LETTRE XVI.

Réponse de M. de Lebensei à Léonce.

Cernay, ce 2 septembre.

Oui, monsieur, il existe un moyen de réparer tous les malheurs de

votre amie, mais ce n'est point celui que votre courage vous fait

désirer. Madame d'Albémar a bien voulu, comme vous, me demander

conseil; en lui répondant à l'instant même, je lui ai déclaré ce que

mon amitié m'inspire pour votre bonheur à tous les deux, je vais lui

envoyer ma lettre. Je ne puis me permettre, sans son aveu, de vous

apprendre ce que cette lettre contient, elle vous le confiera sans

doute. Tout ce que je puis vous dire maintenant, c'est qu'en vous

livrant à une indignation bien naturelle, vous acheveriez de perdre

sans retour la réputation de madame d'Albémar. Si votre nom n'étoit

pas prononcé dans cette calomnie; si de tout ce qu'on dit, ce que l'on

croit le plus n'étoit pas votre attachement pour madame d'Albémar,

vous pourriez en imposer de quelque manière à ses ennemis. Encore

faudroit-il que M. de Fierville eût un fils, un proche parent au

moins, qui voulût répondre pour lui, et que l'on comprît d'abord

pourquoi vous vous adressez à tel homme plutôt qu'à tel autre, pour

venger la réputation de madame d'Albémar; car le public veut toujours

qu'une action courageuse soit en même temps sagement motivée, et,

quand il démêle quelque égarement dans une conduite, fût-elle

héroïque, il la condamne sévèrement. Mais, dans votre situation

actuelle, lors même qu'un homme moins âgé que M. de Fierville seroit

reconnu pour être l'auteur de la calomnie dirigée contre madame

d'Albémar, vous feriez un tort irréparable à votre amie, en vous

chargeant de repousser l'offense qu'elle a reçue.

On ne peut protéger au milieu de la société que les liens autorisés

par elle, une femme, une soeur, une fille, mais jamais celle qui ne

tient à nous que par l'amour; et vous, monsieur, qui possédez

éminemment les qualités énergiques et imposantes, les seules dont

l'éclat se réfléchisse sur les objets de notre affection, vous aspirez

en vain à défendre la femme que vous aimez, ce bonheur vous est

refusé.

Madame d'Albémar a cependant plus que personne besoin d'appui au

milieu du monde; sa conduite est parfaitement pure, et pourtant les

apparences sont telles qu'elle doit passer pour coupable. Elle a un

esprit supérieur, un coeur excellent, une figure charmante, de la

jeunesse, de la fortune, mais tous ces avantages qui attirent des

ennemis, rendent un protecteur encore plus nécessaire: son esprit

éclairé donne de l'indépendance à ses opinions et à sa conduite; c'est

un danger de plus pour son repos, puisqu'elle n'a ni frère ni mari qui

lui serve de garant aux yeux des autres. Les femmes privées de ces

liens se sont placées, pour la plupart, à l'abri des préjugés reçus,

comme sous une tutelle publique instituée pour les défendre.

La parfaite bonté de madame d'Albémar sembleroit devoir lui faire des

amis de toutes les personnes qu'elle a servies, il n'en est rien; elle

a déjà trouvé beaucoup d'ingrats, elle en rencontrera peut-être

beaucoup encore; vous avez vu ce qui lui est arrivé avec madame du

Marset. J'ai souvent remarqué que dans les sociétés de Paris,

lorsqu'un homme ou une femme médiocre veulent se débarrasser d'une

reconnoissance importune envers un esprit supérieur, ils se

choisissent quelques devoirs bien faciles, auprès d'une personne bien

commune, et présentent avec ostentation cet exemple de leur moralité,

pour se dispenser de tout autre. Madame d'Albémar est trop distinguée,

pour pouvoir compter sur la bienveillance durable de ceux qui ne sont

pas dignes de l'aimer et de l'admirer, et c'est par l'autorité d'une

situation qui en impose, bien plus que par ses qualités aimables,

qu'elle peut désarmer la haine. Je la vois maintenant entourée de

périls, menacée des chagrins les plus cruels, si elle n'en est

préservée par un défenseur que la morale et la société puissent

reconnoître pour tel.

Tous ceux qui, éblouis de ses charmes, n'examinent point sa situation

avec la sollicitude de l'amitié, croiront peut-être qu'elle est faite

pour triompher de tout. Le triomphe seroit possible, mais il lui

coûteroit tant de peines, que son bonheur du moins en seroit pour

toujours altéré: je ne sais même si elle peut à elle seule

aujourd'hui, effacer entièrement le mal que ses ennemis viennent de

lui faire. Mais c'en est assez, je ne dois point insister sur vos

peines, avant de savoir si vous consentirez à ce que je propose pour

les faire cesser. Vous connoissez mes opinions, monsieur, je m'en

honore, et j'ai supporté, sinon avec plaisir, du moins avec orgueil,

les peines qu'elles m'attirent. Ce sont ces opinions qui m'ont suggéré

le conseil que j'ai donné à madame d'Albémar; ce conseil est le seul

qui puisse vous sauver des malheurs que vous éprouvez, et que vous

devez craindre. Je crois digne de vous d'y accéder; et vous savez, je

l'espère, de quelle estime et de quelle considération je suis pénétré

pour vos lumières et pour vos vertus.

Delphine · 第 190 / 322 题