LETTRE III.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Lausanne, ce 24 décembre.

Que de larmes j'ai versées en lisant la lettre de madame de Lebensei!

cependant, ma chère Louise, elle m'a fait du bien, je suis plus calme

qu'avant de l'avoir reçue; j'ai été profondément touchée de cette

ressemblance, de cette harmonie de sentimens et d'expressions que la

même douleur a fait naître entre Léonce et moi. Ah! nos âmes avoient

été créées l'une pour l'autre: si nous différions quelquefois au

milieu de la société, les fortes affections de l'âme, les cruelles

peines du coeur font sur nous deux des impressions presque les mêmes.

Enfin, il se soumet à ses devoirs; le temps adoucira ses regrets, sans

m'effacer entièrement de son souvenir; Matilde est heureuse: ces

pensées doivent être douces, une fois peut-être elles me rendront le

repos, si M. de Valorbe ne s'acharne point à me le ravir; l'inquiétude

la plus vive qui me reste, c'est que Léonce ne cède au désir de se

mêler de la guerre, si elle est déclarée; mais comme il ne quittera

sûrement pas sa femme pendant sa grossesse, ne peut-on pas espérer que

d'ici à quelques mois, il arrivera des événemens qui détourneront les

malheurs dont la France est menacée?

Je veux m'établir dans un lieu moins habité que celui-ci, où le cruel

amour de M. de Valorbe ne puisse pas me découvrir: il faut se

résigner, les convulsions de la douleur doivent cesser, je ne serai

jamais heureuse, jamais!.... Eh bien! quand cette certitude est une

fois envisagée, pourquoi ne donneroit-elle pas du calme?

Hier au soir, cependant, j'ai été bien foible encore; j'avois été

moi-même à la poste pour chercher votre lettre, que j'attendois déjà

le courrier précédent: on me la remit; je m'approchai, pour la lire,

d'un réverbère qui est sur la place; mon émotion fut telle, que je fus

prête à perdre connoissance; je m'appuyai contre la muraille pour me

soutenir, et quand mes forces revinrent, je vis quelques personnes qui

s'étoient arrêtées pour me regarder. Si j'étois tombée morte à leurs

pieds, qui d'entre elles en eût été troublée? qui m'auroit regrettée,

qui se seroit donné la peine d'examiner pendant quelques instans si

j'avois en effet perdu la vie? Ah! que l'intérêt des autres est

nécessaire, et que leur haine est redoutable! où les fuir, où les

retrouver? Comment supporter leur malveillance? comment renoncer à

leurs secours? Que le monde fait de mal! que la solitude est pesante!

que l'existence morale enfin est difficile à traîner jusqu'à son

terme!

Je revins chez moi; Isore jouoit de la harpe: jusqu'à ce jour je

l'avois priée de ne pas faire de la musique devant moi; mon âme

n'étoit pas en état de la supporter; elle rappelle trop vivement tous

les souvenirs; mais votre lettre, ma soeur, me permit d'y trouver

quelques charmes; j'écoutois mon Isore, je lui donnai des leçons avec

soin, et quand elle fut couchée, je me mis à jouer moi-même; je me

livrai pendant plus de la moitié de la nuit à toutes les impressions

que la musique m'inspiroit, je m'exaltois dans mes propres pensées, je

suffisois à mon enthousiasme; cependant je m'arrêtai, comme fatiguée

de cet état dont il n'est pas permis à notre âme de jouir trop

longtemps; j'ouvris ma fenêtre, et considérant le silence de cette

ville, si animée il y avoit quelques heures, je réfléchis sur le

premier don de la nature, le sommeil; il enseigne la mort à l'homme,

et semble fait pour le familiariser doucement avec elle. Quelle

égalité règne dans l'univers pendant la nuit! les puissans sont sans

force, les foibles sans maîtres, la plupart des êtres sans douleur!

Veiller pour souffrir est terrible, mais veiller pour penser est assez

doux; dans le jour, il vous semble que les témoins, que les juges

assistent à vos plus secrètes réflexions; mais dans la solitude de la

nuit, vous vous sentez indépendant; la haine dort, et des malheureux

comme vous pourroient seuls encore vous entendre!

Léonce, Léonce! m'écriai-je plusieurs fois en regardant le ciel, le

repos est-il descendu sur toi, ou ton coeur agité cherche-t-il aussi

quelques idées, quelques sentimens qui fassent supporter la perte de

l'espérance? l'invincible sort s'en va flétrissant toutes les

jouissances passionnées, faut-il leur survivre? Léonce! Léonce! je me

plaisois à dire son nom, à le prononcer dans les airs, pour qu'il me

revînt d'en haut, comme si le ciel l'avoit répété.

Tout à coup j'entendis des gémissemens dans une maison vis-à-vis de la

mienne, la fenêtre en étoit ouverte, et les plaintes arrivoient

jusqu'à moi, qui, seule éveillée dans la ville, pouvois seule les

entendre. Ces accens de la douleur me touchèrent profondément; il me

sembloit que pour la première fois dans ces lieux, il existoit un être

qui ne m'étoit plus étranger, puisqu'il pouvoit avoir besoin de ma

pitié; j'élevai deux ou trois fois la voix pour offrir mes secours, on

ne me répondit pas, et les gémissemens cessèrent; je demandai le matin

qui demeuroit dans la maison d'où j'avois entendu partir des plaintes?

et j'appris qu'elle étoit habitée par une femme âgée et malade, qui

souffroit pendant la nuit, mais trouvoit assez de soulagement pendant

le jour, dans les derniers plaisirs de l'existence physique qu'elle

pouvoit encore supporter. Voilà donc, me dis-je alors, quelle est la

perspective de la destinée humaine! quand les douleurs morales

finiront, les douleurs physiques s'empareront de notre âme affoiblie!

et la mort s'annoncera d'avance par la dégradation de notre être. Oh!

la vie! la vie! que de fois, depuis que j'ai quitté Léonce, j'ai

répété cette invocation! mais on l'interroge en vain, en vain on lui

demande son secret et son but, elle passe sans répondre, sans que les

cris ni les pleurs, la raison ni le courage, puissent jamais hâter ni

retarder son cours.

Louise, pardon de vous fatiguer ainsi de mon imagination égarée; mes

réflexions me ramènent sans cesse vers les mêmes idées; je voudrois

entendre souvent des paroles de mort, je voudrois être environnée de

solennités sombres et terribles; ce que je redoute le plus, c'est que

ma douleur ne devienne un état habituel, une existence comme toutes

les autres, un mal que je porterai dans mon sein, et que les hommes me

diront de supporter en silence.--Adieu; je croyois avoir repris des

forces, et je suis retombée; allons, à demain.

Berne, ce 25 décembre.

P. S. Je n'avois pas fermé cette lettre, lorsqu'un accident cruel a

failli rendre mon sort encore plus misérable: j'ai appris, par un de

mes gens, que M. de Valorbe venoit d'arriver à Lausanne; heureusement

il n'a pas su que j'y étois; mais il pourroit le découvrir d'un moment

à l'autre, et la frayeur que j'en ai ressentie ne m'a pas permis d'y

rester plus long-temps. Je suis partie à onze heures du soir, j'ai

voyagé toute la nuit, et je ne me suis arrêtée qu'ici; se peut-il

qu'une destinée sans espoir soit encore poursuivie par tant de

craintes!

Je vais à Zurich, j'y serai dans deux jours; écrivez-moi directement

chez MM. de C., négocians; je leur suis recommandée sous un nom

emprunté; adieu, ma soeur; je fuis de malheurs en malheurs, sans

jamais trouver de repos.

Delphine · 第 232 / 322 题