Réponse de madame d'Artenas à Delphine,
Fontainebleau, ce 19 novembre.
Vous prenez beaucoup trop vivement, ma chère Delphine, les peines
passagères de la vie. Que de candeur, de noblesse et de bonté dans
votre lettre! mais que vous êtes encore jeune! Je ne me souviens pas,
en vérité, d'avoir eu cette bonne foi dans mon enfance, et je ne suis
pourtant, Dieu merci! ni méchante, ni fausse; mais j'ai vécu au
milieu, du monde, et je suis détrompée du plaisir d'être dupe.
Quoi qu'il en soit, je ne veux pas exiger de vous ce qui seroit trop
opposé à votre caractère, et nous atteindrons au même but par une
conduite négative. Dans la société de Paris, ce qu'on ne fait pas vaut
presque toujours autant que ce qu'on pourroit faire. Vous ne passerez
point votre vie dans le Languedoc, mais vous y resterez six mois;
pendant ce temps tout sera oublié. On vous a accueillie avec transport
à votre arrivée à Paris, c'est à présent le tour de l'envie; quand
vous reviendrez, on sera las de l'envie même, et curieux de vous
revoir; et comme rien de ce qu'on a dit n'a pu laisser de trace, on ne
s'en souviendra plus; ce n'est pas pour de telles causes que la
réputation se perd: si vous éprouviez ce malheur, quelque injuste
qu'il pût être, votre philosophie ne tiendroit pas contre lui; il a
des pointes trop acérées; mais il n'en est pas question, et je vous
réponds de réparer cet hiver, et ce que le duel de M. de Serbellane a
fait dire, et ce que madame de Vernon y a ajouté.
Je vous demande seulement de vous arrêter dans ma terre, qui est sur
votre route en allant à Montpellier. Ma nièce, pour qui vous avez été
si bonne, et que vous avez rendue raisonnable, vous en prie
instamment; j'ose l'exiger de vous.