LETTRE XXXVIII.

Léonce à M. Barton.

Paris, ce 14 juillet.

Je vous ai mandé ma résolution: sachez à présent que je suis marié;

oui, depuis hier, à Matilde, je suis marié: je vous ai épargné tout ce

que j'ai souffert; pourquoi mêler à vos douleurs les inquiétudes de

l'amitié? Mais il faut cependant, si je ne veux pas devenir fou, que

je vous confie une seule chose; et que direz-vous de moi si ce secret

impossible à garder est une apparition, un fantôme, une chimère? Voilà

ce qu'est devenu votre misérable ami, voilà dans quel état elle m'a

jeté par sa perfidie.

Je savois hier que madame d'Albémar étoit à Bellerive, s'occupant de

son départ pour Lisbonne; je le savois; eh bien! au milieu de la

cérémonie imposante, qui pour jamais disposoit de mon sort; dans cette

église, où la fierté, le devoir, la volonté de ma mère m'ont entraîné,

j'ai cru voir, derrière une colonne, madame d'Albémar couverte d'un

voile blanc; mais sa figure s'offrit à mes regards si pâle et si

changée, que c'est ainsi que son image devroit m'apparaître après sa

mort. Plus je fixois les yeux sur cette colonne, plus mon illusion

devenoit forte, et je crus que mon nom et le sien avoient été

prononcés par sa voix, que j'entends souvent, il est vrai, quand je

suis seul.

Madame de Vernon s'approcha de moi, et me rappela doucement à ce que

je devois à Matilde: je me levai pour prononcer le serment

irrévocable; à l'instant même je vis cette même ombre s'avancer,

étendre la main, et mon trouble fut tel qu'un nuage couvrit mes yeux.

Je fis cependant un nouvel effort pour examiner cette colonne, dont

j'avois cru voir sortir l'image persécutrice de ma vie; mais je

n'aperçus plus rien; l'effet des lumières dans cette vaste église, et

mon imagination agitée avoient sans doute créé cette chimère.

Mon silence et mon trouble, cependant, embarrassoient Matilde; je me

hâtai de dire _oui_, comme dans l'égarement d'un rêve. Mon âme tout

entière étoit ailleurs; n'importe, le lien est serré, je suis l'époux

de Matilde! quand il seroit vrai que Delphine m'auroit aimé quelques

instans, elle a senti, je n'en puis douter, qu'après l'éclat de son

aventure, elle seroit perdue, si elle n'épousoit pas M. de Serbellane;

mais si je savois au moins qu'elle m'a regretté! indigne foiblesse!

Delphine m'a trompé, la nature n'a plus rien de vrai.

Vous saurez une fois, si je puis raconter ces derniers jours sans

tomber dans des accès de rage et de douleur, vous saurez une fois tout

ce qui s'est passé. Mais ce fantôme blanc, hier, qu'étoit-il? Je le

vois encore.... Ah! mon ami, quand vous serez guéri, venez; j'ai plus

besoin de vous que dans les débiles jours de mon enfance; ma raison

est sans force, et je n'ai plus d'un homme que la violence des

passions.

Delphine · 第 59 / 322 题