Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 8 mai.
Je suis mécontente de moi, ma chère Louise, et pour me punir, je me
condamne à vous faire le récit d'un mouvement blâmable que j'ai à me
reprocher. Il a été si passager, que je pourrois me le nier à
moi-même; mais, pour conserver son coeur dans toute sa pureté, il ne
faut pas repousser l'examen de soi; il faut triompher de la répugnance
qu'on éprouve à s'avouer les mauvais sentimens qui se cachent
long-temps au fond de notre coeur, avant d'en usurper l'empire.
Depuis quelques jours M. Barton me parloit sans cesse de Léonce; il me
racontoit des traits de sa vie, qui le caractérisent comme la plus
noble des créatures. Il m'avoit une fois montré un portrait de lui,
que Matilde avoit refusé de voir, avec une exagération de pruderie qui
n'étoit en vérité que ridicule; et ce portrait, je l'avoue, m'avoit
frappé. Enfin M. Barton, se plaisant tous les jours plus avec moi, me
laissa entrevoir, avant-hier, à la fin de notre conversation, qu'il ne
croyoit pas le caractère de Matilde propre à rendre Léonce heureux, et
que j'étois la seule femme qui lui eût paru digne de son élève. De
quelques détours qu'il enveloppât cette insinuation, je l'entendis
très-vite; elle m'émut profondément; je quittai M. Barton à l'instant
même, et je revins chez moi inquiète de l'impression que j'en avois
reçue. Il me suffit cependant d'un moment de réflexion pour rejeter
loin de moi des sentimens confus, que je devois bannir dès que j'avois
pu les reconnoître. Je résolus de ne plus m'entretenir en particulier
avec M. Barton, et je crus que cette décision avoit fait entièrement
disparoître l'image qui m'occupoit. Mais hier, au moment où j'arrivai
chez madame de Vernon, M. Barton s'approcha de moi, et me dit: «Je
viens de recevoir une lettre de M. de Mondoville, qui m'annonce son
départ d'Espagne; ayez la bonté de la lire.» En achevant ces mots, il
me tendit cette lettre. Quel prétexte pour la refuser? D'ailleurs ma
curiosité précéda ma réflexion; mes yeux tombèrent sur les premières
lignes de la lettre, et il me fut impossible de ne pas l'achever. En
effet, ma chère Louise, jamais on n'a réuni dans un style si simple
tant de charmes différens! de la noblesse et de la bonté, des
expressions toujours naturelles, mais qui toutes appartenoient à une
affection vraie, et à une idée originale; aucune de ces phrases usées,
qui ne peignent rien que le vide de l'âme; de la mesure sans froideur,
une confiance sérieuse, telle qu'elle peut exister entre un jeune
homme et son instituteur; mille nuances qui semblent de peu de valeur,
et qui caractérisent cependant les habitudes de la vie entière, et
cette élévation de sentimens, la première des qualités, celle qui agit
comme par magie sur les âmes de la même nature. Cette lettre étoit
terminée par une phrase douce et mélancolique sur l'avenir qui
l'attendoit, sur ce mariage décidé sans qu'il eût jamais vu Matilde:
la volonté de sa mère, disoit-il, avoit pu seule le contraindre à s'y
résigner. Je relus ce peu de mots plusieurs fois. Je crois que M.
Barton le remarqua, car il me dit:--Madame, croyez-vous que la
froideur de mademoiselle de Vernon puisse rendre heureux un homme
d'une sensibilité si véritable?--Je ne sais ce que j'allois lui
répondre, lorsque M. de Serbellane, se donnant à peine le temps de
saluer madame de Vernon, me pria d'aller avec lui dans le jardin. Il y
a tant de réserve et de calme dans les manières habituelles de M. de
Serbellane, que je fus troublée par cet empressement inusité, comme
s'il devoit annoncer un événement extraordinaire; et craignant quelque
malheur pour Thérèse, je suivis son ami en quittant précipitamment M.
Barton.--Elle arrive dans huit jours, me dit M. de Serbellane; vous
n'avez plus le temps de lui écrire, il faut s'occuper uniquement
d'écarter d'elle, s'il est possible, les dangers de cette
démarche.--Ah! mon Dieu, que m'apprenez-vous? lui répondis-je.
