LETTRE XIV.

Delphine à Léonce.

Je n'ai pas été contente de vous hier, mon cher Léonce; je ne vous

croyois pas cette indifférence pour les idées religieuses, j'ose vous

en blâmer. Votre morale n'est fondée que sur l'honneur; vous auriez

été bien plus heureux, si vous aviez adopté les principes simples et

vrais qui, en soumettant nos actions à notre conscience, nous

affranchissent de tout autre joug. Vous le savez, l'éducation que j'ai

reçue, loin d'asservir mon esprit, l'a peut-être rendu trop

indépendant: il seroit possible que les superstitions même convinssent

à la destinée des femmes; ces êtres chancelans ont besoin de plusieurs

genres d'appui, et l'amour est une sorte de crédulité qui se lie

peut-être avec toutes les autres; mais le généreux protecteur de mes

premières années estimoit assez mon caractère, pour vouloir développer

ma raison, et jamais il ne m'a fait admettre aucune opinion, sans

l'approfondir moi-même, d'après mes propres lumières. Je puis donc

vous parler sur la religion que j'aime, comme sur tous les sujets que

mon coeur et mon esprit ont librement examinés; et vous ne pouvez

attribuer ce que je vous dirai aux habitudes commandées, ni aux

impressions irréfléchies de l'enfance. Jamais, je vous le jure, depuis

que mon esprit est formé, je n'ai pu voir, sans répugnance et sans

dédain, l'insouciance et la légèreté qu'on affecte dans le monde sur

les idées religieuses. Qu'elles soient l'objet de la conviction, de

l'espoir, ou du doute, n'importe; l'âme se prosterne devant une chance

comme devant la certitude, quand il s'agit de la seule grande pensée

qui plane encore sur la destinée des hommes.

J'étois pénétrée de ces sentimens, Léonce, avant de connoître l'amour;

ah! que ne dois-je pas éprouver maintenant, que cette passion profonde

remplit mon coeur d'idées sans bornes, et de voeux sans fin! Je ne

prétends point vous retracer les preuves de tout genre dont vous vous

êtes sans doute occupé; mais dites-moi si, depuis que vous m'aimez,

votre coeur ne sent rien qui lui révèle l'espérance de l'immortalité.

Quand M. d'Albémar mourut, je croyois aux idées religieuses, mais sans

avoir jamais eu le besoin d'y recourir. J'étois si jeune alors,

qu'aucun sentiment de peine ne m'avoit encore atteinte; et quand on

n'a point souffert, on a bien peu réfléchi; mais, à la mort de mon

bienfaiteur, je me persuadai que je n'avois point assez fait pour son

bonheur, et j'en éprouvai les remords les plus cruels. Depuis que

j'étois devenue son épouse, l'extrême différence de nos âges

m'inspiroit souvent des réflexions tristes sur mon sort; je craignis

de les avoir quelquefois exprimées avec humeur, et je me le reprochai

douloureusement, dès qu'il eut cessé de vivre. Rien ne peut donner

l'idée du repentir qu'on éprouve, quand il n'est plus possible de rien

expier, quand la mort a fermé sur vous tout espoir de réparer les

torts dont on s'accuse. Cette douleur me poursuivoit tellement qu'elle

auroit altéré ma raison, si l'excellente soeur de M. d'Albémar ne

m'eût calmée, en me rappelant avec une nouvelle force l'existence de

Dieu et l'immortalité de l'âme. Je sentis enfin que mon généreux ami,

témoin de mes regrets, les avoit acceptés, et que son pardon avoit

soulagé mon coeur.

J'exécutai ses derniers ordres avec un scrupule religieux; chaque fois

que je remplissois une de ses volontés, j'éprouvois une douce

consolation qui m'assuroit que nos âmes communiquoient encore

ensemble. Que serois-je devenue, si j'avois pensé qu'il n'existât plus

rien de lui? Qu'aurois-je fait de mon repentir? Comment se seroit-il

adouci? comment me serois-je consolée du moindre tort, s'il avoit reçu

le sceau de l'éternité? Ces sentimens, ces regrets qui s'attachent aux

morts, seroient-ils le seul mensonge de la nature, l'unique douleur

sans objet, l'unique désir sans but? et la plus noble faculté de

l'âme, le souvenir, ne seroit-elle destinée qu'à troubler nos jours,

en nous faisant donner des regrets à la poussière dispersée que nous

aurions appelée nos amis.

