Mademoiselle d'Albémar à Delphine.
Montpellier, 23 août.
Pour la première fois, ma chère amie, je désapprouve entièrement les
sentimens que vous m'exprimez. Quoi! Léonce, en se refusant à vous
voir, écrit formellement qu'il a cessé de vous estimer, et dans le
moment où cette conduite révoltante ne devroit vous inspirer que de
l'indignation, votre lettre à moi [Cette lettre, ainsi que quelques
autres dont il est parlé, ne se trouve pas dans le recueil.] n'est
remplie que du regret de ne lui avoir pas parlé, de n'avoir pas essayé
de vous justifier à ses yeux! on diroit que vous devenez plus foible,
quand il se montre plus injuste; vainement vous vous faites illusion,
en m'assurant que ce n'est point l'amour, mais la fierté, mais le
sentiment de votre dignité blessée, qui ne vous permet pas de
supporter qu'il se croye le droit de vous offenser, en parlant, en
pensant mal de vous. Voulez-vous savoir la vérité? La lettre de Léonce
vous cause une douleur plus vive que toutes celles que vous aviez
ressenties, et vous n'avez plus la force de vous y résigner: ce n'est
pas tout encore; en revoyant ce redoutable Léonce, votre sentiment
pour lui s'est ranimé, et peut-être, pardonnez-moi de vous le dire, il
le faut pour vous éclairer sur vous-même, peut-être avez-vous aperçu
qu'il avoit éprouvé près de vous une émotion profonde, et qu'un plus
long entretien le rameneroit à vos pieds. Pardon encore une fois,
votre coeur ne s'est pas rendu compte de ses impressions, mais pensez
à l'irréparable malheur d'exciter dans le coeur de Léonce une passion
qui lui inspireroit sans doute de l'éloignement pour Matilde!
Delphine, souvenez-vous que, dans vos conversations avec mon frère,
vous répétiez souvent que la vertu dont toutes les autres dérivoient,
c'étoit la bonté, et que l'être qui n'avoit jamais fait de mal à
personne étoit exempt de fautes au tribunal de sa conscience. Je le
crois comme vous, la véritable révélation de la morale naturelle est
dans la sympathie que la douleur des autres fait éprouver, et vous
braveriez ce sentiment, vous Delphine! Je ne raisonnerai point avec
vous sur vos devoirs, mais je vous dirai: songez à Matilde; elle a
dix-huit ans, elle a confié son bonheur et sa vie à Léonce,
abuserez-vous des charmes que la nature vous a donnés, pour lui ravir
le coeur que Dieu et la société lui ont accordé pour son appui? Vous
ne le voulez pas, mais que d'écueils dans votre situation, si vous
n'avez pas le courage de quitter Paris, et de revenir auprès de moi!
Je songe aussi avec inquiétude que cette madame de Vernon, dont la
conduite est si compliquée, quoique sa conversation soit si simple,
est la seule personne qui ait du crédit sur vous à Paris; pourquoi ne
répondez-vous pas à l'empressement que madame d'Artenas a pour vous,
depuis que vous avez rendu service à sa nièce, madame de R.? Elle m'a
écrit plusieurs fois qu'elle désireroit se lier plus intimement avec
vous; je sais que quand elle vint nous voir à Montpellier, à son
retour de Barège, vous ne me permettiez pas de la comparer à madame de
Vernon. Elle est certainement moins aimable; elle n'a pas surtout
cette apparence de sensibilité, cette douceur dans les discours, cet
air de rêverie dans le silence, qui vous plaisent dans madame de
Vernon; mais son caractère a bien plus de vérité: elle a une parfaite
connoissance du monde; je conviens qu'elle y attache trop de prix, et
que si elle n'avoit pas vraiment beaucoup d'esprit, l'importance
qu'elle met à tout ce qu'on dit à Paris pourroit passer pour du
_comérage_: néanmoins personne ne donne de meilleurs conseils, et soit
vertu, soit raison, elle est toujours pour le parti le plus honnête.
Ne vous refusez pas à l'écouter: vous ne lui parlerez pas, je le
comprends, des sentimens qu'on ne peut confier qu'à des âmes restées
jeunes; mais elle vous donnera des avis utiles; tandis que madame de
Vernon, qui ne cherche qu'à vous plaire, ne songe point à vous servir.
Je vous en conjure aussi, ma chère Delphine, continuez à ne rien me
cacher de tout ce qui se passe dans votre coeur et dans votre vie;
vous avez besoin d'être soutenue dans la noble résolution de partir.
Croyez-moi, dans cette occasion, si la passion ne vous troubloit pas,
quel être sur la terre seroit assez présomptueux pour comparer sa
raison à la vôtre? mais vous aimez Léonce, et je n'aime que vous;
confiez-vous donc sans réserve à ma tendresse, et laissez-vous guider
par elle.