LETTRE XLII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 18 mai.

Je n'ai plus dans ma vie un seul jour sans douleur; il me semble que

mon devoir se montre à moi sous toutes les formes. Le ciel m'avertit,

par les peines que j'éprouve, qu'il est temps de renoncer au dangereux

espoir de passer avec Léonce, dans la retraite, une vie heureuse et

douce; il ne se contente plus du plaisir de nos entretiens, il cherche

en vain à me cacher l'agitation qui le dévore, tout sert à la trahir;

tantôt il m'accable des reproches les plus injustes, tantôt il se

livre à un désespoir que je n'ai plus la puissance de calmer; quelle

foiblesse de rester encore, quand je ne fais plus son bonheur!

M. de Valorbe est arrivé hier à Bellerive, comme je recevois une

lettre de lui qui me l'annonçoit; je n'avois pu en prévenir Léonce: il

étoit près de sept heures, et je redoutois ce qu'éprouveroit mon ami,

en voyant un inconnu chez moi, dans le moment même de la journée où

j'ai coutume de le voir seul. Je ne l'avois point instruit à l'avance

de la reconnoissance que je devois à M. de Valorbe, afin de n'être

dans le cas ni de lui cacher ni de lui apprendre ses sentimens pour

moi: la visite de M. de Valorbe m'inquiétoit donc beaucoup; cependant

j'espérois que Léonce ne seroit pas assez injuste pour s'en fâcher. M.

de Valorbe fut d'abord embarrassé en me voyant; cependant il cherchait

à me le dissimuler; vous savez que c'est un homme qui dispute toujours

contre lui-même: il veut passer pour maître de lui, et c'est un des

caractères les plus violens qu'il y ait; il ne dit pas deux phrases

sans exprimer, de quelque manière, son mépris pour l'opinion des

autres, et dans le fond de son coeur, il est très-blessé de n'avoir

pas dans le monde la réputation qu'il croit mériter; il est en

amertume avec les hommes et avec la vie, et voudroit honorer ce

sentiment du nom de mélancolie et d'indifférence philosophique.

En l'écoutant me répéter, que rien n'étoit digne d'un vif intérêt,

toujours moi excepté; que parmi les hommes qu'il avoit connus, il n'en

avoit pas rencontré deux qui fussent estimables, je réfléchissois sur

la prodigieuse différence de ce caractère avec celui de Léonce. Tous

les deux susceptibles, mais l'un par amour-propre, et l'autre par

fierté; tous les deux sensibles aux jugemens que l'on peut porter sur

eux, mais l'un par le besoin de la louange, et l'autre par la crainte

du blâme; l'un pour satisfaire sa vanité, l'autre pour préserver son

honneur de la moindre atteinte; tous les deux passionnés, Léonce pour

ses affections, M. de Valorbe pour ses haines; et ce dernier, quoique

honnête homme au fond du coeur, capable de tout cependant, si son

orgueil, la douleur habituelle de sa vie, étoit irrité. Il se

remettoit par degrés, seul avec moi, de cette timidité souffrante qui

est la véritable cause de son humeur, et il me parloit avec esprit et

malignité sur les personnes qu'il connoissoit, lorsque Léonce entra.

Il ne vit et ne remarqua que M. de Valorbe, dont la figure a de

l'éclat, quoique sa tête couverte de cheveux noirs rabattus sur le

front, et son visage trop coloré, lui donnent une expression rude, et

que plus on l'observe, plus on ait de peine à retrouver la beauté

qu'on lui croyoit d'abord.

Rencontrer un homme jeune chez moi, me parlant avec intimité, étoit

plus qu'il n'en falloit pour offenser Léonce; sa physionomie peignit à

l'instant ce qu'il éprouvoit, d'une manière qui me fit trembler. M. de

Valorbe soutint quelques momens encore la conversation; mais, quand il

s'aperçut que Léonce affectoit de ne pas l'écouter, il se tut, et le

regarda fixement. Léonce lui rendit ce regard, mais avec quel air! Il

étoit appuyé sur la cheminée; et, considérant de haut M. de Valorbe

qui étoit assis à côté de moi, il ressembloit à l'Apollon du Belvédère

lançant la flèche au serpent. M. de Valorbe répondit par un sourire

amer à cette expression qu'il ne pouvoit égaler, et sans doute il

alloit parler, si je ne m'étois hâtée de dire à M. de Valorbe, que M.

de Mondoville, mon cousin, étoit venu pour m'entretenir d'une affaire

importante. M. de Valorbe réfléchit un moment, et se rappelant sans

doute que Matilde de Vernon, ma cousine, avoit épousé M. de

Mondoville, son visage se radoucit tout-à-fait.

