Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 29 novembre.
Elle vit encore! ma chère Louise, et c'est tout ce que je puis vous
dire; je n'ai point d'espérance, et jamais je n'aurois eu plus besoin
d'en concevoir. Je me suis rattachée à madame de Vernon par des
sentimens qui ne sont pas en tout semblables à ceux que j'éprouvois
pour elle, mais la pitié les rend aussi tendres. Que ne puis-je
prolonger ses jours! Si elle revenoit de son état maintenant, elle se
corrigeroit de ses défauts, parce qu'elle seroit éclairée sur ses
erreurs; mais, hélas! il semble que la nature ne donne sa plus
terrible leçon que la dernière, et ne permet pas de faire servir à la
vie les sentimens qu'ont inspirés les approches de la mort.
Je puis vous écrire pendant que madame de Vernon essaie de se reposer;
on lui a expressément défendu de parler, ce qui m'oblige à m'éloigner
souvent d'elle. Votre intérêt sera douloureusement captivé par le
récit de la conduite qu'elle tient; vous serez aussi, je le crois,
frappée de la singulière lettre qu'elle m'a écrite: je vous l'envoie,
en vous priant de me la conserver. oh! que le coeur humain est
inattendu dans ses développemens! les moralistes méditent sans cesse
sur les passions et les caractères, et tous les jours il s'en découvre
que la réflexion n'avoit pas prévus, et contre lesquels ni l'âme ni
l'esprit n'ont été mis en garde.
Je suis arrivée hier chez madame de Vernon, et j'éprouvois, en entrant
chez elle, tous les genres d'émotion réunis; l'embarras mêlé à la plus
profonde pitié, un intérêt véritable, joint à de l'incertitude sur les
témoignages que j'en devois donner. J'avois su, par un courrier que
j'envoyai à l'avance, que madame de Vernon étoit un peu mieux, mais
toujours dans un grand danger: je montai les escaliers en tremblant;
madame de Mondoville vint au-devant de moi:--Ma mère étoit bien
impatiente de vous voir, me dit-elle; elle vous a écrit hier tout le
jour, quoiqu'on lui eût interdit cette occupation; elle a mis en ordre
ses affaires; venez, vous la trouverez plus touchante que jamais elle
ne l'a été; mais jusqu'à présent je n'ai pu lui faire encore entendre
qu'elle est assez dangereusement malade pour se confesser. Les
médecins disent que l'effrayer sur son état pourroit lui faire mal;
mais qui, juste ciel! oseroit prendre sur soi de ménager son corps aux
dépens de son âme? Je vous en avertis, je lui parlerai, si vous ne
vous en chargez pas.--Attendez de grâce, répondis-je à madame de
Mondoville, que je me sois entretenue avec madame votre mère.
--Matilde me conduisit enfin chez la pauvre malade; la chambre étoit
obscure: à travers le jour sombre qui l'éclairoit, j'aperçus madame de
Vernon couchée sur un canapé, les cheveux détachés, vêtue de blanc, et
d'une pâleur effrayante. Elle vit l'émotion que j'éprouvois:
Remettez-vous, ma chère Delphine, me dit-elle; c'est bon à vous d'être
si troublée.--Je pris sa main et je la baisai tendrement; elle me fit
signe de m'asseoir, et m'adressa d'abord des questions indifférentes
sur mon voyage, sur le lieu où le courrier m'avoit rencontrée, sur la
santé de madame d'Artenas, etc. Je répondis à tout par des
monosyllabes, n'osant commencer moi-même à lui parler de son état, et
souffrant cruellement néanmoins de prendre part à des conversations si
étrangères au sentiment qui m'occupoit. Sa fille se leva et nous
laissa seules; je crus qu'elle alloit me parler avec confiance, mais
continuant à l'éviter, elle me raconta son accident, les suites qu'il
devoit avoir, la certitude qu'elle avoit de mourir dans trois ou
quatre jours, avec une simplicité et un calme tout-à-fait semblables à
sa manière habituelle, à cette manière qui lui donnoit toujours, soit
dans le sérieux, soit dans la plaisanterie, de la grâce et de la
dignité.
