Madame de Mondoville, mère de Léonce, à sa soeur, madame de Ternan.
Madrid, ce 15 mai 1792.
Vainement, ma chère soeur, vous vous croyez certaine d'avoir fixé
madame d'Albémar auprès de vous; vainement vous pensez que je n'ai
plus rien à craindre du fol amour de mon fils pour elle; tous vos
projets peuvent être renversés, si vous ne suivez pas le conseil que
je vais vous donner.
Une lettre de Paris m'apprend que Matilde est malade, elle le cache à
tout le monde, et plus soigneusement encore à mon fils; mais le jeûne
rigoureux auquel elle s'est astreinte cette année, quoiqu'elle fût
grosse, lui a fait un mal peut-être irréparable; et l'on m'écrit que
si, dans cet état, elle persiste à vouloir nourrir son enfant,
certainement elle n'y résistera pas deux mois: si elle meurt, mon fils
ne perdra pas un jour pour découvrir la retraite de madame d'Albémar;
il l'engagera bien aisément à renoncer à son noviciat, et rien au
monde alors ne pourra l'empêcher de l'épouser; quelle est donc la
ressource qui peut nous rester contre ce malheur? une seule, et la
voici:
Il faut obtenir des dispenses de noviciat pour madame d'Albémar, et
lui faire prononcer ses voeux tout de suite; rien de plus facile et
rien de plus sûr que ce moyen: j'ai déjà parlé au nonce du pape en
Espagne; il a écrit en Italie, l'on ne vous refusera point ce que vous
demanderez; envoyez un courrier à Rome, donnez les prétextes
ordinaires en pareils cas, et quand vous aurez obtenu la dispense,
offrez, comme vous l'avez déjà fait, à madame d'Albémar, le choix de
prononcer ses voeux, ou de sortir de votre maison; elle n'hésitera
pas, et nous n'aurons plus d'inquiétude, quoi qu'il puisse arriver.
Nous ne pouvons nous reprocher en aucune manière d'abréger le noviciat
de madame d'Albémar; elle a manifesté son intention de se faire
religieuse, elle a vingt-deux ans, elle est veuve, personne n'est plus
en état qu'elle de se décider, et ce n'est pas la différence de
quelques mois qui rendra ses voeux moins libres et moins légitimes;
mais de quelle importance n'est-il pas pour nous, de ne pas nous
exposer à attendre les couches de Matilde? Si elle meurt, madame
d'Albémar vous quitte; vous perdez ainsi pour jamais une société qui
vous est devenue nécessaire; et moi, j'aurai pour belle-fille un
caractère inconsidéré, une tête imprudente, qui mettra le trouble dans
ma famille.
Je suis vieille, assez malade, je veux mourir en paix, et rappeler
près de moi mon fils; soit que Matilde vive ou qu'elle meure, Léonce
m'aimera toujours par-dessus tout, s'il n'est pas lié à une femme dont
il soit amoureux, et qui absorbe entièrement toutes ses affections;
mon esprit, au moins à présent, lui est nécessaire: s'il a une femme
qui ait aussi de l'esprit, et de plus, de la jeunesse et de la beauté,
que serai-je pour lui? Vous m'avez avoué, ma soeur, que vous vous
préfériez aux autres: moi, si je suis personnelle, c'est dans le
sentiment que je le suis; je donnerois ma vie avec joie pour le
bonheur de mon fils; mais je ne voudrois pas qu'une autre que moi fit
ce bonheur, et je me sens de la haine pour une personne qu'il aime
mieux que moi.
Vous voyez, chère soeur, avec quelle franchise je vous parle; mais
songez surtout combien il est essentiel de ne pas perdre un moment,
pour nous préserver des chagrins qui nous menacent.