Madame de Cerlebe à madame d'Albémar.
Ce 7 mars.
Ce n'est point sans dessein que je vous ai demandé d'assister à la
plus douce époque de ma vie; j'espérois que les sentimens qu'elle vous
inspireroit vous détourneroient des cruelles résolutions que je vous
vois prête à suivre, et je me suis promis de vous exprimer avec
sincérité toute la peine qu'elles me font éprouver.
Vous refusez M. de Valorbe, et vous m'avez dit vous-même que vous
l'estimiez; il vous aime avec passion, vous ne m'avez point nié que
ses malheurs n'eussent été causés par son amour pour vous, et qu'avant
ses malheurs même, vous ne crussiez lui devoir beaucoup de
reconnoissance; j'examinerai avec vous, à la fin de cette lettre,
quelles sont les obligations que la délicatesse vous impose vis-àvis
de lui; mais c'est sous le rapport de votre bonheur, que je veux
d'abord considérer ce que vous devez faire.
Un attachement, dont j'ose vous parler la première, décide de votre
vie; cet attachement est contraire à vos principes de morale, et, trop
vertueuse pour vous y livrer, vous êtes assez passionnée pour y
sacrifier, à vingt-deux ans, toute votre destinée, et renoncer à
jamais au mariage et à la maternité. Il faut, pour attaquer cette
résolution avec force, que je vous déclare d'abord que je ne crois
point au bonheur de l'amour, et que je suis fermement convaincue qu'il
n'existe dans le monde aucune autre jouissance durable, que celle
qu'on peut tirer de l'exercice de ses devoirs. Ces maximes seroient
d'une sévérité presque orgueilleuse, si je ne vous disois pas qu'il me
fallut plusieurs années pour en être convaincue, et que si je n'avois
pas eu pour père l'ange que vous vîtes hier présider à nos destinées,
j'aurois souffert bien plus long-temps, avant de m'éclairer.
Sans entrer dans les détails de mon affection pour M. de Cerlebe, vous
savez que le bonheur de ma vie intérieure n'est fondé ni sur l'amour,
ni sur rien de ce qui peut lui ressembler; je suis heureuse par les
sentimens qui ne trompent jamais le coeur, l'amour filial et l'amour
maternel.
Dans les premiers jours de ma jeunesse, j'ai essayé de vivre dans le
monde, pour y chercher l'oubli de quelques-unes de mes espérances
déçues; mais, je ressentois dans ce monde une agitation semblable à
celle que fait éprouver une voiture rapide, qui va plus vite que vos
regards même, et vous présente des objets que vous n'avez pas le temps
de considérer. Je ne pouvais me rendre compte de la durée des heures,
ma vie m'était dérobée, et cet état, qui semble être celui du plus
grand mouvement possible, me conduisoit cependant à la plus parfaite
apathie morale; les impressions et des idées se succédoient sans
laisser en moi aucune trace; il m'en restoit seulement une sorte de
fièvre sans passion, de trouble sans intérêt; d'inquiétude sans objet,
qui me rendoit ensuite incapable de m'occuper seule.
C'est dans cette situation, qu'une voix qui, depuis que j'existe, a
toujours fait tressaillir mon coeur, sut me rappeler à moi-même; mon
père me conseilla de m'établir une grande partie de l'année à la
campagne, et d'élever moi-même mes enfans. Je m'ennuyai d'abord un peu
de la monotonie de mes occupations; mais, par degrés, je repris la
possession de moi-même, et je goûtai les plaisirs qui ne se sentent
que dans le silence de tous les autres, la réflexion, l'étude, et la
contemplation de la nature. Je vis que le temps divisé n'est jamais
long, et que la régularité abrège tout.
Il n'y a pas un jour, parmi ceux qu'on passe dans le grand monde, où
l'on n'éprouve quelques peines: misérables, si on les compte une à
une; importantes, quand on considère leur influence sur l'ensemble de
la destinée. Un calme doux et pur s'empare de l'âme dans la vie
domestique, on est sûr de conserver jusqu'au soir la disposition du
réveil; on jouit continuellement de n'avoir rien à craindre, et rien à
faire pour n'avoir rien à craindre; l'existence ne repose plus sur le
succès, mais sur le devoir; on goûte mieux la société des étrangers,
parce qu'on se sent tout-à-fait hors de leur dépendance, et que les
hommes dont on n'a pas besoin ont toujours assez d'avantages,
puisqu'ils ne peuvent avoir aucun inconvénient.