Elle prit son mouchoir en me parlant, l'approcha de sa bouche, et le
reposa, sans s'interrompre, sur la table; je le vis plein de sang, je
tressaillis; et penchant ma tête sur sa main, je fondis en larmes, en
l'appelant plusieurs fois du nom que j'aimois à lui donner, Sophie, ma
chère Sophie!--Généreuse Delphine, me dit-elle, vous m'aimez encore:
ah! cela vaut mieux que vivre! Je vous ai écrit, ajouta-t-elle, afin
d'éviter une conversation trop pénible pour nous deux; ma lettre
contient tout ce que je pourrois dire; je n'ai pas prétendu me
justifier, mais vous expliquer ma conduite par mon caractère et ma
manière de voir. Vous ne trouverez pas peut-être mes sentimens
meilleurs après cette explication, mais vous comprendrez comment ils
sont dans la nature; et si je vous montre les causes des plus grands
torts, vous serez un peu plus disposée à les pardonner. Ce que je vous
demande instamment, c'est, après avoir lu cette lettre, de n'en pas
causer avec moi; j'ai toujours craint les fortes émotions; je ne suis
pas assez contente de moi, pour aimer à m'abandonner à mes mouvemens,
ni à ceux des autres. Le repentir seul convient à ma situation, et je
ne veux pas m'y livrer; je suis mieux en tout quand je me contiens, et
l'entraînement me fait mal. Écrivez-moi seulement deux lignes, qui me
disent que vous conserverez un souvenir encore doux de votre ancienne
amie; je les mettrai, ces deux lignes, sur ma poitrine déjà
mortellement atteinte, et ce remède me fera peut-être mourir sans
douleur.--En disant ces derniers mots, elle sonna, comme si elle eût
redouté les pleurs que je répandois, et la prolongation de sa propre
émotion.
Ses femmes entrèrent; elle me renvoya doucement chez moi. Je montai
dans une chambre que je m'étois fait donner pour ne pas sortir de la
maison, et je lus avec un serrement de coeur continuel la lettre que
voici:
Madame de Vernon à madame d'Albémar.
Je n'ai été aimée dans ma vie que par vous; beaucoup de gens m'ont
trouvée aimable, ont recherché ma société; mais vous êtes la seule
personne qui m'ayez rendu service sans intérêt personnel, sans autre
objet que de satisfaire votre générosité et votre amitié; et cependant
vous êtes l'être du monde envers lequel j'ai eu les torts les plus
graves; peut-être même n'y a-t-il que vous qui ayez véritablement le
droit de me faire des reproches; comment vous expliquer, comment
m'expliquer à moi-même une telle conduite? Au moins, je n'en adoucis
pas les couleurs; je m'interdis, pour la première fois de ma vie, tout
autre secours que celui de la vérité. C'est à votre esprit seul que je
m'adresserai, dans cette peinture fidèle de mon caractère, et je
n'abuserai point de ma situation, pour obtenir mon pardon de
l'attendrissement qu'elle pourroit vous causer.
Les circonstances qui présidèrent à mon éducation ont altéré mon
naturel; il étoit doux et flexible; on auroit pu, je crois, le
développer d'une manière plus heureuse. Personne ne s'est occupé de
moi dans mon enfance, lorsqu'il eût été si facile de former mon coeur
à la confiance et à l'affection. Mon père et ma mère sont morts que je
n'avois pas trois ans, et ceux qui m'ont élevée ne méritaient point
mon attachement. Un parent très-éloigné et très-insouciant fut mon
tuteur; il me donnoit des maîtres en tout genre, sans prendre le
moindre intérêt ni à ma santé, ni à mes qualités morales; il vouloit
être bien pour moi; mais comme il n'étoit averti de rien par son
coeur, sa conduite tenoit au hasard de sa mémoire, ou de sa
disposition; il regardoit d'ailleurs les femmes comme des jouets, dans
leur enfance, et, dans leur jeunesse, comme des maîtresses plus ou
moins jolies, que l'on ne peut jamais écouter sur rien de raisonnable.
