Réponse de M. de Lebensei à Léonce.
Cernay, ce 2 septembre.
Oui, monsieur, il existe un moyen de réparer tous les malheurs de
votre amie, mais ce n'est point celui que votre courage vous fait
désirer. Madame d'Albémar a bien voulu, comme vous, me demander
conseil; en lui répondant à l'instant même, je lui ai déclaré ce que
mon amitié m'inspire pour votre bonheur à tous les deux, je vais lui
envoyer ma lettre. Je ne puis me permettre, sans son aveu, de vous
apprendre ce que cette lettre contient, elle vous le confiera sans
doute. Tout ce que je puis vous dire maintenant, c'est qu'en vous
livrant à une indignation bien naturelle, vous acheveriez de perdre
sans retour la réputation de madame d'Albémar. Si votre nom n'étoit
pas prononcé dans cette calomnie; si de tout ce qu'on dit, ce que l'on
croit le plus n'étoit pas votre attachement pour madame d'Albémar,
vous pourriez en imposer de quelque manière à ses ennemis. Encore
faudroit-il que M. de Fierville eût un fils, un proche parent au
moins, qui voulût répondre pour lui, et que l'on comprît d'abord
pourquoi vous vous adressez à tel homme plutôt qu'à tel autre, pour
venger la réputation de madame d'Albémar; car le public veut toujours
qu'une action courageuse soit en même temps sagement motivée, et,
quand il démêle quelque égarement dans une conduite, fût-elle
héroïque, il la condamne sévèrement. Mais, dans votre situation
actuelle, lors même qu'un homme moins âgé que M. de Fierville seroit
reconnu pour être l'auteur de la calomnie dirigée contre madame
d'Albémar, vous feriez un tort irréparable à votre amie, en vous
chargeant de repousser l'offense qu'elle a reçue.
On ne peut protéger au milieu de la société que les liens autorisés
par elle, une femme, une soeur, une fille, mais jamais celle qui ne
tient à nous que par l'amour; et vous, monsieur, qui possédez
éminemment les qualités énergiques et imposantes, les seules dont
l'éclat se réfléchisse sur les objets de notre affection, vous aspirez
en vain à défendre la femme que vous aimez, ce bonheur vous est
refusé.
Madame d'Albémar a cependant plus que personne besoin d'appui au
milieu du monde; sa conduite est parfaitement pure, et pourtant les
apparences sont telles qu'elle doit passer pour coupable. Elle a un
esprit supérieur, un coeur excellent, une figure charmante, de la
jeunesse, de la fortune, mais tous ces avantages qui attirent des
ennemis, rendent un protecteur encore plus nécessaire: son esprit
éclairé donne de l'indépendance à ses opinions et à sa conduite; c'est
un danger de plus pour son repos, puisqu'elle n'a ni frère ni mari qui
lui serve de garant aux yeux des autres. Les femmes privées de ces
liens se sont placées, pour la plupart, à l'abri des préjugés reçus,
comme sous une tutelle publique instituée pour les défendre.
La parfaite bonté de madame d'Albémar sembleroit devoir lui faire des
amis de toutes les personnes qu'elle a servies, il n'en est rien; elle
a déjà trouvé beaucoup d'ingrats, elle en rencontrera peut-être
beaucoup encore; vous avez vu ce qui lui est arrivé avec madame du
Marset. J'ai souvent remarqué que dans les sociétés de Paris,
lorsqu'un homme ou une femme médiocre veulent se débarrasser d'une
reconnoissance importune envers un esprit supérieur, ils se
choisissent quelques devoirs bien faciles, auprès d'une personne bien
commune, et présentent avec ostentation cet exemple de leur moralité,
pour se dispenser de tout autre. Madame d'Albémar est trop distinguée,
pour pouvoir compter sur la bienveillance durable de ceux qui ne sont
pas dignes de l'aimer et de l'admirer, et c'est par l'autorité d'une
situation qui en impose, bien plus que par ses qualités aimables,
qu'elle peut désarmer la haine. Je la vois maintenant entourée de
périls, menacée des chagrins les plus cruels, si elle n'en est
préservée par un défenseur que la morale et la société puissent
reconnoître pour tel.
Tous ceux qui, éblouis de ses charmes, n'examinent point sa situation
avec la sollicitude de l'amitié, croiront peut-être qu'elle est faite
pour triompher de tout. Le triomphe seroit possible, mais il lui
coûteroit tant de peines, que son bonheur du moins en seroit pour
toujours altéré: je ne sais même si elle peut à elle seule
aujourd'hui, effacer entièrement le mal que ses ennemis viennent de
lui faire. Mais c'en est assez, je ne dois point insister sur vos
peines, avant de savoir si vous consentirez à ce que je propose pour
les faire cesser. Vous connoissez mes opinions, monsieur, je m'en
honore, et j'ai supporté, sinon avec plaisir, du moins avec orgueil,
les peines qu'elles m'attirent. Ce sont ces opinions qui m'ont suggéré
le conseil que j'ai donné à madame d'Albémar; ce conseil est le seul
qui puisse vous sauver des malheurs que vous éprouvez, et que vous
devez craindre. Je crois digne de vous d'y accéder; et vous savez, je
l'espère, de quelle estime et de quelle considération je suis pénétré
pour vos lumières et pour vos vertus.