LETTRE XXXVII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, le 13 juillet, à minuit.

Louise, hier il n'étoit pas marié, non il ne l'étoit pas encore! Juste

ciel! seule maintenant, abandonnée de tout ce que j'aimois, vous

dirai-je ce que mon désespoir peut à peine me persuader encore!

Écoutez-moi: si je me rappelle ce que j'ai vu, ce que j'ai ressenti,

ma raison n'est pas encore entièrement égarée.

Il me fut impossible de rester plus longtemps à Bellerive; l'inaction

du corps, quand l'âme est agitée, est un supplice que la nature ne

peut supporter; je montai en voiture; j'ordonnai qu'on me conduisît à

Paris, sans aucun projet, sans aucune idée qu'il me fût possible de

m'avouer; je sentois encore, non de l'espérance, mais quelque chose

qui différoit cependant de l'impression qu'une nouvelle certaine fait

éprouver. A force de réfléchir, mes idées s'étoient obscurcies, et

j'étois parvenue à douter.

Je contemplois tous les objets dans le chemin avec ce regard fixe qui

ne permet de rien distinguer: j'aperçus cependant un pauvre vieillard

sur la route; je fis arrêter ma voiture pour lui donner de l'argent;

ce mouvement n'appartenoit point à la bienfaisance; il étoit inspiré

par l'idée confuse qu'une action charitable détourneroit de moi le

malheur qui me menaçoit; je frémis en découvrant quelques restes

d'espoir dans mon âme, en sentant que je n'étois pas encore au dernier

terme de la douleur; je tombai à genoux dans ma voiture sans avoir la

force de prier, et j'arrivai dans une anxiété inexprimable.

Antoine étoit chez moi; je n'osai lui faire une question directe; mais

je lui dis, sur madame de Vernon, un mot qui devoit l'amener à me

parler d'elle.--Sans doute, me répondit-il, madame vient ici pour

assister au mariage de mademoiselle Matilde avec M. de Mondoville:

c'est à six heures, à Sainte-Marie, près de Chaillot, à l'extrémité du

faubourg, dans l'église du couvent où mademoiselle de Vernon a été

élevée: il n'est pas cinq heures. Madame a bien le temps de faire sa

toilette.--Oh! Louise! il n'étoit pas encore son époux! j'étois à

cinquante pas de lui, je pouvois aller me jeter en travers de la

porte, et sa voiture auroit passé sur mon coeur avant que le mariage

s'accomplît!

Non, jamais une heure n'a fait naître tant de pensées diverses, tant

de projets adoptés, rejetés à l'instant! je me suis crue vingt fois

décidée à tout hasarder pour lui parler encore, avant qu'il eût

prononcé le serment éternel; et vingt fois la fierté, la timidité

glacèrent mes mouvemens, et renfermèrent en moi-même la passion qui me

consumoit: je me disois: Léonce, que mon imprudence a détaché de moi,

que pensera-t-il d'une action inconsidérée? Faut-il le voir marcher à

l'autel après avoir foulé ma prière! Cette réflexion m'arrêtoit, mais

le souvenir des jours où il m'avoit aimée la combattoit bientôt avec

force. Pendant ces incertitudes je voyois l'heure s'écouler, et le

temps décidoit pour moi de l'irrévocable destinée.

Je ne sais par quel mouvement je pris tout à coup un parti, dont

l'idée me donna d'abord quelque soulagement. Je résolus d'aller

moi-même, couverte d'un voile, à cette église où ils devoient se

marier, et d'être ainsi témoin de la cérémonie. Je ne comprends pas

encore quel étoit mon projet; je n'avois pas celui de m'opposer au

mariage, d'oser faire un tel scandale; j'espérois, je crois, que je

mourrois; ou plutôt, la réflexion ne me guidoit pas: la douleur me

poursuivoit, et je fuyois devant elle. Je sortis seule, et tellement

enveloppée d'un voile et d'un vêtement blanc, qu'on ne me reconnut

point à ma porte; je marchois dans la rue rapidement; je ne sais d'où

me venoit tant de force; mais il y avoit sans doute dans ma démarche

quelque chose de convulsif, car je voyois ceux qui passoient s'arrêter

en me regardant; une agitation intérieure me soutenoit; je craignois

de ne pas arriver à temps, j'étois pressée de mon supplice; il me

sembloit qu'en atteignant au plus haut degré de la souffrance, quelque

chose se briseroit dans ma tête ou dans mon coeur, et qu'alors

j'oublierois tout.