Je m'aperçus assez vite que les sentimens que j'exprimois étoient
tournés en plaisanterie, et que l'on faisoit taire mon esprit, comme
s'il ne convenoit pas à une femme d'en avoir. Je renfermai donc en
moi-même tout ce que j'éprouvois; j'acquis de bonne heure ainsi l'art
de la dissimulation, et j'étouffai la sensibilité que la nature
m'avoit donnée. Une seule de mes qualités, la fierté, échappa à mes
efforts pour les contraindre toutes; quand on me surprenoit dans un
mensonge, je n'en donnois aucun motif, je ne cherchois point à
m'excuser, je me taisois; mais je trouvois assez injuste que ceux qui
comptoient les femmes pour rien, qui ne leur accordoient aucun droit
et presque aucune faculté, que ceux-là même voulussent exiger d'elles
les vertus de la force et de l'indépendance, la franchise et la
sincérité.
Mon tuteur, assez fatigué de moi, parce que je n'avois point de
fortune, vint me dire un matin qu'il falloit épouser M. de Vernon. Je
l'avois vu pour la première fois la veille; il m'avoit souverainement
déplu; je m'abandonnai au seul mouvement involontaire que je me sois
permis de montrer en ma vie; je résistai avec assez de véhémence; mon
tuteur me menaça de me faire enfermer pour le reste de mes jours dans
un couvent, si je refusois M. de Vernon; et comme je ne possédois rien
au monde, je n'avois point l'espoir de m'affranchir de son despotisme.
J'examinai ma situation; je vis que j'étois sans force; une lutte
inutile me parut la conduite d'un enfant; j'y renonçai, mais avec un
sentiment de haine contre la société qui ne prenoit pas ma défense, et
ne me laissoit d'autres ressources que la dissimulation. Depuis cette
époque, mon parti fut irrévocablement pris d'y avoir recours, chaque
fois que je le jugerois nécessaire. Je crus fermement que le sort des
femmes les condamnoit à la fausseté; je me confirmai dans l'idée
conçue dès mon enfance, que j'étois, par mon sexe et par le peu de
fortune que je possédois, une malheureuse esclave à qui toutes les
ruses étoient permises avec son tyran. Je ne réfléchis point sur la
morale, je ne pensois pas qu'elle pût regarder les opprimés. Je
n'étouffai point ma conscience, car en vérité, jusqu'au jour où je
vous ai trompée, elle ne m'a rien reproché.
M. de Vernon n'étoit point un caractère insouciant comme mon tuteur,
mais il avoit, avant tout, la peur d'être gouverné, et néanmoins une
si grande disposition à être dupe, qu'il donnoit toujours la tentation
de le tromper: cela étoit si facile, et il y avoit tant d'inconvénient
à lui dire la vérité la plus innocente, qu'il auroit fallu, je vous
l'atteste, une sorte de chevalerie dans le caractère, pour parler avec
sincérité à un tel homme. J'ai pris pendant quinze ans l'habitude de
ne devoir aucun de mes plaisirs qu'à l'art de cacher mes goûts et mes
penchans, et j'ai fini par me faire, pour ainsi dire, un principe de
cet art même, parce que je le regardois comme le seul moyen de défense
qui restât aux femmes, contre l'injustice de leurs maîtres.
J'engageai M. de Vernon avec tant d'adresse à passer plusieurs années
à Paris, qu'il crut y aller malgré moi; j'aimois le luxe, et je ne
connois personne qui, par son caractère, ses fantaisies et sa
prodigalité, ait plus besoin, que moi d'une grande fortune. M. de
Vernon s'étoit enrichi par l'économie; je sus cependant exciter si
bien son amour-propre, qu'à sa mort il étoit presque ruiné, et avoit
contracté, vous le savez, une dette assez forte avec la famille de
Léonce. Je disposois de M. de Vernon, et cependant il me traitoit
toujours avec une grande dureté; il ne se doutoit pas que j'eusse de
l'ascendant sur ses actions; mais, pour mieux se prouver à lui-même
qu'il étoit le maître, il me parloit toujours avec rudesse.
Ma fierté se révoltoit souvent en secret de tout ce que j'étois
obligée de faire pour alléger ma servitude; mais si je m'étois séparée
de M. de Vernon, je serois retombée dans la pauvreté, et j'étois
convaincue que de toutes les humiliations, la plus difficile à
supporter au milieu de la société, c'était le manque de fortune, et la
dépendance, que cette privation entraîne.