Quand je regrettais l'amour, et désirois le succès, la société, la
nature, tout me paroissoit mal combiné, parce que je n'avois deviné le
secret de rien: je me sentois hors de l'ordre, à l'extrémité du cercle
de l'existence; mais rentrée dans la morale, je suis au centre de la
vie, et loin d'être agitée par le mouvement universel, je le vois
tourner autour de moi sans qu'il puisse m'atteindre.
J'ai pour père un ami, le premier de mes amis; mais quand je serois
seule, je pourrois trouver dans ma conscience le confident de toutes
mes pensées. J'entends au dedans de moi-même la voix qui me répond; et
cette voix acquiert chaque jour plus de force et de douceur. Le devoir
m'ouvre tous ses trésors; et j'éprouve ce repos animé, ce repos qui
n'exclut ni les idées les plus hautes, ni les affections les plus
profondes, mais qui naît seulement de l'harmonie de vous-même avec la
nature.
Les occupations qui ne se lient à aucune idée de devoir, vous
inspirent tour à tour du dégoût ou du regret; vous vous reprochez
d'être oisif; vous vous fatiguez de travailler; vous êtes en présence
de vous-même, écoutant votre désir, cherchant à le bien connoître, le
voyant sans cesse varier, et trouvant autant de peine à servir vos
propres goûts que les volontés d'un maître étranger. Dans la route du
devoir, l'incertitude n'existe plus, la satiété n'est point à
redouter; car dans le sentiment de la vertu, il y a jeunesse
éternelle; quelquefois on regrette encore d'autres biens; mais le
coeur, content de lui-même, peut se rappeler sans amertume les plus
belles espérances de la vie: s'il pense au bonheur qu'il ne peut
goûter, c'est avec un sentiment dont la douceur lui tient lieu de ce
qu'il a perdu.
Quelles jouissances ne trouve-t-on pas dans l'éducation de ses enfans!
Ce n'est pas seulement les espérances qu'elle renferme qui vous
rendent heureux, ce sont les plaisirs mêmes que la société de ces
coeurs si jeunes fait éprouver; leur ignorance des peines de la vie
vous gagne par degrés; vous vous laissez entraîner dans leur monde, et
vous les aimez non-seulement pour ce qu'ils promettent, mais pour ce
qu'ils sont déjà; leur imagination vive, leurs inépuisables goûts
rafraîchissent la pensée; et si le temps que vous avez d'avance sur
eux ne vous permet pas de partager tous leurs plaisirs, vous vous
reposez du moins sur le spectacle de leur bonheur; l'âme d'un enfant
doucement soutenue, doucement conduite par l'amitié, conserve
long-temps l'empreinte divine dans toute sa pureté; ces caractères
innocens, qui s'étonnent du mal, et se confient dans la pitié, vous
attendrissent profondément, et renouvellent dans votre coeur les
sentimens bons et purs, que les hommes et la vie avoient troublés:
pouvez-vous, madame, pouvez-vous renoncer pour toujours à ces émotions
délicieuses?
M. de Valorbe est un homme estimable, spirituel, digne de vous
entendre. Nos destinées, sous ce rapport, seront au moins pareilles.
Je l'avoue, il est un bonheur dont je jouis, et qui n'a été donné à
personne sur la terre; c'est à lui peut-être que je dois mon retour
aux résolutions que je vous conseille; il faut donc vous faire
connoître ce sentiment, dans tout ce qu'il peut avoir de doux et de
cruel.
Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talens de mon père,
mais on ne vous a jamais peint l'incroyable réunion de raison parfaite
et de sensibilité profonde, qui fait de lui le plus sûr guide et le
plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant l'unique but de
ses étonnantes facultés est d'exercer la bonté, dans ses détails comme
dans son ensemble? il écarte de ma pensée tout ce qui la tourmente; il
a étudié le coeur humain pour mieux le soigner dans ses peines, et n'a
jamais trouvé dans sa supériorité qu'un motif pour s'offenser plus
tard, et pardonner plus tôt; s'il a de l'amour-propre, c'est celui des
êtres d'une autre nature que la nôtre, qui seroient d'autant plus
indulgens, qu'ils connoîtroient mieux toutes les inconséquences et
toutes les foiblesses des hommes.
