Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Fontainebleau, ce 25 novembre.
J'ai déjà fait vingt lieues pour me rapprocher devons, ma chère
Louise; mon voyage est commencé, je suis partie de Paris, je ne
reverrai plus les lieux où j'ai connu Léonce; je les ai quittés le
jour même où, rempli de mon souvenir, il attendoit à deux cents lieues
de moi la réponse qui devoit me justifier; et je ne l'ai pas faite
cette réponse. Ah! d'où vient qu'un sacrifice si grand ne me donne
point le repos que l'on doit attendre de la satisfaction de sa
conscience? Hélas! les peines de l'amour étouffent toutes les
jouissances attachées à l'accomplissement du devoir, et le bonheur
succombe alors même que la vertu résiste. N'importe, ce n'est pas pour
notre propre avantage que tant de nobles facultés nous ont été
données, c'est pour seconder la pensée de l'Être suprême, en épargnant
du mal, en faisant du bien sur la terre à tous les êtres qu'il a
créés.
J'ai regretté M. de Lebensei en quittant Paris; je l'avois vu tous les
jours qui ont précédé mon départ: il craignoit que ma dernière
conversation avec sa femme ne m'eût éloigné d'elle, et il paroissoit
mettre du prix à nous rapprocher. J'ai promis de rester en
correspondance avec lui; c'est un homme d'un esprit si étendu, il a
réfléchi si profondément sur les sentimens et les idées, que peut-être
il calmera mon coeur eu m'accoutumant à considérer la vie sous un
point de vue plus général.
Madame d'Artenas veut que je passe huit jours ici dans sa terre, qui
est agréablement située au milieu de la forêt de Fontainebleau: j'ai
cédé à ses instances, et surtout à celles de sa nièce, madame de R....
Elle a mis beaucoup de délicatesse à ne jamais me rechercher à Paris,
et semble attacher un grand prix à ces jours passés avec elle: je ne
continuerai donc mon voyage vers vous que dans huit jours. Madame de
Mondoville est venue me voir à Paris un soir que j'étois à Bellerive;
je lui ai rendu le lendemain sa visite, mais en m'assurant auparavant
qu'elle n'y étoit pas. Je craignois d'y trouver sa mère, et j'avois
raison d'avoir peur de l'émotion que j'éprouverois, si j'en juge par
celle que m'a causée le seul moment où, depuis notre rupture, j'aie
entrevu madame de Vernon.
Je sortois de Paris, ce matin, avec ma voiture chargée pour le voyage,
et conduite par des chevaux de poste; les postillons, en tournant,
accrochèrent assez violemment un carrosse à deux chevaux; inquiète, je
m'avançai pour voir s'il n'étoit pas renversé; j'aperçus dans ce
carrosse madame de Vernon seule, et la tête appuyée contre un des
côtés de la voiture. Je ne sais si c'étoit l'imagination ou la vérité,
mais je la trouvai singulièrement pâle et défaite; un cri d'étonnement
m'échappa en la voyant: elle me regarda d'un air qui me parut triste
et doux. Vous l'avouerai-je? un mouvement involontaire me fit porter
ma main au cordon de la voiture pour l'arrêter; il n'y en avoit point,
et les chevaux m'avoient déjà emportée à cent pas d'elle; mais je
sentis, par cette épreuve et par l'émotion qu'elle me causa le reste
du jour, combien j'avois eu raison en évitant de revoir madame de
Vernon.
Les souvenirs d'une longue et tendre amitié se renouvellent toujours,
quand on se représente celle que l'on a aimée comme souffrante ou
malheureuse; mais je sais trop bien que madame de Vernon ne me
regrette point, n'a pas besoin de moi, et je m'éloigne d'elle sans
avoir, à cet égard, le moindre doute.