Je ne voulus point avoir d'amans, quoique je fusse jolie et
spirituelle; je craignois l'empire de l'amour; je sentois qu'il ne
pouvoit s'allier avec la nécessité de la dissimulation; j'avois pris
d'ailleurs tellement l'habitude de me contraindre, qu'aucune affection
ne pouvoit naître malgré moi dans mon coeur; les inconvéniens de la
galanterie me frappèrent très-vivement, et, ne me sentant pas les
qualités qui peuvent excuser les torts d'entraînement, je résolus de
conserver intacte ma considération au milieu de Paris. Je crois que
personne n'a mieux jugé que moi le prix de cette considération, et les
élémens dont elle se compose; mais les liens d'amour, tels qu'on peut
les former dans le monde, valent-ils mieux qu'elle? je ne le pense
pas.
J'avois eu d'abord l'idée d'élever ma fille d'après mes idées, et de
lui inspirer mon caractère; mais j'éprouvai une sorte de dégoût de
former une autre à l'art de feindre: j'avois de la répugnance à donner
les leçons de ma doctrine; ma fille montroit dans son enfance assez
d'attachement pour moi; je ne voulois ni lui dire le secret de mon
caractère, ni la tromper. Cependant j'étois convaincue, et je le suis
encore, que les femmes étant victimes de toutes les institutions de la
société, elles sont dévouées au malheur, si elles s'abandonnent le
moins du monde à leurs sentimens, si elles perdent de quelque manière
l'empire d'elles-mêmes. Je me déterminai, après y avoir bien réfléchi,
à donner à Matilde, dont le caractère, je vous l'ai dit, s'annonçoit
de bonne heure comme très-âpre, le frein de la religion catholique; et
je m'applaudis d'avoir trouvé le moyen de soumettre ma fille à tous
les jougs de la destinée de femme, sans altérer sa sincérité
naturelle. Vous voyez, d'après cela, que je n'aimois pas ma manière
d'être, quoique je fusse convaincue que je ne pouvois m'en passer.
M. de Vernon mourut: l'état de sa fortune me rendoit impossible de
rester à Paris; j'en fus très-affligée: j'aime la société, ou, pour
mieux dire, je n'aime pas la solitude; je n'ai pas pris l'habitude de
m'occuper, et je n'ai pas assez d'imagination pour avoir dans la
retraite aucun amusement, aucune variété par le secours de mes propres
idées; j'aime le monde, le jeu, etc. Tout ce qui remue au dehors me
plaît, tout ce qui agite au dedans m'est odieux; je suis incapable de
vives jouissances, et, par cette raison même, je déteste la peine; je
l'ai évitée avec un soin constant et une volonté inébranlable.
J'allai à Montpellier; c'est alors que je vous connus, il y a six ans:
vous en aviez seize, et moi près de quarante. M. d'Albémar, qui vous
avoit élevée, devoit, quoiqu'il eût déjà soixante ans, vous épouser
l'année suivante: ce mariage me déplaisoit extrêmement; il m'ôtoit
tout espoir d'obtenir une part quelconque dans l'héritage de M.
d'Albémar, et de voir finir la gêne d'argent qui m'étoit
singulièrement odieuse. J'avois d'abord assez de prévention contre
vous; mais je vous l'atteste, et j'ai bien le droit d'être crue, après
tant de pénibles aveux, vous me parûtes extrêmement aimable, et dans
les trois années que j'ai passées à Montpellier, je trouvois dans
votre entretien un plaisir toujours nouveau.
Cependant mon âme n'étoit plus accessible à des sentimens assez forts
pour me changer; il falloit, pour être aimée d'une personne comme
vous, que je cachasse mon véritable caractère, et j'étudiois le vôtre
pour y conformer en apparence le mien. Cette feinte, quoiqu'elle eût
pour but de vous plaire, dénaturoit extrêmement le charme de l'amitié.
Votre mari mourut. Je vous avois dit que je désirois achever
l'éducation de ma fille à Paris; vous m'offrîtes aussitôt d'y venir
avec moi, et de me prêter quarante mille livres, qui m'étoient
nécessaires pour m'y établir; j'acceptai ce service, et voilà ce qui a
commencé à dépraver mon attachement pour vous.
Vous étiez si jeune et si vive, que je ne vous regardois absolument
que comme un plaisir dans ma vie; de ce moment, je pensai que vous
pouviez m'être utile, et j'examinai votre caractère sous ce rapport.