J'entrai dans l'église sans avoir repris ma raison; la fraîcheur du

lieu me calma pendant quelques instans; il y avoit très-peu de monde;

je pus choisir la place que je voulois, et je m'assis derrière une

colonne qui me déroboit aux regards; mais cependant, hélas! me

permettoit de tout voir. J'aperçus quelques femmes âgées dans le fond

de l'église, qui prioient avec recueillement; et comparant le calme de

leur situation avec la violence de la mienne, je haïssois ma jeunesse

qui donnoit à mon sang cette activité de malheur.

Des instrumens de fête se firent entendre en dehors de l'église; ils

annonçoient l'arrivée de Léonce; les orgues bientôt aussi la

célébrèrent, et mon coeur seul mêloit le désespoir à tant de joie.

Cette musique produisit sur mes sens un effet surnaturel; dans quelque

lieu que j'entendisse l'air que l'on a joué, il seroit pour moi comme

un chant de mort. Je m'abandonnai, en l'écoutant, à des torrens de

larmes, et cette émotion profonde fut un secours du ciel; j'éprouvai

tout à coup un mouvement d'exaltation qui soutint mon âme abattue: la

pensée de l'Être suprême s'empara de moi: je sentis qu'elle me

relevoit à mes propres yeux: Non, me dis-je à moi-même, je ne suis

point coupable; et lorsque tout bonheur m'est enlevé, le refuge de ma

conscience, le secours d'une Providence miséricordieuse me restera. Je

vivrai de larmes; mais aucun remords ne pouvant s'y mêler, je ne

verrai dans la mort que le repos. Ah! que j'ai besoin de ce repos!

Je n'avois pas encore osé lever les yeux; mais quand les sons eurent

cessé, cette douleur déchirante qu'ils avoient un moment suspendue, me

saisit de nouveau; je vis Léonce à la clarté des flambeaux; pour la

dernière fois sans doute je le vis! il donnoit la main à Matilde; elle

étoit belle, car elle étoit heureuse; et moi, mon visage couvert de

pleurs ne pouvoit inspirer que de la pitié.

Léonce, est-ce encore une illusion de mon coeur? Léonce me parut

plongé dans la tristesse; ses traits me sembloient altérés, et ses

regards erroient dans l'église, comme s'il eût voulu éviter ceux de

Matilde. Le prêtre commença ses exhortations, et lorsqu'il se tourna

vers Léonce pour lui adresser des conseils sur le sentiment qu'il

devoit à sa femme, Léonce soupira profondément, et sa tête se baissa

sur sa poitrine.

Vous le dirai-je! un instant après je crus le voir qui cherchoit dans

l'ombre ma figure appuyée sur la colonne, et je prononçai dans mon

égarement ces mots d'une voix basse:--_C'étoit à Delphine, Léonce, que

cette affection étoit promise; oui, Léonce la devoit à Delphine; elle

n'a point cessé de la mériter_.--Il se troubla visiblement, quoiqu'il

ne pût m'entendre; madame de Vernon se leva pour lui parler; elle se

mit entre lui et moi: il s'avança cependant encore pour regarder la

colonne; son ombre s'y peignit encore une fois.

J'entendis la question solennelle qui devoit décider de moi, un

frissonnement glacé me saisit; je me penchai en avant, j'étendis la

main; mais bientôt épouvantée de la sainteté du lieu, du silence

universel, de l'éclat que feroit ma présence, je me retirai par un

dernier effort, et j'allai tomber sans connoissance derrière la

colonne. Je ne sais ce qui s'est passé depuis; je n'ai point entendu

le _oui_ fatal; le froid bienfaisant de la mort m'a sauvé cette

angoisse.

A dix heures du soir, le gardien de l'église, au moment où il alloit

la fermer, s'est aperçu qu'une femme étoit étendue sur le marbre; il

m'a relevée, il m'a portée à l'air; enfin, il m'a rendu cette fièvre

douloureuse qu'on appelle la vie: je me suis fait conduire chez moi;

j'ai trouvé mes gens inquiets, et de quoi, juste ciel! que ne

pleuroient-ils de me revoir!

Après trois heures d'une immobilité stupide, j'ai retrouvé la force de

vous écrire; Louise, ma seule amie, rappelez-moi près de vous; ils

sont tous heureux ici, qu'ai-je à faire dans ce pays de joie?

Peut-être les lieux que vous habitez ranimeront-ils en moi les

sentimens que j'y ai long-temps éprouvés; une année ne peut-elle se

retrancher de la vie? mais un jour, un seul jour! Ah! c'est celui-là

qui ne s'effacera point.

Delphine · 第 58 / 322 题