Léonce à M. Barton.
Paris, ce 14 août.
Je l'ai offensée, mortellement offensée, mon ami, je le voulois, et
néanmoins je m'en repens avec amertume; mais aussi comment se peut-il
que le jour même où j'apprends par hasard de madame de Vernon, que
madame d'Albémar doit aller chez le peintre de M. de Serbellane, le
jour où je la vois emporter ce portrait avec elle, madame de Vernon
me propose de rencontrer chez elle madame d'Albémar, de lui dire
adieu, lorsqu'elle part pour rejoindre M. de Serbellane! et de quels
termes madame de Vernon, inspirée sans doute par madame d'Albémar, se
sert-elle pour m'y engager! elle me rappelle l'amitié, les liens de
famille qui doivent me rapprocher de sa nièce! Non, je ne suis ni le
parent, ni l'ami de Delphine; je la hais ou je l'adore, mais rien ne
sera simple entre nous, rien ne se passera selon les règles communes.
Il est vrai, je ne devois pas me servir d'expressions blessantes en
refusant de la voir; tant de circonstances cependant s'étoient
réunies pour m'irriter! je fus tout le jour assez content de
moi-même, mais la nuit, mais le lendemain qui suivit, je ne pus me
défendre du remords d'avoir outragé celle que j'ai si tendrement
aimée. J'allai chez madame de Vernon pour la conjurer de ne pas
montrer ma réponse à madame d'Albémar. Madame de Vernon étoit partie
pour la campagne de madame de Lebensei; il n'y avoit pas une heure,
me dit-on, qu'elle étoit en route: j'eus l'espoir, en montant à
cheval, de la rejoindre, et je partis à l'instant; j'arrive à Cernay,
sans rencontrer madame de Vernon; un de mes gens me précède, on ouvre
la grille, j'entre, et j'aperçois d'abord la voiture de madame
d'Albémar, qui étoit avancée devant la porte de l'intérieur de la
maison. J'imaginai que madame d'Albémar étoit au moment de partir, et
je ne sais par quelle inconséquence du coeur, quoique je ne fusse pas
venu dans l'intention de la voir, je ne supportai pas l'idée que cela
me seroit impossible. Sans projet ni réflexion, j'avance et je crie
au cocher:--Reculez.--J'attends madame, me répondit-il.--Reculez, lui
dis-je;--et je sautai en bas de mon cheval avec une action si
véhémente, qu'il m'obéit de frayeur. Je fus honteux de ma folle
colère, quand je me trouvai seul au milieu de la cour, examiné par
tous les domestiques qui y étoient. Celui de madame d'Albémar, se
ressouvenant du temps où sa maîtresse avoit du plaisir à me voir, me
dit qu'elle étoit dans le jardin; j'y entrai par la porte de la cour,
toujours dans le même égarement; j'étois dans une maison étrangère,
je n'y connoissois personne, mais j'allois où elle étoit, comme un
malheureux entraîné par une force surnaturelle. Il étoit neuf heures
du soir, le ciel étoit parfaitement serein, et la beauté de la nuit
auroit calmé tout autre coeur que le mien; mais dans mon agitation,
je ne pouvois éprouver aucune impression douce. Je la cherchois, et
mes yeux repoussoient tout ce qui n'étoit pas elle. J'aperçus d'une
des hauteurs du jardin, à travers l'ombre des arbres, cette charmante
figure que je ne puis méconnoître; elle étoit appuyée sur un monument
qu'elle sembloit considérer avec attention; une petite fille à ses
pieds, habillée de noir, la tiroit par sa robe pour la rappeler à
elle. Je m'approchai sans me montrer: Delphine levoit ses beaux yeux
vers le ciel, et je crus la voir pâle et tremblante, telle que son
image m'étoit apparue à l'église. Elle prioit, car toute l'expression
de son visage peignoit l'enthousiasme de l'inspiration. Le vent
venoit de son côté, il agitoit les plis de sa robe avant d'arriver
jusqu'à moi; en respirant cet air je croyois m'enivrer d'elle; il
m'apportoit un souffle divin. Je restai quelques instans dans cette
situation: depuis un mois, mon coeur oppressé n'avoit pas cessé de me
faire mal; je le sentois alors battre avec moins de peine, j'y
pouvois poser la main sans douleur. Je serois resté long-temps dans
cet état, si je n'avois pas vu Delphine sortir du bosquet, pour lire,
aux rayons de la lune, une lettre qu'elle tenoit entre ses mains: il
me vint dans l'esprit que c'étoit celle que j'avois écrite à madame
de Vernon, et que les signes de douleur que je remarquois sur le
visage de Delphine, venoient peut-être de la peine que je lui avois
causée. Je ne pus résister à cette idée; je m'approchai
précipitamment de madame d'Albémar; elle se retourna, tressaillit, et
prête à tomber, elle s'appuya sur un arbre. Je reconnus ma lettre
qu'elle regardoit encore: j'allois m'en saisir pour la déchirer,
lorsque Delphine, reprenant ses forces, s'avança vers moi, et tenant
ma lettre dans l'une de ses mains, elle leva l'autre vers le ciel.