J'aperçus bientôt que vous étiez dominée par vos qualités, la bonté,
la générosité, la confiance, comme on l'est par des passions, et qu'il
vous étoit presque aussi difficile de résister à vos vertus, peut-être
inconsidérées, qu'à d'autres de combattre leurs vices. L'indépendance
de vos opinions, la tournure romanesque de votre manière de voir et
d'agir, me parurent en contraste avec la société dans laquelle vos
goûts, vos succès, votre rang et vos richesses devoient vous placer.
Je prévis aisément que vos agrémens et vos avantages inspireroient
pour vous des sentimens passionnés, mais vous feroient des ennemis;
et, dans la lutte que vous étiez destinée à soutenir contre l'envie et
l'amour, je pensai que je pourrois aisément prendre un grand ascendant
sur vous.
Je n'avois alors, je vous le jure, d'autre intention que de faire
servir cet ascendant à notre bonheur réciproque. Mais le sentiment que
vous inspirâtes à Léonce changea ma disposition. Je mettois une grande
importance au mariage de ma fille avec lui, et je vous en ai, dans le
temps, développé tous les motifs; ils étoient tels, que votre
générosité même ne pouvoit diminuer leur influence sur mon sort: je ne
pouvois, sans ce mariage, être dispensée de rendre compte de la
fortune de M. de Vernon, ni donner une existence convenable à ma
fille, ni conserver mon état à Paris.
Il y avoit quelques-unes de mes dettes que je ne vous avois pas
avouées, entre autres celle à M. de Clarimin; je me croyois sûre de
son silence; j'étois loin de penser qu'il fût capable de la conduite
qu'il a tenue envers moi; je le connoissois depuis mon enfance; c'est
le seul homme qui m'ait trompée: parce que, de tout temps, il s'est
montré à moi comme très-immoral, et que j'ai cru par conséquent qu'il
ne me cachoit rien. Une fois, malgré ma prudence accoutumée, je lui
répondis une lettre un peu vive [Cette lettre ne s'est pas trouvée.];
elle l'a blessé. L'un des inconvéniens de l'habitude de la
dissimulation, c'est qu'une seule faute peut détruire tout le fruit
des plus grands efforts: le caractère naturel porte en lui-même de
quoi réparer ses torts; le caractère qu'on s'est fait peut se
soutenir, mais non se relever.
Je vous sus mauvais gré de vouloir enlever Léonce à ma fille, après
que nous étions convenues ensemble de ce mariage. Si je vous avois
parlé franchement, vous vous seriez sans doute justifiée; mais j'ai
une aversion particulière pour les explications: décidée à ne pas
faire connoître en entier ce que je pense, je déteste les momens que
l'on destine à se tout dire; je conservai donc mon ressentiment contre
vous, et il devint plus amer, étant contenu.
Le jour de la mort de M. d'Ervins, au moment même du dénoûment de
cette funeste histoire, lorsque j'avois tout préparé pour m'opposer à
votre mariage, vous m'avez montré tant de confiance, que je fus prête
à vous avouer ce qui se passoit en moi; mais ce mouvement étoit si
contraire à ma nature et à mes habitudes, que j'éprouvai dans tout mon
être comme une sorte de roideur qui s'y opposoit. Mille hasards se
réunirent pour aider à mes desseins: une lettre de la mère de Léonce,
qui s'opposoit de la manière la plus solennelle à son mariage avec
vous, arriva la veille même du jour où je devois lui parler; le public
étoit convaincu que c'étoit l'amour de M. de Serbellane pour vous, qui
l'avoit si vivement irrité contre un mot blessant que vous avoit dit
M. d'Ervins. Ce que vous écriviez à Léonce étoit assez vague pour
s'accorder avec ce qu'on pouvoit insinuer ou taire; les soins que vous
preniez pour sauver la réputation de madame d'Ervins vous
compromettoient nécessairement dans l'opinion; je me vis environnée de
ces facilités funestes, qui achèvent d'entraîner dans le combat de
l'intérêt avec l'honnêteté.
J'hésitois encore cependant, je vous le jure, et deux fois j'ai
demandé mes chevaux pour aller à Bellerive; mais enfin ma fille, dans
une conversation que nous eûmes ensemble, le matin même du retour de
Léonce, me dit qu'elle l'aimoit, et que le bonheur de sa vie étoit
attaché à l'épouser. Alors je fus décidée: je me dis qu'en donnant à
Matilde l'espérance d'être la femme de Léonce, en lui faisant voir
tous les jours un jeune homme aussi remarquable, j'avois contracté
l'obligation de l'unir à lui, et que je ne faisois qu'accomplir mon
devoir de mère, en employant tous les moyens possibles pour déterminer
Léonce à l'épouser.