Sans doute, cher Léonce, je ne crains point de te survivre; jamais je

n'invoquerai ta tombe, ma vie est inséparable de la tienne: mais si

tout à coup, l'affreux système dont l'anéantissement est le terme

s'emparoit de mon âme, je ne sais quel effroi se mêleroit même à mon

amour. Que signifieroit la tendresse profonde que je ressens pour toi,

si tes qualités enchanteresses n'étoient qu'une de ces combinaisons

heureuses du hasard, que le temps amène et qu'il détruit?

Pourrions-nous dans l'intimité de nos âmes, rechercher nos pensées les

plus secrètes pour nous les confier, quand au fond de toutes nos

réflexions serait le désespoir? Un trouble extraordinaire obscurcit ma

pensée, quand on lui ravit tout avenir, quand on la renferme dans

cette vie; je sens alors que tout est-prêt à me manquer; je ne crois

plus à moi, je frémis de ne plus retrouver ce que j'aime; il me semble

que ses traits pâlissent, que sa voix se perd dans les ombres dont je

suis environnée; je le vois placé sur le bord d'un abîme: chaque

instant où je lui parle me paroît comme le dernier, puisqu'il doit en

arriver un qui finira tout pour jamais, et mon âme se fatigue à

craindre, au lieu de jouir d'aimer.

Oh! combien le sentiment se raffermit et nous élève, lorsqu'on s'anime

mutuellement à se confier dans l'Être suprême! Ne résistez pas,

Léonce, aux consolations que la religion naturelle nous présente. Il

n'est pas donné à notre esprit de se convaincre sur un tel sujet par

des raisonnemens positifs; mais la sensibilité nous apprend tout ce

qu'il importe de savoir. Jetez un regard sur la destinée humaine:

quelques momens enchanteurs de jeunesse et d'amour, et de longues

années toujours descendantes, qui conduisent de regrets en regrets, et

de terreurs en terreurs, jusqu'à cet état sombre et glacé, qu'on

appelle la mort. L'homme a surtout besoin d'espérance, et cependant

son sort, dès qu'il a atteint vingt-cinq ans, n'est qu'une suite de

jours dont la veille vaut encore mieux que le lendemain: il se retient

dans la pente, il s'attache à chaque branche, pour que ses pas

l'entraînent moins vite vers la vieillesse et le tombeau; il redoute

sans cesse le temps pour lequel l'imagination est faite, le seul dont

elle ne peut jamais se distraire, l'avenir. O Léonce! et ce seroit là

tout! et cette âme de feu ne nous auroit été donnée que pour

s'éteindre lentement dans l'agonie de l'âge!

La puissance d'aimer me fait sentir en moi la source immortelle de la

vie. Quoi! mes cendres seraient près des tiennes sans se réveiller!

Nous serions pour jamais étrangers à cette nature, qui parle si

vivement à notre âme! ce beau ciel, dont l'aspect fait naître tant de

sentimens et de pensées, ces astres de la nuit et du jour se

leveroient sur notre tombe, comme ils se sont levés sur nos heures

trop heureuses, sans qu'il restât rien de nous pour les admirer! Non,

Léonce, je n'ai pas moins d'horreur du néant que du crime, et la même

conscience repousse loin de moi tous les deux.

Mais que ferai-je de mon espérance, si tu ne la partages pas?

Livrerai-je mon âme à un avenir que tu n'as pas reconnu pour le tien?

Quelle idée mon imagination peut-elle me donner du bonheur, si ce

n'est pas avec toi que je dois en jouir? Comment entretenir ces

méditations solitaires que ta voix n'encourageroit pas? Je ne puis

plus rien à moi seule, j'ai besoin de t'interroger sur toutes mes

pensées, pour les juger, pour les admettre, pour les rattacher à mon

amour. O Léonce, Léonce! viens croire avec moi, pour que j'espère en

paix, pour que je suive ta trace brillante dans ce ciel, où mes

regards cherchent ta place, avant d'aspirer à la mienne.