La vieillesse est rarement aimable, parce que c'est l'époque de la vie
où il n'est plus possible de cacher aucun défaut; toutes les
ressources pour faire illusion ont disparu; il ne reste que la réalité
des sentimens et des vertus; la plupart des caractères font naufrage
avant d'arriver à la fin de la vie, et l'on ne voit souvent dans les
hommes âgés que des âmes avilies et troublées, habitant encore, comme
des fantômes menaçans, des corps à demi ruinés; mais, quand une noble
vie a préparé la vieillesse, ce n'est plus la décadence qu'elle
rappelle, ce sont les premiers jours de l'immortalité.
L'homme que le temps n'a point abattu, en a reçu des présens que lui
seul peut faire, une sagacité presque infaillible, une indulgence
inépuisable, une sensibilité désintéressée. La tendresse que vous
inspire un tel père est la plus profonde de toutes; l'affection qu'il
a pour vous est d'une nature tout-à-fait divine. Il réunit sur vous
seul tous les genres de sentimens; il vous protège, comme si vous
étiez un enfant; vous lui plaisez, comme si vous étiez toujours jeune;
il se confie à vous, comme si vous aviez atteint l'âge de maturité.
Une incertitude presque habituelle, une réserve fière se mêlent à
l'amour que vous inspirent vos enfans. Ils s'élancent vers tant de
plaisirs qui doivent les séparer de vous; ils sont appelés à tant de
vie après votre mort, qu'une timidité délicate vous commande de ne pas
trop vous livrer, en leur présence, à vos sentimens pour eux. Vous
voulez attendre, au lieu de prévenir, et conserver envers cette
jeunesse resplendissante la dignité que l'on doit garder avec les
puissans, alors même qu'on a pour eux la plus sincère amitié! Mais il
n'en est pas ainsi de la tendresse filiale, elle peut s'exprimer sans
crainte; elle est si sûre de l'impression qu'elle produit!
Je ne suis pas personnelle, je crois que ma vie l'a prouvé; mais si
vous saviez combien il m'est doux de me sentir environnée de l'intérêt
de mon père! de ne jamais souffrir sans qu'il s'en occupe, de ne
courir aucun danger sans me dire qu'il faut que je vive pour lui, moi
qui suis le terme de son avenir! L'on nous assure souvent qu'on nous
aime, mais peut-être est-il vrai que l'on n'est nécessaire qu'à son
père? Les espérances de la vie sont prêtes à consoler tous nos
contemporains de route; mais le charme enchanteur de la vieillesse
qu'on aime, c'est qu'elle vous dit, c'est que l'on sait, que le vide
qu'elle éprouveroit en vous perdant ne pourroit plus se combler.
Si j'étois dangereusement malade, et que je fusse loin de mon père, je
serois accessible à quelques frayeurs; mais s'il étoit là, je lui
abandonnerois le soin de ma vie, qui l'intéresse plus que moi. Le
coeur a besoin de quelque idée merveilleuse qui le calme, et le
délivre des incertitudes et des terreurs sans nombre que l'imagination
fait naître; je trouve ce repos nécessaire dans la conviction où je
suis que mon père porte bonheur à ma destinée: quand je dors sous son
toit, je ne crains point d'être réveillée par quelques nouvelles
funestes; quand l'orage descend des montagnes et gronde sur notre
maison, je mène mes enfans, dans la chambre de mon père, et, réunis
autour de lui, nous nous croyons sûrs de vivre, ou nous ne craignons
plus la mort, qui nous frapperoit tous ensemble.
La puissance que la religion catholique a voulu donner aux prêtres,
convient véritablement à l'autorité paternelle; c'est votre père qui,
connoissant toute votre vie, peut être votre interprète auprès du
ciel; c'est lui dont le pardon vous annonce celui d'un Dieu de bonté;
c'est sur lui que vos regards se reposent avant de s'élever plus haut;
c'est lui qui sera votre médiateur auprès de l'Être suprême, si, dans
les jours de votre jeunesse, les passions véhémentes ont trop entraîné
votre coeur.
