LETTRE XV.

Léonce à M. de Lebensei.

Paris, ce 1er septembre.

J'ai reconnu en vous, monsieur, dans les divers rapports que nous

avons eus ensemble, un esprit si ferme et si sage, que je veux m'en

remettre à vos lumières, dans une circonstance où mon âme est trop

agitée pour se servir de guide à elle-même. Un de mes amis m'a écrit à

Andelys que la réputation de madame d'Albémar étoit indignement

attaquée, et c'est à ma passion pour elle, aux fautes sans nombre que

cette passion m'a fait commettre, que je dois attribuer son malheur et

le mien. J'espérois savoir de vous le nom de l'infâme qui avoit

calomnié mon amie, je ne vous ai pas trouvé, je suis revenu à Paris,

et je n'ai eu que trop tôt la douleur d'apprendre qu'un vieillard

étoit l'auteur de cette insigne lâcheté: je l'avois offensé, il y a

quelques mois, vous le savez, et le misérable s'en est vengé sur

madame d'Albémar.

Après avoir accablé M. de Fierville de mon mépris, j'ai obtenu de lui,

ce matin, mille inutiles promesses de désaveu, de secret, de repentir;

mais à présent que l'horrible histoire qu'il a forgée est connue, ce

n'est plus de lui qu'elle dépend. Ne puis-je pas découvrir un homme

(ils ne sont pas tous des vieillards,) qui se soit permis de calomnier

Delphine! Quand je me complais dans cette idée, quand elle me calme,

une autre vient bientôt me troubler; puis-je me dire avec certitude

que je ne compromettrai pas Delphine en la vengeant? qu'au lieu

d'étouffer les bruits qu'on a répandus, je n'en augmenterai pas

l'éclat? cependant faut-il laisser de telles calomnies impunies? me

direz-vous que je le dois? n'hésiterez-vous pas, en me condamnant à ce

supplice? Madame d'Albémar est parente de madame de Mondoville, elle

n'a point de frère, point de protecteur naturel, n'est-ce pas à moi de

lui en tenir lieu?

La réputation de madame d'Albémar est sans doute le premier intérêt

qu'il faut considérer; mais s'il ne vous est pas entièrement démontré

que le devoir le plus impérieux me commande de me laisser dévorer par

les sentimens que j'éprouve, vous ne l'exigerez pas de moi.

Je n'ai pas encore vu madame d'Albémar; il me sembloit que je ne

pouvois retourner vers elle qu'après avoir réparé de quelque manière

l'affront dont je suis la première cause. Oh! je vous en conjure, si

vous en connoissez un moyen, dites-le-moi; dois-je laisser sans

défenseur une âme innocente qui n'a que moi pour appui?

Delphine · 第 189 / 322 题