Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, 10 juillet.
Ce jour s'est encore passé sans nouvelles, et cependant Léonce est
arrivé; un de mes gens, revenu ce soir de Paris, a rencontré un des
siens. Je suis descendue vingt fois pendant le jour dans mon avenue,
regardant si je ne voyois venir personne, reconnoissant de loin le
facteur des lettres, courant d'abord au-devant de lui, mais bientôt
forcée de m'appuyer contre un arbre pour l'attendre: les battemens de
coeur qui me saisissoient m'ôtoient la force de marcher.
J'ai épuisé toutes les informations que l'on peut prendre sur les
lettres, sur les moyens d'en recevoir, sur la possibilité d'en perdre;
je suis honteuse auprès de mes gens de ces innombrables questions; je
les ai cessées, n'en espérant plus rien.
Il est clair que madame de Vernon n'a pas été contente de Léonce,
puisqu'elle ne m'a pas mandé à l'instant même ce qu'il lui a dit; elle
espère le ramener. Non, je ne lui écrirai point; non, je n'entrerai
avec lui dans aucune justification; je n'irai point à Paris pour le
prévenir, pour lui demander grâce; je peux avoir eu tort selon son
opinion, mais quand je lui confie mes motifs, mais quand je sollicite
presque mon pardon, par l'entremise de mon amie; enfin, quand je suis
seule ici dans la douleur, auprès du lit d'une infortunée, qui
succombe aux tourmens du repentir et de l'amour, c'est à Léonce à
venir me chercher.