Comment! vous n'avez pu réussir....--J'en ai peut-être trop fait,
interrompit-il, car je crois entrevoir que l'inquiétude qu'elle
éprouve sur mes sentimens, est la principale cause de ce voyage. Je la
rassurerai sur cette inquiétude, ajouta-t-il, car je lui suis dévoué
pour ma vie; mais quand vous verrez M. d'Ervins, vous comprendrez
combien je dois être effrayé. Le despotisme et la violence de son
caractère me font tout craindre pour Thérèse, s'il découvre ses
sentimens; et quoiqu'il ait peu d'esprit, son amour-propre est
toujours si éveillé, que dans beaucoup de circonstances il peut lui
tenir lieu de finesse et de sagacité.--M. de Serbellane continua cette
conversation pendant quelque temps, et j'y mettois un intérêt si vif
qu'elle se prolongea sans que j'y songeasse; enfin je la terminai en
recommandant Thérèse à la protection de M. de Serbellane.--Oui, lui
dis-je, je ne craindrai point de demander à celui même qui l'a
entraînée, de devenir son guide et son frère dans cette situation
difficile; Thérèse est plus passionnée que vous, elle vous aime plus
que vous ne l'aimez; c'est donc à vous à la diriger; celui des deux
qui ne peut vivre sans l'autre est l'être soumis et dominé. Thérèse
n'a point ici de parens ni d'amis, veillez sur elle en défenseur
généreux et tendre, réparez vos torts par ces vertus du coeur qui
naissent toutes de la bonté.--Je m'animai en parlant ainsi, et je
posai ma main sur le bras de M. de Serbellane; il la prit et
l'approcha de ses lèvres avec un sentiment dont Thérèse seule étoit
l'objet. M. Barton, dans ce moment, entroit dans l'allée où nous
étions; en nous apercevant, il retourna très-promptement sur ses pas,
comme pour nous laisser libres; je compris dans l'instant son idée, et
je l'atteignis avant qu'il fût rentré dans le salon.--Pourquoi vous
éloignez-vous de nous? lui dis-je avec assez de vivacité.--Par
discrétion, madame; par discrétion, me répéta-t-il d'une manière un
peu affectée.--Je le vois, repris-je vous croyez que j'aime M. de
Serbellane.--Concevez-vous, ma chère Louise, que j'aie manqué de
mesure au point de parler ainsi à un homme que je connoissois à peine?
Mais j'avois eu trop d'émotion depuis une heure, et j'étois si agitée
que mon trouble même me faisoit parler sans avoir le temps de
réfléchir à ce que je disois,--Je ne crois rien, madame, me répondit
M Barton; de quel droit....--Ah! que je déteste ces tournures, lui
dis-je, avec une personne de mon caractère!--Mais permettez-moi,
madame, de vous faire observer, interrompit M. Barton, que je n'ai pas
l'honneur de vous connoître depuis long-temps.--C'est vrai; lui
dis-je, cependant il me semble qu'il est bien facile de me juger en
peu de momens; mais je vous le répète, je n'aime point M. de
Serbellane, je ne l'aime point; s'il en étoit autrement, je vous le
dirois.--Vous auriez tort, me répondit M, Barton; je n'ai pas encore
mérité cette confiance.--Toujours plus déconcertée par sa raison, et
cependant toujours plus inquiète de l'opinion qu'il pouvoit prendre de
mes sentimens pour M. de Serbellane, une vivacité que je ne puis
concevoir, que je ne puis me pardonner, me fit dire à M. Barton:--Ce
n'est pas de moi, je vous jure, que M. de Serbellane est occupé.--Je
n'achevai pas cette phrase toute insignifiante qu'elle étoit, je ne
l'achevai pas, ma soeur, je vous l'atteste; elle ne pouvoit rien
apprendre ni rien indiquer à M. Barton: néanmoins je fus saisie d'un
remords véritable au premier mot qui m'échappa; je cherchai l'occasion
de me retirer; et réfléchissant sur moi-même, je fus indignée du motif
coupable qui m'avoit causé tant d'émotion.
Je craignois, je ne puis me le cacher, je craignois que M. Barton ne
dît à Léonce que mes affections étoient engagées; je voulois donc que
Léonce pût me préférer à ma cousine; c'est moi qui fais ce mariage;
c'est moi qui suis liée par un sentiment presque aussi fort que la
reconnoissance, par les services que j'ai rendus, les remercîmens que
j'en ai recueillis, la récompense que j'en ai goûtée; mon amie se
flatte du bonheur de sa fille, elle croit me le devoir, et ce seroit
moi qui songerois à le lui ravir? Quel motif m'inspire cette pensée!
un penchant de pure imagination, pour un homme que je n'ai jamais vu,
qui peut-être me déplairoit si je le connoissois! Que seroit-ce donc
si je l'aimois! Et néanmoins les sentimens de délicatesse les plus
impérieux ne devroient-ils pas imposer silence même à un attachement
véritable? Ne pensez pas cependant, ma chère Louise, autant de mal de
moi que ce récit le mérite: n'avez-vous pas éprouvé vous-même qu'il
existe quelquefois en nous des mouvemens passagers les plus contraires
à notre nature? C'est pour expliquer ces contradictions du coeur
humain, qu'on s'est servi de cette expression: _ce sont des pensées du
démon_. Les bons sentimens prennent leur source au fond de notre
coeur; les mauvais nous semblent venir de quelque influence étrangère,
qui trouble l'ordre et l'ensemble de nos réflexions et de notre
caractère. Je vous demande de fortifier mon coeur par vos conseils: la
voix qui nous guida dans notre enfance se confond pour nous avec la
voix du ciel.