Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 6 juillet.
Ma chère soeur, j'étois sans doute avertie par quelque pressentiment
du ciel, lorsque j'éprouvois un si grand effroi de la journée d'hier.
Oh! de quel événement ma fatale complaisance est la première cause!
J'éprouve autant de remords que si j'étois coupable, et je n'échappe à
ces réflexions que par une douleur plus vive encore, parle spectacle
du désespoir de Thérèse. Et Léonce! Léonce! juste ciel! quelle
impression recevra-t-il de mon imprudente conduite? Ma Louise, je me
dis à chaque instant que si vous aviez été près de moi, aucun de ces
malheurs ne me seroit arrivé. Mais la bonté, mais la pitié naturelles
à mon caractère m'égarent, loin d'un guide qui sauroit joindre à ces
qualités une raison plus ferme que la mienne.
Hier à deux heures après midi, M. d'Ervins alla dîner à Saint-Germain
chez un de ses amis, se croyant assuré du départ de M. de Serbellane.
Madame d'Ervins arriva chez moi vers cinq heures, seule, à pied, dans
un état déplorable; et peu de momens après, M. de Serbellane vint
très-secrètement pour lui dire un adieu, qui sera plus long, hélas!
qu'ils ne l'imaginoient alors. Ma porte étoit défendue pour tout le
monde, et pour M. d'Ervins en particulier; on disoit chez moi que
j'étois partie pour Bellerive, et tous mes volets fermés du côté de la
cour, servoient à le persuader. Je fus témoin, pendant trois heures,
de la douleur la plus déchirante; je versai beaucoup de larmes avec
Thérèse, et j'étois déjà bien abattue lorsque la plus terrible épreuve
tomba sur moi.
Au moment où j'avois obtenu de Thérèse et de M. de Serbellane qu'ils
se séparassent, un de mes gens entra, et me dit qu'un domestique de
madame de Vernon m'apportoit un billet d'elle, et demandoit à me
parler; je sors et je vois, jugez de ma terreur, je vois M. d'Ervins!
Il étoit déjà dans la chambre voisine, et se débarrassant d'une
redingotte à la livrée des gens de madame de Vernon, dont il s'étoit
revêtu pour se déguiser: il s'avance tout à coup, malgré mes efforts,
se précipite sur la porte de mon salon, l'ouvre, et trouve M. de
Serbellane à genoux devant Thérèse, la tête baissée sur sa main.
Thérèse reconnoît son mari la première, et tombe sans connoissance sur
le plancher. M. de Serbellane la relève dans ses bras, avant d'avoir
encore aperçu M. d'Ervins, et croyant que la douleur des adieux étoit
la seule cause de l'état où il voyoit Thérèse. M. d'Ervins arrache sa
femme des bras de son amant, et la jette sur une chaise, en
l'abandonnant à mes secours; il se retourne ensuite vers M. de
Serbellane, et tire son épée sans remarquer que son adversaire n'en
avoit pas: les cris qui m'échappèrent attirèrent mes gens; M. de
Serbellane leur ordonna de s'éloigner, et, s'adressant à M. d'Ervins,
il lui dit:--Vous devez croire à madame d'Ervins, monsieur, des torts
qu'elle n'a pas; je la quittois, je la priois de recevoir mes adieux.
M. d'Ervins alors entra dans une colère, dont les expressions étoient
à la fois insolentes, ignobles et furieuses. A travers tous ses
discours, on voyoit cependant la plus ferme résolution de se battre
avec M. de Serbellane. J'essayai de persuader à M. d'Ervins que cette
scène pourroit être ignorée de tout le monde; mais je compris par ses
réponses une partie de ce que j'ai su depuis avec détail; c'est que M.
de Fierville savoit tout, avoit tout dit, et que cette raison, plus
qu'aucune autre encore, animoit le courage de M. d'Ervins.
M. de Serbellane souffroit de la manière la plus cruelle; je voyois
sur son visage le combat de toutes les passions généreuses et fières;
il étoit immobile devant une fenêtre, mordant ses lèvres, écoutant en
silence les folles provocations de M. d'Ervins, et regardant seulement
quelquefois le visage pâle et mourant de Thérèse, comme s'il avoit
besoin de trouver dans ce spectacle des motifs pour se contenir.
