceux qui ne sont plus, au secours des vivans qu'ils ont

aimés! Quel est le coeur qui n'invoque pas ce qu'il ignore, quand il

succombe à ce qu'il éprouve! Hélas! maintenant que je sais de quel

sort Léonce est menacé, il me semble que l'expression de sa

physionomie en étoit le présage; il y avoit des rayons d'espoir qui

l'illuminoient tout à coup; mais il retomboit l'instant d'après dans

la tristesse la plus profonde, comme si l'image du bonheur lui étoit

apparue, et qu'une voix secrète eût empêché son âme de s'y confier.

Quand la cérémonie fut achevée, il se mit à genoux sur le gazon qui

recouvroit les restes de son fils. Je n'avois jamais pensé qu'à la

douleur d'une mère; lorsque je vis la mâle expression des regrets

paternels, ce jeune homme pleurant sur l'enfance, cette âme forte

abattue, je fus touché profondément; les femmes sont destinées à

verser des larmes; mais quand les hommes en répandent, je ne sais

quelle corde habituellement silencieuse résonne tout à coup au fond du

coeur.

En sortant de l'église, Léonce me demanda d'aller avec lui dans le

jardin de Bellerive; quand nous fûmes arrivés à la grille du parc, il

s'appuya sur un des barreaux sans l'ouvrir, et, après quelques minutes

d'hésitation, il me dit:--Non, cela me feroit mal, de me rappeler le

passé; qui sait si j'ai un avenir, qui le sait? et sans cet espoir,

comment affronter ces lieux! Mon enfant, dit-il en levant les yeux sur

l'église de Bellerive, mon enfant! tu reposes près du séjour où ton

père a goûté les seuls instans fortunés de sa vie; toutes les

espérances de mon coeur sont ensevelies ici. O destinée! que me

rendrez-vous?--Sa voix s'altéra en prononçant ces derniers mots; mais

vous savez combien il a d'empire sur lui-même; il reprit des forces,

s'éloigna du jardin, et me fit signe de remonter en voiture avec lui.

Il ne me dit rien pendant la route; mais quand nous fûmes arrivés chez

lui, il m'annonça qu'il partoit pendant la nuit.--Vous savez où je

vais, me dit-il; mon fils, ma femme, ma mère n'existent plus; il n'y a

plus qu'un seul objet d'espoir pour moi sur la terre; si je l'ai

conservé, je vivrai; s'il m'étoit ravi, quel droit le ciel même

auroit-il sur l'être privé de tout ce qui lui fut cher? Adieu.--Peu

d'heures après, Léonce étoit parti, et ce n'est que ce matin que j'ai

reçu votre lettre. Je me suis décidé à l'instant même; je suivrai

Léonce, et dès que je l'aurai retrouvé, je verrai ce que m'inspirera

sa situation. Mais quand je pourrois lui proposer une ressource

salutaire, ses opinions lui permettroient-elles de l'accepter? Enfin,

il faut le rejoindre, il faut qu'un ami soit près de lui, dans le plus

cruel moment de sa vie. Madame de Lebensei a consenti à mon absence;

j'ai obtenu un passe-port pour un mois; ma première lettre sera datée

de Suisse. Adieu, mademoiselle, adieu, bonne et malheureuse amie; que

pourrons-nous faire pour sauver Delphine et Léonce? quels conseils

suivront-ils, si l'on osoit leur en donner?

Delphine · 第 279 / 322 题