Il prit congé de moi, et salua Léonce qui resta appuyé, comme il

étoit, sur la cheminée, sans donner un signe de tête ni des yeux qui

pût ressembler à une révérence. M. de Valorbe surpris, voulut

recommencer à le saluer pour le forcer à une politesse ou à une

explication; je prévins cette intention en prenant tout de suite le

bras de M. de Valorbe, pour l'emmener dans la chambre à côté, comme si

j'avois eu quelques mots à lui dire. Cette familiarité amicale de ma

part étoit si nouvelle pour M. de Valorbe, qu'elle lui fit tout

oublier. Il me suivit avec beaucoup d'émotion, j'achevai de détourner

ses observations, en lui disant; que _mon cousin_ étoit absorbé par

une inquiétude très-sérieuse dont il venoit m'entretenir. Je consentis

à revoir M. de Valorbe le lendemain matin, avant l'absence d'un mois

qu'il projetait, et je lui laissai prendre ma main deux fois, quoique

Léonce pût le voir. J'étois si pressée de faire partir M. de Valorbe,

que je ne comptois pour rien l'impression que pouvoit faire ma

conduite sur M. de Mondoville. Enfin M. de Valorbe s'en alla, et je

rentrai dans la chambre où étoit Léonce. Non, Louise, vous ne pouvez

pas vous faire une idée du dédain et de la fierté de ses premières

paroles; je les supportai, pour me justifier plus tôt, en lui

racontant mes rapports avec M. de Valorbe dans la plus exacte vérité,

et je finis en insistant particulièrement sur la reconnoissance que je

lui devois, pour avoir sauvé la vie de mon bienfaiteur, de M.

d'Albémar.

--Il se peut, me répondit Léonce, qu'il ait sauvé la vie de M.

d'Albémar; mais moi, je ne lui dois rien, et nous verrons si je ne le

fais pas renoncer aux droits qu'il se croit sur vous, et que vous

autorisez.--Je fus blessé de cette réponse, et le souvenir de ce qui

s'étoit passé, depuis le retour de Léonce ajoutant encore à cette

impression, je lui dis vivement:--Vous flattez-vous de conserver un

pouvoir absolu sur ma vie, quand tous mes jours se passent à repousser

les plus indignes plaintes?--Il est vrai, répondit-il avec

emportement, que je vous ai rendue témoin de mes souffrances, pardon

de l'avoir osé; mais avez-vous pensé que ce tort vous donnât le droit

de me trahir? Vous êtes-vous crue libre, parce que je suis malheureux?

Votre erreur seroit grande, ou du moins votre nouvel amant ne seroit

pas votre époux avant d'avoir appris quel sang il doit verser pour

vous obtenir?--L'indignation me saisit à ces paroles, et ce mouvement

enfin m'inspira ce qui pouvoit apaiser Léonce.--Je vous conseille, lui

dis-je, de vous livrer à ces soupçons qui nous ont déjà séparés, quand

nous devions être unis; ils sont plus justes cette seconde fois que la

première, car j'ai mérité de perdre votre estime le jour où, cédant à

vos prières, j'ai renoncé à mon départ, et où je suis revenue dans

cette retraite me dévouer au coupable et funeste amour que je ressens

pour vous.--A ces mots, Léonce perdit tout souvenir M. de Valorbe; il

n'étoit plus irrité, mais je n'en espérai pas davantage pour notre

bonheur à venir.

Il ne me cacha plus ce que je n'avois que trop deviné; il m'avoua

qu'il ne pouvoit plus supporter la vie, tant que notre sort resteroit

le même; qu'il étoit jaloux, parce qu'il ne se croyoit aucun droit sur

moi; il me répéta cet odieux reproche avec désespoir.--Je le sais, me

dit-il, je peux être mille fois plus malheureux encore qu'à présent;

il y a tant d'abîmes dans la douleur, que son dernier terme est

inconnu; tant que vous ne m'avez pas abandonné, je vis, mais en

furieux, en insensé....--J'allois l'interrompre, pour le rappeler à

des sentimens plus doux, lorsqu'on vint m'annoncer que le courrier de

madame d'Ervins étoit arrivé, et la précédoit de quelques minutes:

Léonce voulut alors me quitter.--Je ne me sens pas en état, me dit-il,

de voir madame d'Ervins; elle est à plaindre, je le sais; cependant

j'ai besoin de me préparer à sa présence: c'est elle, je ne l'en

accuse pas, mais enfin, c'est elle....--Il n'acheva point, me serra la

main, et partit précipitamment; peu d'instans après son départ, madame

d'Ervins arriva.

Hélas! combien elle est changée! ses traits sont restés charmans; mais

l'expression de son visage, sa pâleur, son abattement, ne permettent

pas de la regarder sans attendrissement. Elle étoit si fatiguée, que

je n'ai pu causer avec elle ce soir. Et pendant qu'elle repose, ma

Louise, je vous écris; je veux aussi confier ma situation à Thérèse,

j'espère en ses conseils, en son exemple; secondez-moi de vos voeux.

Delphine · 第 164 / 322 题