LETTRE XVI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 6 mars.

Je suis encore émue du spectacle dont j'ai été témoin hier; je me suis

livrée aux sentimens que j'éprouvois, sans réfléchir aux projets que

pouvoit avoir madame de Cerlebe, en me rendant témoin d'une scène si

attendrissante; seulement, quand je l'ai quittée, elle m'a dit que sa

première lettre m'apprendroit quel avoit été son dessein.

C'est une chose touchante, que les cérémonies des protestans! Ils ne

s'aident pour vous émouvoir que de la religion du coeur; ils la

consacrent par les souvenirs imposans d'une antiquité respectable; ils

parlent à l'imagination, sans laquelle nos pensées n'acquerroient

aucune grandeur, sans laquelle nos sentimens ne s'étendroient point

au-delà de nous-mêmes; mais l'imagination qu'ils veulent captiver,

loin de lutter avec la raison, emprunte d'elle une nouvelle force. Les

terreurs absurdes, les croyances bizarres, tout ce qui rétrécit

l'esprit enfin, ne sauroit développer aucune autre faculté morale; les

erreurs en tout genre resserrent l'empire de l'imagination au lieu de

l'agrandir; il n'y a que la vérité qui n'ait point de bornes. Notre

âme n'a pas besoin de superstition, pour recevoir une impression

religieuse et profonde; le ciel et la vertu, l'amour et la mort, le

bonheur et la souffrance, en disent assez à l'homme, et nul n'épuisera

jamais tout ce que ces idées sans terme peuvent inspirer.

J'entendis, en arrivant dans l'église, les chants des enfans qui

célébroient le premier acte de fraternité, la première promesse de

vertu, que d'autres enfans comme eux alloient faire en entrant dans le

monde; ces voix si pures remplirent mon âme du sentiment le plus doux;

quelle heureuse époque de la vie, que celle qui précède tous les

remords! les années se marquent par les fautes; si l'âme restoit

innocente, le temps passeroit sur nous sans nous courber. C'étoit la

fille de madame de Cerlebe qui devoit communier pour la première fois;

vingt jeunes filles étoient admises en même temps qu'elle à cette

auguste cérémonie; elles étoient toutes couvertes d'un voile blanc, on

ne voyoit point leurs jolis visages, mais on entendoit leurs douces

larmes; elles quittoient l'enfance pour la jeunesse, elles devenoient

responsables d'elles-mêmes, tandis que, jusqu'alors, leurs parens

pouvoient encore tout pardonner et tout absoudre. Elles soulevèrent

leurs voiles en approchant de la table sainte; madame de Cerlebe alors

me montra sa jeune fille; ses yeux attachés sur elle réfléchissoient,

pour ainsi dire, la beauté de cette enfant, et l'expression de ses

regards maternels indiquoit aux étrangers les grâces et les charmes

qu'elle se plaisoit à considérer.

Son fils, âgé de cinq ans, étoit assis à ses pieds; il regardoit sa

mère et sa soeur, étonné de leur attendrissement, n'en comprenant

point encore la cause, mais cherchant à donner à sa petite mine une

expression de sérieux, puisque tous ses amis pleuroient autour de lui.

J'étois déjà vivement intéressée, lorsque le père de madame de Cerlebe

arriva. Il vint s'asseoir à côté d'elle, tout le monde s'étoit levé

pour le laisser passer. C'est un homme très-considéré dans son pays,

pour les services éminens qu'il a rendus; ses talens et ses vertus

sont généralement admirés. En le voyant, l'expression de sa

physionomie me frappa: c'est le premier homme d'un âge avancé qui

m'ait paru conserver dans le regard toute la vivacité, toute la

délicatesse des sentimens les plus tendres; j'aurois voulu que cet

homme me parlât, j'aurois cru sa mission divine, et je l'aurois choisi

pour mon guide. Je ne pus, pendant le temps que dura le cérémonie,

détacher mes yeux de lui; toutes les nuances de ses affections se

peignoient sur son visage, comme des rayons de lumière. Père de la

première et de la seconde génération qui l'entouroit, il protégeoit

l'une et l'autre, et des sentimens d'une nature différente, mais

sortant de la même source, repandoient l'amour et la confiance sur les

enfans comme sur leur mère.

Enfin, quand il présenta la fille de sa fille à son Dieu, je vis la

mère se retirer par un mouvement irréfléchi, pour laisser tomber plus

directement sur son enfant la bénédiction de son père; on eût dit que,

moins sûre de ses vertus, et se confiant davantage dans l'efficacité

des prières paternelles, elle s'écartoit timidement, pour que son père

traitât lui seul avec l'Être suprême de la destinée de son enfant. Oh!

que les liens de la nature sont imposans et doux! quelle chaîne

d'affection, de siècle en siècle, unit ensemble les familles! Et moi,

malheureuse, je suis en dehors de cette chaîne; j'ai perdu mes parens,

je n'aurai point d'enfans, et tous les sentimens de mon âme sont

rassemblés sur un seul être, dont je suis séparée pour jamais!

Louise, je ne supporte cette situation qu'en me livrant tous les jours

davantage à mes rêveries. Je n'ai plus, pour ainsi dire, qu'une

existence idéale, ce qui m'entoure n'est de rien dans ma vie: on me

parle, je réponds; mais les objets que je vois pendant le jour

laissent moins de traces dans mon souvenir, que les songes de la nuit,

qui m'offrent souvent son image. J'ai les yeux sans cesse fixés sur

les montagnes qui séparent la Suisse de la France; il vit par-delà,

mais il ne m'a point oubliée; la douceur de mes pensées me l'assure.

Quand je me promène sous les voûtes de la nuit, mes regrets ne sont

point amers, et s'il avoit cessé de m'aimer, le frissonnement de la

mort m'en auroit avertie.

Le bien le plus précieux qui me reste encore, mon amie, c'est ma

confiance dans votre coeur; il n'y a pas une de mes peines dont je

n'adoucisse l'amertume, en la déposant dans votre sein.

Delphine · 第 248 / 322 题