Mais, que viens-je de vous dire, madame? n'allez-vous pas vous hâter
de me répondre, que je jouis d'un bonheur qui ne vous est point
accordé, et que c'est à ce bonheur seul que je dois la force de ne
plus regretter l'amour. Vous ne savez donc pas quel attendrissement
douloureux se mêle à ce que j'éprouve pour mon père? Croyez-moi, la
nature n'a pas voulu que le premier objet de nos affections nous
précédât de tant d'années dans la vie, et tout ce qu'elle n'a pas
voulu fait mal. Chaque fois que mon père, ou par ses actions, ou par
ses paroles, pénètre mon âme d'un sentiment indéfinissable de
reconnoissance et de tendresse, une pensée foudroyante s'élève et me
menace; elle change en douleur mes mouvemens les plus tendres, et ne
me permet d'autre espoir que cette incertitude de la destinée, qui
laisse errer la mort sur tous les âges.
Non, il vaut mieux, dans la route du devoir, n'être pas assaillie par
des affections si fortes; elles vous attendrissent trop profondément,
elles vous détournent du but où vous devez arriver, elles vous
accoutument à des jouissances qui ne dépendent pas de vous, et que
l'exercice le plus pur de la morale ne peut pas vous assurer. Vous
vous sentez exposée à ces douleurs déchirantes, dont l'accomplissement
habituel des devoirs doit préserver; et si le malheur vous atteignoit,
vous ne pourriez plus répondre de vous-même.
Pour vous, madame, vous auriez dans votre famille moins de bonheur,
mais moins de craintes; et vous rempliriez la douce intention de la
nature, en reposant votre affection tout entière sur vos enfans, sur
ces amis qui doivent nous survivre. Acceptez cet avenir, madame;
éloignez de vous les chimères qui troublent votre destinée; elle sera
bien plus malheureuse, si vous avez à vous reprocher le désespoir,
peut-être la mort d'un honnête homme.
M. de Valorbe souffre à cause de vous toutes les infortunes de la
terre; ce n'est pas, je le sais, vous détourner de vous unir à lui,
que de vous peindre l'amertume de son sort. Ses biens vont être
séquestrés en France, et ses créanciers le poursuivent ici; je sais
que vous lui avez offert, avec une grande générosité, de disposer de
votre fortune; mais rien ne pourra l'y faire consentir si vous lui
refusez votre main; un de ces jours il sera jeté dans quelque prison,
et il mourra; car, dans l'état déplorable de sa santé, il ne pourroit
supporter une telle situation sans périr.
Vous exercez sur lui un empire presque surnaturel; je le vois passer
de la vie à la mort, sur un mot que je lui dis, qui relève ou détruit
ses espérances; ce n'est point pour répéter le langage ordinaire aux
amans, c'est pour vous préserver d'un grand malheur que je vous
annonce que M. de Valorbe ne survivra pas à la perte de toute
espérance; et combien ne le regretterez-vous pas alors! Il ne vous
touche pas maintenant, parce que vous redoutez ses instances; mais
quand il n'existera plus, votre imagination sera pour lui, et vous
vous reprocherez son sort. Contentez-vous d'être passionnément aimée;
c'est encore un beau lot dans la vie, quand seulement on peut estimer
celui qui nous adore.
Dans quelques années, fussiez-vous unie à l'homme que vous aimez,
votre sentiment finiroit par ressembler à ce que vous éprouveriez
maintenant pour M. de Valorbe; ne vous est-il pas possible de vous
transporter par la réflexion à cette époque? La morale nous rend
l'avenir présent, c'est une de ses plus heureuses puissances;
exercez-la pour votre bonheur, exercez-la pour sauver la vie à celui
qui l'avoit conservée à M. d'Albémar.
Je ne répéterai point les excuses que je vous dois pour cette lettre;
je sais que mon amitié, ma considération pour vous, me l'ont inspirée;
je me confie dans l'impression que fait toujours la vérité sur un
caractère tel que le vôtre.