A cet intérêt se joignit une opinion qui ne peut pas m'excuser à vos
yeux, mais dont je conserve néanmoins encore la conviction intime: je
ne crois pas que le caractère de Léonce eût jamais pu vous rendre
heureuse. Je sais qu'il a de grandes qualités par lesquelles vous
pouvez vous ressembler; mais, je l'ai remarqué, dans cet entretien
même où j'ai mérité tous mes malheurs en trahissant votre confiance,
ce n'étoit point la jalousie seule qui agissoit sur lui: j'exercois un
grand empire sur les mouvemens de son âme, en lui disant que l'opinion
générale vous étoit contraire, et qu'on le blâmeroit de rechercher une
femme qui s'étoit publiquement compromise. Chaque fois que j'en
appelois, pour le décider, à ce qu'il devoit à sa propre
considération, je lui causois une rougeur, une agitation qui ne se
seroit pas entièrement calmée, quand même on lui auroit prouvé que les
apparences seules étoient contre vous.
Vous savez maintenant, non mon excuse, mais l'explication de ma
conduite. Mon plus grand tort fut d'arracher à Léonce son
consentement, et de l'entraîner à l'église avant que vous eussiez eu
le temps de vous revoir: j'en ai été punie; il n'est résulté pour moi
que des peines de ce malheureux mariage: ma fille s'est éloignée de
moi; elle n'a voulu se prêter à rien de ce que je souhaitois: je me
suis jetée dans les distractions qui suspendent toutes les inquiétudes
de l'âme; j'ai joué, j'ai veillé toutes les nuits; je sentois qu'en me
conduisant ainsi j'abrégeois ma vie, et cette idée m'étoit assez
douce.
Je craignois à chaque instant que le hasard n'amenât un
éclaircissement entre Léonce et vous: si j'ai mis alors tant d'intérêt
à l'empêcher, c'étoit surtout dans l'espoir de conserver ou de dérober
même votre amitié que je ne méritois plus: le mariage que je voulois
étoit conclu, mais il falloit que l'absence de Léonce me laissât le
temps de vous engager à l'oublier, et peut-être alors auriez-vous
formé d'autres liens, qui vous auroient rendue plus indifférente aux
moyens employés pour vous brouiller avec M. de Mondoville. Pendant
deux mois qu'il a différé le voyage qu'il projetoit, j'ai su tout ce
que vous faisiez l'un et l'autre, afin de prévenir l'explication que
je redoutois mortellement. Votre caractère et celui de Léonce
rendoient cette entreprise plus facile; vous vous occupiez de M. de
Serbellane, à cause de madame d'Ervins, sans songer qu'à votre âge
vous pouviez nuire ainsi très-sérieusement à votre réputation; et
Léonce a non-seulement de la jalousie dans le caractère, mais une
sorte de susceptibilité sur les torts d'une femme envers lui, ou sur
ceux qu'elle peut avoir aux yeux des autres, dont il est aisé de tirer
avantage pour l'irriter même contre celle qu'il aime. Enfin Léonce
partit pour l'Espagne: vous me proposâtes d'aller avec vous à
Montpellier; et me croyant sûre, Léonce étant absent, de pouvoir
conserver votre amitié, je revins à vous du fond de mon coeur, avec la
tendresse la plus vive que j'aie jamais éprouvée pour personne. Quand
j'acceptai de vous un nouveau service, j'étois digne de le recevoir;
je crus au bonheur plus que je n'y avois cru de ma vie: ma santé se
rétablissoit, et l'espoir de passer le reste de mes jours avec vous
rafraîchissoit mon âme flétrie: c'est alors qu'un enfant a découvert
le secret le mieux caché; c'est la punition d'une femme qui se croyoit
habile en dissimulation, que d'être déjouée par un enfant, quand elle
avoit réussi à tromper les hommes.
Cet événement m'a tuée; la maladie dont je meurs vient de là. Vous
avez été offensée, avec raison, de la manière dont je me suis
conduite, lorsque tout vous fut révélé; mais notre liaison ne pouvant
plus subsister, je voulois éviter des scènes douloureuses. Plus je me
sentois coupable, plus je souffrois, plus je voulois vous le cacher.