Oui, Léonce, il existe un monde où les liens factices sont brisés, où

l'on n'a rien promis que d'aimer ce qu'on aime; ne sois pas impie

envers cette espérance! le bonheur que la sensibilité nous donne, loin

de distraire comme tous les autres de la reconnoissance envers le

Créateur, ramène sans cesse à lui; plus notre être se perfectionne,

plus un Dieu lui devient nécessaire; et plus les jouissances du coeur

sont vives et pures, moins il nous est possible de nous résigner aux

bornes de cette vie. Léonce, je vous en conjure, ne plaisantez jamais

sur le besoin que j'ai d'occuper votre âme des idées religieuses. Je

douterois de votre amour pour moi, si je ne pouvois réussir à vous

donner au moins du respect pour ces grandes questions, qui ont

intéressé tant d'esprits éclairés, et calmé tant d'âmes souffrantes.

La légèreté dans les principes conduiroit bientôt à la légèreté dans

les sentimens; l'art de la parole peut aisément tourner en dérision ce

qu'il y a de plus sacré sur la terre; mais les caractères passionnés

repoussent ce dédain superficiel, qui s'attaque à toutes les

affections fortes et profondes. L'enthousiasme que l'amour nous

inspire est comme un nouveau principe de vie. Quelques-uns l'ont reçu;

mais il est aussi inconnu à d'autres que l'existence à venir dont tu

ne veux pas t'occuper. Nous sentons ce que le vulgaire des âmes ne

peut comprendre, espérons donc aussi ce qui ne se présente encore à

nous que confusément. Les pensées élevées sont aussi nécessaires à

l'amour qu'à la vertu.

Hélas! m'est-il permis de parler de vertu! la parfaite morale pourroit

déjà, je le sais, réprouver ma conduite; et ma conscience me juge plus

sévèrement que ne le feroient les opinions reçues dans le monde: mais

j'aime mieux la justice du ciel que l'indulgence des hommes! et

quoique je n'aie pas la force de renoncer à te voir, il me semble que

j'altère moins mes qualités naturelles, en portant chaque jour mon

repentir aux pieds de l'Être suprême, qu'en cherchant à douter de la

puissance qui me condamne.

Léonce, l'éducation que vous avez reçue, l'exemple et le souvenir des

antiques moeurs espagnoles, les idées militaires et chevaleresques qui

vous ont séduit dès votre enfance, vous semblent devoir tenir lieu des

principes les plus délicats de la religion et de la morale. Tous les

caractères généreux se plaisent dans les sacrifices, et vous vous êtes

fait du sentiment de l'honneur, du respect presque superstitieux pour

l'opinion publique, un culte auquel vous vous immoleriez avec joie.

Mais si vous aviez eu des idées religieuses, vous auriez été moins

sensible au blâme ou à la louange du monde; et peut-être, hélas! la

calomnie ne seroit-elle pas si facilement parvenue à vous irriter et à

vous convaincre. O mon ami! rendez au ciel un peu de ce que vous

ôterez aux hommes. Vous trouverez alors dans le contentement de

vous-même un asile que personne n'aura le pouvoir de troubler, et

moi-même aussi je serai plus tranquille sur mon sort. Les idées

religieuses, alors même qu'elles condamnent l'amour, n'en tarissent

jamais entièrement la source, tandis que les mensonges perfides du

monde dessèchent sans retour les affections de celui qui les craint et

les écoute.

Vous le voyez, Léonce, en méditant avec vous sur les pensées les plus

graves, je reviens sans cesse à l'intérêt qui me domine, à votre

sentiment pour moi. Non, cette lettre, non, aucune action de ma vie ne

peut désormais m'être comptée comme vertu, et l'amour seul m'inspire

le bien comme le mal. Adieu.

Delphine · 第 135 / 322 题