Il me vint dans l'esprit, après avoir tout épuisé pour calmer M.
d'Ervins, de détourner sa colère sur moi, et j'essayai de lui dire que
c'étoit moi qui avois engagé madame d'Ervins à venir: je commençois à
peine ces mots, que se rappelant ce qu'il avoit oublié, c'est que le
rendez-vous s'étoit donné dans ma maison, il se permit sur ma conduite
les réflexions les plus insultantes. M. de Serbellane alors ne se
contint plus, et saisissant la main de M. d'Ervins, il lui dit:--C'en
est assez, monsieur; c'en est assez; vous n'aurez plus affaire qu'à
moi, et je vous satisferai.--Thérèse revint à elle dans ce moment.
Quelle scène pour elle, grand Dieu! une épée nue, la fureur qui se
peignoit dans les regards de son amant et de son mari, lui apprirent
bientôt de quel événement elle étoit menacée; elle se jeta aux pieds
de M. d'Ervins pour l'implorer.
Alors, soit que prêt à se battre, il éprouvât un ressentiment plus
âpre encore contre celle qui en étoit la cause, soit qu'il fût dans
son caractère de se plaire dans les menaces, il lui déclara qu'elle
devoit s'attendre aux plus cruels traitemens, qu'il lui retireroit sa
fille, qu'il l'enfermeroit dans une terre pour le reste de ses jours,
et que l'univers entier connoîtroit sa honte, puisqu'il alloit s'en
laver lui-même dans le sang de son amant. A ces atroces discours, M.
de Serbellane fut saisi d'une colère telle, que je frémis encore en me
la rappelant: ses lèvres étoient pâles et tremblantes, son visage
n'avoit plus qu'une expression convulsive; il me dit à voix basse en
s'approchant de moi:--Voyez-vous cet homme, il est mort; il vient de
se condamner; je perdrai Thérèse pour toujours, mais je la laisserai
libre, et je lui conserverai sa fille.--A ces mots, avec une action
plus prompte que le regard, il prit M. d'Ervins par le bras et sortit.
Thérèse et moi nous les suivîmes tous les deux; ils étoient déjà dans
la rue. Thérèse, en se précipitant sur l'escalier, tomba de quelques
marches; je la relevai, j'aidai à la reporter sur mon lit, et je
chargeai Antoine, le valet de chambre intelligent que vous m'avez
donné, de rejoindre M. d'Ervins et M. de Serbellane, et de nous
rapporter à l'instant ce qui se seroit passé.
Je tins serrée dans mes bras pendant cette cruelle incertitude la
malheureuse Thérèse, qui n'avoit qu'une idée, qui ne craignoit au
monde que le danger de M. de Serbellane.
Antoine revint enfin, et nous apprit que dans le fatal combat, M.
d'Ervins avoit été tué sur la place. Thérèse, en l'apprenant, se jeta
à genoux, et s'écria:--Mon Dieu, ne condamnez pas aux peines
éternelles la criminelle Thérèse! accordez-lui les bienfaits de la
pénitence; sa vie ne sera plus qu'une expiation sévère, ses derniers
jours seront consacrés à mériter votre miséricorde!--En effet, depuis
ce moment toutes ses idées semblent changées; le repentir et la
dévotion se sont emparés de son esprit troublé: elle ne s'est pas
permis de me prononcer une seule fois le nom de son amant.
Antoine, après nous avoir dit l'affreuse issue du combat, nous apprit
qu'il avoit eu lieu dans les Champs-Élysées, presque devant le jardin
de madame de Vernon. Lorsque M. d'Ervins fut tombé, M. de Serbellane
vit Antoine et l'appela; il le chargea de me dire, n'osant pas
prononcer le nom de Thérèse, qu'après un tel événement il étoit obligé
de partir à l'instant même pour Lisbonne, mais qu'il m'écriroit dès
qu'il y seroit arrivé. Ces derniers mots furent entendus de quelques
personnes qui s'étoient rassemblées autour du corps de M. d'Ervins, et
mon nom seul fut répété dans la foule. Antoine, appelé comme témoin
par la justice, ne déposera rien qui puisse compromettre Thérèse, et
mon nom seul, s'il le faut, sera prononcé; j'espère donc que je
sauverai à Thérèse l'horrible malheur de passer pour la cause de la
mort de son mari.
M. d'Ervins a un frère méchant et dur, qui seroit capable, pour
enlever à Thérèse sa fille, et la direction de sa fortune, de
l'accuser publiquement d'avoir excité son amant au meurtre de son
mari. Thérèse me fit part de ses craintes, dont Isore seule étoit
l'objet. Nous convînmes ensemble que nous ferions dire partout qu'une
querelle politique, que je n'avois pu réussir à calmer, étoit la cause
de ce duel. Je priai seulement madame d'Ervins de me permettre de tout
confier à madame de Vernon, parce qu'elle étoit plus en état que
personne de diriger l'opinion de la société sur cette affaire, et
qu'elle avoit de l'ascendant sur M. de Fierville, qui paroissoit le
seul instruit de la vérité. Je demandai aussi à Thérèse de me donner
une grande preuve d'amitié, en consentant à ce que Léonce fût
dépositaire de son secret; je lui avouai mon sentiment pour lui, et à
ce mot Thérèse ne résista plus.
