Madame de Cerlebe à mademoiselle d'Albémar.
Zurich, ce 28 juin 1792.
L'infortuné Valorbe n'est plus; en mourant, il a écrit à madame
d'Albémar qu'il la justifieroit dans l'opinion; ainsi, huit jours
après avoir prononcé ses voeux, elle apprend que le sacrifice affreux
qu'elle a fait est devenu inutile.
La mort de M. de Valorbe a été terrible. En recevant la lettre de
madame d'Albémar, qui lui apprenoit qu'elle avoit prononcé ses voeux,
il est tombé dans un accès de désespoir tel, qu'il a déchiré lui-même
ses blessures déjà rouvertes, et, pendant trois jours, il a refusé
tous les secours qu'on vouloit lui donner pour le sauver; mais, par
une inconséquence déplorable, quand il n'y avoit plus de ressource, il
a vivement désiré qu'on pût en trouver. Violent et foible jusqu'au
dernier moment, il a regretté la vie, quand sa volonté avoit appelé la
mort; irrité par ses douleurs, irrité par la résistance que la nature
opposoit à ses désirs, il a éprouvé comme une sorte de rage de mourir,
après avoir maudit l'existence, tant qu'il étoit en son pouvoir de la
conserver. Plusieurs fois, en expirant, il a nommé madame d'Albémar,
et l'a accusée de son sort.
Madame de Ternan, qui ne ménage jamais les autres, a remis à Delphine
une lettre de Zell, qui contenoit tous ces détails; et quand je suis
arrivée à l'abbaye, madame d'Albémar savoit tout, et, se jetant dans
mes bras, elle m'a dit:--Jusqu'à ce jour, je n'avois fait de mal qu'à
moi, et maintenant je suis coupable de la mort d'un homme, d'un homme
qui avoit conservé la vie à mon bienfaiteur! Oh! que j'ai pitié de
lui; oh! que je voudrois, aux dépens de ma vie, l'avoir sauvé! Il
vivroit, s'il ne m'eût pas connue! malheureuse, pourquoi suis-je
née!--J'ai dit à Delphine tout ce qui pouvoit lui persuader qu'elle ne
devoit point se reprocher la mort de M. de Valorbe.--Je sais bien, me
répondit-elle, que je ne suis pas méchante, mais j'ai d'autres défauts
qui causent autant de malheurs autour de moi, l'imprudence,
l'entraînement, les sentimens irréfléchis et passionnés. Je n'ai pas
su guider ma vie, et j'ai précipité les autres avec moi.--Je vous en
conjure, lui dis-je, ne considérez pas les malheurs que vous éprouvez
comme le résultat de vos erreurs et de vos fautes. Les résolutions que
vous avez prises appartenoient à des sentimens tout-à-fait
involontaires. Il y a de la fatalité, en nous comme hors de nous, et
il ne faut pas plus se révolter contre soi, que contre les
autres.--Ah! reprit Delphine, tout pouvoit encore se supporter; mais
la mort! l'irréparable mort!--
J'essayai de lui parler du soin que M. de Valorbe avoit pris de la
justifier dans l'esprit de Léonce.--Le malheureux, s'écria-t-elle,
c'est un trait de bonté qui doit l'absoudre de tout, il m'a justifiée!
Voilà donc, dit-elle en s'arrêtant subitement comme si une pensée
tout-à-fait imprévue se fût emparée d'elle, voilà déjà la moitié de la
prédiction de ma soeur qui s'est accomplie! ne m'a-t-elle pas dit que
la vérité seroit connue sur mon voyage à Zell? elle le sera. Ne
m'a-t-elle pas dit aussi que peut-être un jour Léonce seroit libre?
Oh! d'où vient que cette idée, la plus invraisemblable de toutes,
m'est revenue dans cet instant? c'est parce que mon sort est
maintenant irrévocable, que je crois aux événemens qui me paroissoient
impossibles il y a quelque temps: funeste imagination! s'écria-t-elle,
ah Dieu!--Et elle resta plongée dans le plus profond silence.
Madame d'Albémar n'est pas encore en état de vous écrire,
mademoiselle, elle m'a demandé de m'en charger; c'est toujours à vous
qu'elle pense au milieu de ses plus grandes peines. Ah! mademoiselle,
venez, venez ici. Votre présence est le seul bien qui puisse consoler
cette jeune infortunée, privée de tout autre espoir pour le cours de
sa longue vie.