LETTRE XII.

Delphine à Léonce,

Vous êtes malheureux, Léonce! ah! le ciel m'inspiroit bien, quand je

voulois partir, quand je refusois de croire à vos sermens; vous me

juriez qu'en restant, je comblerois tous les voeux de votre coeur;

vous m'avez séduite par cet espoir, et déjà vous ne craignez plus de

me le ravir. Autrefois les mêmes sentimens nous animoient, et

maintenant, hélas! qu'est devenu cet accord? savez-vous ce que

j'éprouvois? je jouissois avec délices de notre situation. Insensée

que je suis! j'étois heureuse, je vous l'aurois dit; oh! que vous avez

bien réprimé cette confiance imprudente!

Mais d'où vient donc, Léonce, cette funeste différence entre nous?

Vous croiriez-vous le droit de me dire que vous êtes plus capable

d'aimer que moi? avec quel dédain je recevrois ce reproche! je connois

des sacrifices, que vous ne pourriez pas me faire; il n'en est pas un

au monde qui me parût mériter seulement votre reconnoissance, tant il

me coûteroit peu! Vous ai-je parlé du tort que me faisoit mon séjour à

Bellerive? loin de redouter les peines que mon amour pourra me causer,

quand je m'égare dans les chimères qui me plaisent, j'aime à supposer

des dangers, des malheurs de tout genre, que je braverois avec

transport pour vous.

Oserez-vous prétendre que le don, ou plutôt l'avilissement de

moi-même, est le sacrifice que je dois à ce que j'aime? Mon ami, ce

seroit notre amour que j'immolerois, si je renonçois à cet

enthousiasme généreux qui anime notre affection mutuelle. Si je cédois

à vos désirs, nous ne serions bientôt plus que des amans sans passion,

puisque nous serions sans vertu; et nous aurions ainsi bientôt

désenchanté tous les sentimens de notre coeur.

Si je pouvois manquer maintenant aux derniers devoirs que je respecte

encore, quelle seroit ma conduite à mes propres yeux? Je me serois

établie dans une solitude, pour y passer ma vie seule avec l'homme que

j'aime, avec l'époux d'une autre; j'y resterois sans combats, sans

remords, j'aurois été moi-même au-devant de ma honte: oh! Léonce, je

ne suis déjà peut-être que trop coupable; veux-tu donc dégrader

l'image de Delphine? Veux-tu la dégrader dans ton propre souvenir?

qu'elle parte, et tu ne l'oublieras jamais; qu'elle meure, et tu

verseras des larmes sur sa tombe; mais si tu la rendois criminelle, tu

la chercherois vainement telle qu'elle étoit, dans le monde, dans ta

mémoire, dans ton coeur; elle n'y seroit plus; et sa tête humiliée se

pencheroit vers la terre, n'osant plus regarder ni le ciel ni Léonce.

Hier, n'étois-tu pas égaré, quand tu me reprochois d'être insensible à

l'amour? ton accent étoit âpre et sombre; tu m'accusois de ne pas

savoir aimer! Ah! crois-tu que mon amour n'ait pas aussi sa volupté,

son délire? la passion innocente a des plaisirs que ton coeur

blasphème. Quand tu n'avois pas encore troublé mes espérances, quand

je me flattois de passer ma vie entière avec toi, il n'existoit pas

dans l'imagination un bonheur que l'on pût comparer au mien; aucun

chagrin, aucune inquiétude ne me rendoient les heures difficiles; je

me sentois portée dans la vie comme sur un nuage; à peine touchois-je

la terre de mes pas; j'étois environnée d'un air azuré, à travers

lequel tous les objets s'offroient à moi sous une couleur riante: si

je lisois, mes yeux se remplissoient des plus douces larmes, à chaque

mot que je rapportois à toi; je m'attendrissois en faisant de la

musique, car je t'adressois toujours ce langage mystérieux, ces

émotions indéfinissables que l'harmonie nous fait éprouver; j'avois en

moi une existence surnaturelle que tu m'avois donnée, une inspiration

d'amour et de vertu, qui faisoit battre mon coeur plus vite à tous les

momens du jour.

J'étois heureuse ainsi, même dans ton absence: l'heure de te voir

approchoit, et la fièvre de l'espérance m'agitoit; cette fièvre se

calmoit, quand tu entrois dans ma chambre; elle faisoit place aux

sentimens délicieux qui se répandoient dans mon coeur: je te

regardois, je considérois de nouveau tous les objets qui m'entourent,

étonnée de la magie, de l'enchantement de ta présence, et demandant au

ciel si c'étoit bien la vie qu'un tel bonheur, ou si mon âme déjà

n'avoit pas quitté la terre! n'y avoit-il donc point d'amour dans

cette ivresse? et quand tu m'environnois de tes bras, quand je

reposois ma tête sur ton épaule, si je renfermois dans mon coeur

quelques-uns de mes mouvemens, ce coeur en devenoit plus tendre; il

eût perdu de sa sensibilité même, s'il n'avoit su rien réprimer.

J'ai voulu, Léonce, ne voir dans votre peine que vos inquiétudes sur

mon sentiment pour vous; j'ai dissipé ces inquiétudes: si vous vous

permettiez encore les mêmes plaintes, il ne seroit plus digne de moi

d'y répondre.

Delphine · 第 142 / 322 题