Zell, ce 24 juin.
Vous avez eu tort de vous faire religieuse, vous avez craint d'être
déshonorée par les heures passées à Zell, et vous n'avez pas daigné
penser que je vous justifierois avant de mourir; en mourant, je ferai
connoître la vérité; elle parviendra à Montalte, qui est maintenant en
Languedoc; je lui permettrai d'en instruire Léonce, une fois, dans
quelque temps, quand mes cendres seront assez refroidies, pour que
votre triomphe ne les insulte pas; vous serez alors bien affligée de
vous être séparée pour jamais du monde; mais pourquoi n'avez-vous pas
compté sur ma mort? Je vous l'avois promise, il falloit m'en croire.
Si quelqu'un avoit voulu m'aimer, je sens que je me serois adouci, je
serois redevenu digne de ce qu'on auroit fait pour moi; mais à qui
importoit-il que je vécusse?
Savez-vous ce qu'il y a d'horrible dans ma situation? Ce n'est pas de
terminer une vie que la ruine, les souffrances, le déshonneur me
rendent odieuse; mais c'est de n'avoir pas au fond du coeur un seul
sentiment doux, de ne pouvoir verser des pleurs sur mon sort, d'être
dur pour moi, comme l'a été le reste des hommes; de me haïr, de
repousser l'instinct de la nature, par une sorte de férocité qui
m'inspire la dérision de mes propres douleurs. Oui, les hommes m'ont
enfin mis de leur parti, je me traite comme ils m'ont traité; et si
c'est un crime de repousser tous les secours qui pourroient conserver
la vie, je le commets, ce crime, avec le sang-froid barbare qui feroit
immoler un ennemi long-temps détesté.
Delphine, vous que j'aimois, vous qui pouviez tirer encore des larmes
de ce coeur desséché, vous avez mieux aimé nous tuer tous les deux,
que de réunir nos malheureuses destinées. Écoutez-moi, je vous ai
pardonné, vous valiez encore mieux que le reste de la terre; votre
réputation sera complètement rétablie, elle le sera par moi; Léonce ne
pourra pas former contre vous le moindre soupçon. Malheureux que je
suis! il y aura encore de l'amour après moi, il y aura des coeurs qui
seront heureux... Qu'ai-je dit, hélas! pauvre Delphine, ce ne sera pas
vous qui jouirez de la vie. Je vous le répète encore, pourquoi vous
êtes-vous faite religieuse? C'étoit moi que vous vouliez fuir, et vous
préfériez le tombeau à notre hymen. Mais ne pouviez-vous pas attendre
quelques momens, quelques jours? je n'en demandois pas plus pour
achever de vivre. Oh! que je souffre! mourir est plus douloureux
encore que je ne croyois.