C'étoit peut-être trop exiger d'elle; mais redoutant l'éclat de cette
aventure, à laquelle mon nom dans les premiers temps pouvoit être
malignement associé, il m'étoit impossible de me résoudre à courir ce
hasard auprès de Léonce. Je crains, je n'ai que trop de raisons de
craindre qu'il ne blâme ma conduite, mais je veux au moins qu'il en
connoisse parfaitement tous les motifs: il fut aussi décidé que
j'emmenerois madame d'Ervins le soir même à ma campagne, et que nous y
resterions quelques jours ensemble sans voir personne, jusques à ce
qu'elle eût des nouvelles de la famille de son mari.
On vint me dire que madame de Vernon me demandoit. J'allai la recevoir
dans mon cabinet; il falloit enfin que cette journée si douloureuse se
terminât par quelques sentimens consolateurs. Je l'ai souvent
remarqué, un soin bienfaisant prépare dans les peines de la vie un
soulagement à notre âme, lorsque ses forces sont prêtes à
l'abandonner. Quelle affection madame de Vernon me témoigna! avec quel
intérêt elle me questionna sur tous les détails de cet affreux
événement! elle-même me raconta ce qui avoit été la première cause de
notre malheur.
Hier au soir madame du Marset crut apercevoir dans la rue M. de
Serbellane enveloppé dans un manteau, et le raconta à M. de Fierville.
Celui-ci, dînant avec M. d'Ervins, à Saint-Germain, lui soutint que M.
de Serbellane n'étoit pas parti pour le Portugal hier matin, comme il
le croyoit: il paroît que M. de Fierville le dit d'abord sans mauvaise
intention, mais il le soutint ensuite, malgré l'émotion qu'il remarqua
chez M. d'Ervins, parce que la crainte de faire du mal ne l'arrête
point, et qu'il aime assez les brouilleries quand il peut y jouer un
rôle.
M. d'Ervins voulut partir à l'instant même; cet empressement piqua la
curiosité de M. de Fierville: il lui demanda de l'accompagner. M.
d'Ervins passa d'abord chez lui, et n'y trouva point sa femme: il vint
à ma porte; on la lui refusa, en lui disant que j'étois à Bellerive;
mais M. de Fierville prétendit qu'il avoit aperçu à travers une
jalousie ma femme de chambre qui travailloit, et suggéra lui-même à M.
d'Ervins, comme une bonne plaisanterie, d'aller secrètement chez
madame de Vernon, et de donner un louis à son domestique pour qu'il
lui prêtât sa redingotte.--Et vous ne fermerez pas votre porte à M. de
Fierville! dis-je à madame de Vernon avec indignation.--Mon Dieu! je
vous assure, me répondit-elle, qu'il ne se doutoit pas des
conséquences de ce qu'il faisoit.--Et n'est-ce pas assez, lui dis-je,
de cette existence sans but, de cette vie sans devoirs, de ce coeur
sans bonté, de cette tête sans occupation? n'est-il pas le fléau de la
société, qu'il examine sans relâche, et trouble avec malignité?--Ah!
dit madame de Vernon, il faut être indulgent pour la vieillesse et
pour l'oisiveté; mais laissons cela pour nous occuper de vous;--et me
parlant alors de Léonce, elle vint elle-même au-devant de la confiance
que je voulois avoir en elle.
Combien elle me parut noble et sensible dans cet entretien! elle
m'avoua que depuis long-temps elle m'avoit devinée, mais qu'elle avoit
voulu savoir si Léonce me préféroit réellement à sa fille, et qu'en
étant maintenant convaincue, elle ne feroit rien pour s'opposer au
sentiment qui l'attachoit à moi. Elle ne me cacha point que la rupture
de ce mariage lui étoit pénible; elle exprima ses regrets pour sa
fille avec la plus touchante vérité. Néanmoins sa tendre amitié la
ramenant bientôt à ce qui me concernoit, elle parut se consoler par
l'espérance de mon bonheur. Je n'avois point d'expressions assez vives
pour lui témoigner ma reconnoissance; je lui confiai mes craintes sur
l'éclat qui venoit de se passer; je lui avouai que je redoutois
l'impression qu'il pouvoit faire sur Léonce. Elle m'écouta avec la
plus grande attention, et me dit après y avoir beaucoup pensé:--Il
faut me charger de lui parler à son arrivée, avant qu'il ait appris
tout ce qu'on ne manquera pas de dire contre vous. Il sait que je
m'entends mieux qu'une autre à conjurer ces orages d'un jour; je le
tranquilliserai.--Quoi! lui dis-je, vous me défendrez auprès de lui,
avec ce talent sans égal, que je vous ai vu quelquefois?--En
doutez-vous? me répondit-elle.--Son accent me pénétra.
