2 janvier 1791.

Unutterable happiness!

Which love alone bestows, and on a favoured few

[Bonheur inexprimable! que l'amour seul peut donner, et qu'il

n'accorde encore qu'à un petit nombre de favorisés! THOMPSON]

O Delphine! que j'avois raison de désirer ce que ton coeur m'a si

généreusement accordé! Combien j'ai été plus heureux hier à Bellerive,

qu'à Paris, dans aucun des jours où je t'y ai vue! je te trouvois

seule, et j'avois la certitude que ce bonheur ne seroit point

interrompu; cette pensée mêloit un calme délicieux à mes transports.

Quel charme tu as su répandre sur les détails de la vie, qui échappent

au milieu du mouvement des villes! quels soins n'as-tu pas pris de

moi! la neige en route, m'avoit un peu saisi, tes jolies mains furent

long-temps occupées à ranimer le feu pour me réchauffer; combien il

eût été moins aimable d'appeler tes gens pour nous servir! tu prenois

aussi un plaisir extrême à me montrer les changemens que tu comptois

faire pour embellir ta maison. Toi, que j'avois vue, jusqu'alors si

indifférente pour ce genre de goût et d'occupation, il me sembloit, et

tu en es convenue, que le bonheur te faisoit prendre intérêt à tout,

et que tu te plaisois à parer les lieux que nous devions parcourir

ensemble. Mon coeur n'a pas négligé la moindre observation qui pût me

prouver ta tendresse; j'ai remarqué jusqu'à ces arbustes couverts de

fleurs, nouvellement placés dans ton cabinet: cet appartement étoit

presque négligé, quand tu le destinois à recevoir la plus brillante

compagnie de la France; tu lui as donné un air de fête pour Léonce,

pour ton ami.

Oh! combien je jouissois de la vivacité pleine de charmes que tu

mettois à me raconter les plus légères bagatelles! Une joie touchante

t'animoit, et la gaîté n'étoit point alors un jeu de ton esprit, mais

un besoin de ton coeur. J'ai ri de cette sérieuse occupation du

souper, toi qui n'y as songé de ta vie! tu voulois t'assurer qu'on me

donneroit ce qui pouvoit me faire du bien, après le froid que j'avois

éprouvé. Je t'ai vu hier des agrémens nouveaux, que je ne te

connoissois pas encore; les soins de la vie domestique ont une grâce

singulière dans les femmes; la plus ravissante de toutes, la plus

remarquable par son esprit et sa beauté, ne dédaigne point ces

attentions bonnes et simples, qu'il est doux quelquefois de retrouver

dans son intérieur. Oh! quelle femme j'aurois possédée! et j'ai pu

m'unir à elle! je l'ai pu!... Malheureux! qu'ai-je dit? non, je ne

suis pas malheureux; mais en t'aimant chaque jour davantage, chaque

jour aussi cependant mes regrets deviennent plus cruels. Enfin

apprends-moi, s'il est possible, à te soumettre jusqu'à mon amour.

Avec quelle insistance vous avez voulu que nous fussions fidèles au

projet formé, de remplir notre temps par des lectures communes! Ah!

vous avez craint ces douces rêveries d'amour, qui suffisoient si bien

à mon coeur! je voulois du moins que nous choisissions l'un de ces

livres où j'aurois pu retrouver quelques peintures des sentimens qui

m'animent; mais vous vous y êtes obstinément refusée. N'importe, ma

Delphine, ta voix, quoi qu'elle me lise, ne m'inspirera que l'amour:

parle en ton nom, parle au nom de Dieu même, si tu le veux, mais que

ta main soit dans la mienne, et que je puisse souvent la presser sur

mon coeur. Ange tutélaire de ma vie, adieu jusqu'à ce soir.

Delphine · 第 134 / 322 题