LETTRE VII.

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 11 juillet.

Ma soeur a décidé que je ne devois pas partir; Léonce a exercé sur

elle cet ascendant irrésistible qui est peut-être aussi mon excuse;

enfin, j'avois promis de me soumettre à ce qu'elle prononceroit. Elle

sacrifie ses goûts à mon bonheur, elle vient rester près de moi pour

veiller sur mon sort; les promesses de Léonce, les réflexions que j'ai

faites pendant ma longue maladie, tout me répond de moi-même et de

lui; j'éprouve donc depuis quelques jours, ma chère Élise, un

sentiment de calme souvent assez doux: cependant, m'étoit-il permis de

mettre ainsi l'opinion d'une autre à la place de ma conscience? Je ne

sais, mais je n'avois plus la force de me guider, et j'éprouvois une

telle anxiété, que peut-être je devois enfin compatir à moi-même, et

chercher pour moi, comme pour un autre, une ressource quelconque, qui

soulagent les maux que je ne pouvois plus supporter. Quand j'ai choisi

pour arbitre l'âme la plus honnête et la plus pure, n'en ai-je pas

assez fait? que peut-on exiger de plus?

Léonce étoit hier parfaitement heureux; ma soeur nous regardoit avec

attendrissement; il me sembloit que nous goûtions les plaisirs de

l'innocence; ne peuvent-ils pas exister même dans notre situation, ou

seroit-ce encore une des illusions de l'amour? J'ai néanmoins répété,

en consentant à rester, que si Matilde exprimoit de l'inquiétude sur

ma présence, je partirois; mais elle est venue me voir deux ou trois

fois depuis ma convalescence, elle s'est fait écrire tous les jours

chez moi quand j'étois malade, et je n'ai rien vu, ni dans ses

manières, ni dans sa conduite, qui annonçât le plus léger changement

dans ses dispositions pour moi; elle a l'air de la tranquillité la

plus parfaite. Je ne conçois pas comment l'on peut être la femme d'un

homme tel que Léonce, l'aimer sincèrement, et n'éprouver ni des

sentimens exaltés, ni l'inquiétude qu'ils inspirent.

Je ne veux point retourner à Bellerive, cette vie solitaire est trop

dangereuse; je crains d'ailleurs de m'être fait assez de mal dans la

société en m'en éloignant. Léonce n'a vu personne encore depuis ma

maladie: est-il sûr qu'il n'apprendra rien sur ce qu'on dit de moi qui

puisse le blesser? Hier, madame d'Artenas est venue me voir, j'étois

seule; il m'a semblé qu'il y avoit dans sa conversation assez

d'embarras; elle me donnoit des consolations, sans m'apprendre à quel

malheur ces consolations s'adressoient; elle m'assuroit de son appui,

sans me dire contre quel danger elle me l'offroit, et se répandit en

idées générales sur la raison et la philosophie, d'une manière peu

conforme à son caractère habituel. J'ai voulu l'engager à s'expliquer,

elle m'a répondu vaguement que tout s'arrangeroit, quand je

reparoîtrois dans le monde; et, ne voulant entrer dans aucun détail

avec moi, elle m'a beaucoup pressée de venir chez elle. Telle que je

connois madame d'Artenas, ses impressions viennent toutes de ce

qu'elle entend dire dans les salons de Paris; son univers est là, tout

son esprit s'y concentre: elle a sur ce terrain assez d'indépendance

et de générosité; mais, n'ayant pas l'idée qu'on puisse trouver du

bonheur, ou de la considération, hors de la bonne compagnie de France,

elle vous plaint ou vous félicite d'après la disposition de cette

bonne compagnie pour vous, comme s'il n'existoit pas d'autre intérêt

dans le monde. Je suis persuadée qu'elle auroit fini par me parler

sincèrement, si ma soeur n'étoit pas arrivée; mais elle a saisi ce

prétexte pour partir, en me répétant avec amitié, qu'elle comptoit sur

moi tous les soirs où elle a du monde chez elle.

N'avez-vous rien appris, ma chère Élise, qui vous confirme les

observations que j'ai faites sur madame d'Artenas? Ce n'est pas à vous

qui avez sacrifié l'opinion à l'amour, que je devrois montrer le genre

d'inquiétude qu'elle me cause; mais comment ne souffrirois-je pas de

ce qui pourroit rendre Léonce malheureux? Les affaires publiques dont

votre mari s'occupe lui donnent plus de rapport que vous avec la

société; découvrez par lui, je vous en conjure, tout ce qui me

concerne, tout ce que Léonce ne manquera pas de savoir, dès qu'il

retournera dans le monde. Je ne puis interroger que vous sur un sujet

si délicat; on craint de montrer aux autres de l'inquiétude sur ce

qu'on dit de nous, car il est bien peu de personnes qui ne tirent de

ce genre de confidence une raison d'être moins bien pour celle qui la

leur fait.

Mandez-moi donc ce que vous saurez, et pardonnez-moi, cette lettre que

votre parfaite amitié peut seule autoriser.

Delphine · 第 181 / 322 题