Jamais je ne l'avois vue si ravissante; je crus un moment que moi
seul j'étois coupable, il me sembloit que j'entendois les anges
qu'elle invoquoit à son secours parler pour elle et m'accuser. Je
tombai à genoux devant le ciel, devant elle, devant la beauté; je ne
sais ce que j'adorois, mais je n'étois plus à moi.--Parlez,
m'écriai-je, parlez; prosterné devant vous, je vous demande de vous
justifier.--Non, me dit-elle en mettant sa main sur son coeur, ma
réponse est là, celui qui put m'offenser n'a pas mérité de
l'entendre.--Elle s'éloigna de moi, je la conjurai de s'arrêter, mais
en vain; je vis de loin madame de Vernon qui venoit rapidement vers
nous avec madame de Lebensei; je fis un dernier effort pour obtenir
un mot, il fut inutile, et mon coeur irrité reprit l'indignation que
le regard de Delphine avoit comme suspendue. Je voulus paroître calme
en présence des étrangers, et ne pas rendre Delphine témoin de mon
abattement. Je parlai vite, je rassemblai au hasard tout ce que je
pouvois dire à madame de Lebensei et à madame de Vernon, et quand je
crus en avoir assez fait pour avoir l'air d'être tranquille, je
regardai Delphine, d'abord avec assurance. Elle n'avoit point essayé,
comme moi, de cacher son émotion; elle s'appuyoit sur la fille de
madame d'Ervins, marchoit avec peine, ne répondoit à rien, et
cherchoit seulement avec ses regards la route qui conduisoit hors du
parc. Dès que je vis sa tristesse, je me tus, et je la suivis en
silence; madame de Vernon et madame de Lebensei tâchoient en vain de
soutenir la conversation; au, moment où nous approchâmes de la porte,
les yeux de madame d'Albémar tombèrent sur moi; si je n'avois vu que
ce regard, il me semble que ma situation ne seroit point amère, mais
elle a refusé de se justifier.... Insensé que je suis! que
pouvoit-elle me dire? désavouera-t-elle son choix? ne m'a-t-elle pas
trompé? peut-elle anéantir le passé? mais pourquoi donc voulois-je la
voir, et pourquoi ne puis-je jamais oublier cette expression de
douleur qui s'est peinte dans tous ses traits? Est-ce encore un art
perfide? mais de l'art avec ce visage, avec cet accent! feignoit-elle
aussi l'état où je l'ai vue, lorsqu'elle ne pouvoit m'apercevoir? Sa
voiture en s'en allant passoit devant une des allées du parc; j'ai
fait quelques pas derrière les arbres, pour la suivre encore des
yeux; la fille de madame d'Ervins avoit jeté ses bras autour d'elle,
et Delphine la tenoit serrée contre son coeur, avec un abandon si
tendre, une expression si touchante! il m'a semblé que sa poitrine se
soulevoit par des sanglots. Une femme dissimulée pourroit-elle
presser ainsi un enfant contre son sein? cet âge si vrai, si pur,
seroit-il associé déjà par elle aux artifices de la fausseté? non,
elle a été émue en me revoyant; non, ce sentiment n'étoit point un
mensonge; mais elle est liée à M. de Serbellane, elle n'auroit pu me
le nier; je devois m'y attendre, je ne la chercherai plus. Avant de
l'avoir rencontrée, j'espérois toujours que si je la revoyois, cet
instant changeroit mon sort. Je l'ai revue, et c'en est fait. Je n'en
suis que plus malheureux. Que venois-je faire chez madame de
Lebensei? Pourquoi madame d'Albémar y étoit-elle? C'est une maison
qui me déplaît sous tous les rapports. M. de Lebensei étoit absent,
je ne le regrettai point. M. de Lebensei n'a-t-il pas entraîné la
femme qu'il aimoit dans une démarche qui l'expose au blâme universel?
Je suis sûr qu'elle n'est point heureuse, quoiqu'elle ait eu soin de
répéter plusieurs fois qu'elle l'étoit: son inquiétude secrète, son
calme apparent, ce mélange de timidité et de fierté qui rend ses
manières incertaines, tout en elle est une preuve indubitable qu'on
ne peut braver l'opinion sans en souffrir cruellement; mais moi qui
la respecte, mais moi qui n'ai rien fait que l'on puisse me
reprocher, en suis-je plus heureux? mon ami, il n'est pas d'homme sur
la terre aussi misérable.
Pourquoi, tout en m'écrivant avec intérêt, avec affection, ne me
dites-vous rien sur le sujet de mes peines? craignez-vous de me
montrer que vous aimez encore madame d'Albémar? j'y consens, je suis
peut-être même assez foible pour le désirer; mais de grâce, parlez-moi
d'elle, et ne m'abandonnez pas seul au tourment de mes pensées.