Je veux lui écrire, lui dis-je; vous lui remettrez ma
lettre.--Pourquoi lui écrire? reprit-elle; vos chevaux sont prêts pour
partir, la nuit est déjà venue; vous n'auriez pas le temps de raconter
toute cette histoire.--J'éprouve de la répugnance, lui répondis-je, à
hasarder dans une lettre le secret de mon amie; mais je manderai
seulement à Léonce que je vous ai tout confié, qu'il peut tout savoir
de vous; et s'il vous témoigne le désir de venir à Bellerive, vous
voudrez bien lui dire que je l'y recevrai.--Oui, reprit-elle vivement;
c'est mieux comme cela; vous avez raison.
Je pris la plume, et je sentis une sorte de gêne, en écrivant à Léonce
en présence de madame de Vernon; mon billet fut plus court et plus
froid que je ne l'aurois voulu; tel qu'il étoit, je le remis à madame
de Vernon; elle le lut attentivement, le cacheta, et me dit qu'il
étoit à merveille, et que j'y conservois la dignité qui me convenoit.
C'étoit à elle, ajouta-t-elle, à suppléer à ce que je ne disois pas;
elle me rassura sur ce que je redoutois; elle me parut convaincue
qu'elle me justifieroit entièrement auprès de Léonce; elle en prit
presque l'engagement, et se plaisant à me raconter ce qu'elle lui
diroit, elle me parla de moi sous cette forme indirecte, avec tant de
grâce, de charme et même d'adresse, que je bénis le ciel d'avoir eu
l'idée de lui confier ma défense. Non, il n'existe point de femme au
monde qui sache faire valoir aussi habilement ceux qu'elle aime. Elle
seule connoît assez bien le monde, pour rassurer Léonce sur l'éclat
que peut avoir le funeste événement auquel mon nom est mêlé. Un
sentiment indomptable d'amour et de fierté me rendroit impossible de
m'excuser auprès de lui, si son premier mouvement ne m'étoit pas
favorable.
Je finis en recommandant à madame de Vernon de veiller sur la
réputation de Thérèse, de ne nommer que moi dans le monde, de me
livrer mille fois plutôt qu'elle, et de raconter l'histoire du duel,
telle que nous avions décidé qu'on la feroit; elle me le promit: je
l'embrassai; nous nous séparâmes; j'emmenai Thérèse et sa fille, et
nous arrivâmes à trois heures du matin à Bellerive: quel voyage!
quelle journée, ma chère Louise! J'enverrai cette lettre à Paris
demain, de peur que la nouvelle de la mort de M. d'Ervins ne vous
arrive avant ma lettre, et ne vous effraie pour moi.
Ce soir, pendant que l'infortunée Thérèse avoit désiré d'être seule,
je me suis promenée sur le bord de la rivière; j'ai voulu me livrer au
souvenir de Léonce; mais je ne sais, une inquiétude que j'avois de la
peine à m'avouer, m'empêchoit de m'abandonner au charme de cette idée.
Je me rappelai quelques traits sévères de son caractère, ce qu'il en
disoit lui-même dans sa lettre à M. Barton. Ce n'étoit plus un amant,
c'étoit un juge que je croyois voir dans Léonce; et des mouvemens
d'une fierté douloureuse s'emparoient de mon âme en pensant à lui.
Enfin, me retraçant tout ce que madame de Vernon m'avoit dit pour me
rassurer, je me suis répété qu'un trait de bonté même indiscret ne
pouvoit détruire les sentimens qu'il m'a témoignés, et je suis rentrée
chez moi plus tranquille.
Hélas! Thérèse, l'infortunée Thérèse est la seule à plaindre! combien
vous vous intéresserez à son malheur, bonne, excellente Louise!
combien vous serez disposée à me pardonner ce que j'ai fait pour elle!
Ce n'est pas vous qui seriez sévère envers les égaremens même de la
pitié.