Vous pouviez me perdre auprès de Léonce; je ne cherchai point à vous
adoucir; je pouvois, il est vrai, me confier en votre générosité; mais
ne repoussez pas le peu de bien que je dis de moi-même; c'est, je vous
le jure, parce que je vous aimois encore, qu'il me fut impossible de
vous implorer.
Il ne me convenoit pas, tant que je continuois à vivre dans le monde,
que l'on connût la véritable cause de notre brouillerie. Je me
trouvois engagée à suivre mon caractère, à mettre de l'art dans ma
défense; cependant ce caractère éprouvoit déjà beaucoup de changement
dans le secret de moi-même; mais après quarante ans, les habitudes
dirigent encore, alors même que les sentimens ne sont plus d'accord
avec elles. Il faut de longues réflexions ou de fortes secousses, pour
corriger les défauts de toute la vie; un repentir de quelques jours
n'a pas ce pouvoir.
Quand je vous rencontrai avant-hier, au moment de votre départ, quand
je vis le regard doux et sensible que vous jetâtes sur moi, j'éprouvai
une émotion si profonde et si vive qu'elle a beaucoup hâté la fin de
ma vie. J'aurois voulu vous retenir à l'instant, pour vous révéler mes
secrets; mais il falloit l'approche de la mort pour me donner la
confiance de parler de moi-même. Je suis timide malgré la présence
d'esprit que j'ai su toujours montrer; mon caractère est fier, quoique
ma conduite ait été souple et dissimulée; il y a en moi je ne sais
quel contraste qui m'a souvent empêchée de me livrer aux bons
mouvemens que j'éprouvois.
Enfin je vais mourir, et toute cette vie d'efforts et de combinaisons
est déjà finie; je jouis de ces derniers jours pendant lesquels mon
esprit n'a plus rien à ménager. Je croyois, il y a quelque temps, que
j'avois seule bien entendu la vie, et que tous ceux qui me parloient
de sentimens dévoués et de vertus exaltées, étoient des charlatans ou
des dupes; depuis que je vous connois, il m'est venu par intervalles
d'autres idées; mais je ne sais encore si mon aride système étoit
complètement erroné, et s'il n'est pas vrai qu'avec toute autre
personne que vous, les seules relations raisonnables sont les
relations calculées.
Quoi qu'il en soit, je ne crois pas avoir été méchante: j'avois
mauvaise opinion des hommes, et je m'armois à l'avance contre leurs
intentions malveillantes; mais je n'avois point d'amertume dans l'âme;
j'ai rendu fort heureux tous mes inférieurs, tous ceux qui ont été
dans ma dépendance; et lorsque j'ai usé de la dissimulation envers
ceux qui avoient des droits sur moi, c'étoit encore en leur rendant la
vie plus agréable. J'ai eu tort envers vous, Delphine, envers vous qui
êtes, je vous le répète, ce que j'ai le plus aimé: inconcevable
bizarrerie! que ne me suis-je livrée à l'impression que vous faisiez
sur moi! Mais je la combattois comme une folie, comme une foiblesse
qui dérangeoit une vie politiquement ordonnée, tandis que ce sentiment
auroit aussi bien servi mes intérêts que mon bonheur.
J'ai tout dit dans cette lettre; je ne vous ai point exagéré les
motifs qui pouvoient m'excuser. J'ai donné à mes sentimens pour ma
fille, à mes calculs personnels, leur véritable part; croyez-moi donc
sur le seul intérêt qui me reste, croyez que je meurs en vous aimant.
J'ai vécu pénétrée d'un profond mépris pour les hommes, d'une grande
incrédulité sur toutes les vertus, comme sur toutes les affections.
Vous êtes la seule personne au monde que j'aie trouvée tout à la fois
supérieure et naturelle, simple dans ses manières, généreuse dans ses
sacrifices, constante et passionnée, spirituelle comme les plus
habiles, confiante comme les meilleurs; enfin, un être si bon et si
tendre que, malgré tant d'aveux indignes de pardon, c'est en vous
seule que j'espère pour verser des larmes sur ma tombe, et conserver
un souvenir de moi qui tienne encore à quelque chose de sensible.