LETTRE XXXVIII.

Réponse de madame d'Artenas à Delphine,

Fontainebleau, ce 19 novembre.

Vous prenez beaucoup trop vivement, ma chère Delphine, les peines

passagères de la vie. Que de candeur, de noblesse et de bonté dans

votre lettre! mais que vous êtes encore jeune! Je ne me souviens pas,

en vérité, d'avoir eu cette bonne foi dans mon enfance, et je ne suis

pourtant, Dieu merci! ni méchante, ni fausse; mais j'ai vécu au

milieu, du monde, et je suis détrompée du plaisir d'être dupe.

Quoi qu'il en soit, je ne veux pas exiger de vous ce qui seroit trop

opposé à votre caractère, et nous atteindrons au même but par une

conduite négative. Dans la société de Paris, ce qu'on ne fait pas vaut

presque toujours autant que ce qu'on pourroit faire. Vous ne passerez

point votre vie dans le Languedoc, mais vous y resterez six mois;

pendant ce temps tout sera oublié. On vous a accueillie avec transport

à votre arrivée à Paris, c'est à présent le tour de l'envie; quand

vous reviendrez, on sera las de l'envie même, et curieux de vous

revoir; et comme rien de ce qu'on a dit n'a pu laisser de trace, on ne

s'en souviendra plus; ce n'est pas pour de telles causes que la

réputation se perd: si vous éprouviez ce malheur, quelque injuste

qu'il pût être, votre philosophie ne tiendroit pas contre lui; il a

des pointes trop acérées; mais il n'en est pas question, et je vous

réponds de réparer cet hiver, et ce que le duel de M. de Serbellane a

fait dire, et ce que madame de Vernon y a ajouté.

Je vous demande seulement de vous arrêter dans ma terre, qui est sur

votre route en allant à Montpellier. Ma nièce, pour qui vous avez été

si bonne, et que vous avez rendue raisonnable, vous en prie

instamment; j'ose l'exiger de vous.

Delphine · 第 109 / 322 题