Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 4 mai.
M. Barton est arrivé hier. En entrant dans le salon de madame de
Vernon, j'ai deviné tout de suite que c'étoit lui. L'on jouoit et l'on
causoit: il étoit seul au coin de la cheminée; Matilde, de l'autre
côté, ne se permettoit pas de lui adresser la parole; il paroissoit
embarrassé de sa contenance au milieu de tant de gens qui ne le
connoissoient pas: la société de Paris est peut-être la société du
monde où un étranger cause d'abord le plus de gêne; on est accoutumé à
se comprendre si rapidement, à faire allusion à tant d'idées reçues, à
tant d'usages ou de plaisanteries sous-entendues, que l'on craint
d'être obligé de recourir à un commentaire pour chaque parole, dès
qu'un homme nouveau est introduit dans le cercle. J'éprouvai de
l'intérêt pour la situation embarrassante de M. Barton, et j'allai à
lui sans hésiter: il me semble qu'on fait un bien réel à celui qu'on
soulage des peines de ce genre, de quelque peu d'importance qu'elles
soient en elles-mêmes.
M. Barton est un homme d'une physionomie respectable, vêtu de brun,
coiffé sans poudre; son extérieur est imposant, on croit voir un
Anglais ou un Américain, plutôt qu'un Français. N'avez-vous pas
remarqué combien il est facile de reconnoître au premier coup-d'oeil
le rang qu'un François occupe dans le monde? ses prétentions et ses
inquiétudes le trahissent presque toujours, dès qu'il peut craindre
d'être considéré comme inférieur; tandis que les Anglois et les
Américains ont une dignité calme et habituelle, qui ne permet ni de
les juger, ni de les classer légèrement. Je parlai d'abord à M. Barton
de sujets indifférens; il me répondit avec politesse, mais brièvement;
j'aperçus très-vite qu'il n'avoit point le désir de faire remarquer
son esprit, et qu'on ne pouvoit pas l'intéresser par son amour-propre:
je cédai donc à l'envie que j'avois de l'interroger sur M. de
Mondoville, et son visage prit alors une expression nouvelle; je vis
bien que depuis long-temps il ne s'animoit qu'à ce nom. Comme M.
Barton me savoit proche parente de Matilde, il se livra presque de
lui-même à me parler sur tous les détails qui concernoient Léonce; il
m'apprit qu'il avoit passé son enfance alternativement en Espagne, la
patrie de sa mère, et en France, celle de son père; qu'il parloit
également bien les deux langues, et s'exprimoit toujours avec grâce et
facilité. Je compris, dans la conversation, que madame de Mondoville
avoit dans les manières une hauteur très-pénible à supporter, et que
Léonce, adoucissant par une bonté attentive et délicate, ce qui
pouvoit blesser son précepteur, lui avoit inspiré autant d'affection
que d'enthousiasme. J'essayai de faire parler M. Barton sur ce qui
nous avoit été dit par le duc de Mendoce; il évita de me répondre: je
crus remarquer cependant qu'il étoit vrai qu'à travers toutes les
rares qualités de Léonce, on pouvoit lui reprocher trop de véhémence
dans le caractère, et surtout une crainte du blâme, portée si loin,
qu'il ne lui suffisoit pas de son propre témoignage pour être heureux
et tranquille; mais je le devinai plutôt que M. Barton ne me le dit.
Il s'abandonnoit à louer l'esprit et l'âme de M. de Mondoville avec
une conviction tout-à-fait persuasive, je me plus presque tout le soir
à causer avec lui. Sa simplicité me faisoit remarquer dans les grâces
un peu recherchées du cercle le plus brillant de Paris, une sorte de
ridicule qui ne m'avoit point encore frappée. On s'habitue à ces
grâces qui s'accordent assez bien avec l'élégance des grandes
sociétés; mais, quand un caractère naturel se trouve au milieu
d'elles, il fait ressortir, par le contraste, les plus légères nuances
d'affectation.
Je causai presque tout le soir avec M. Barton; il parloit de M. de
Mondoville avec tant de chaleur et d'intérêt, que j'étois captivée par
le plaisir même que je lui faisois en l'écoutant; d'ailleurs, un homme
simple et vrai parlant du sentiment qui l'a occupé toute sa vie,
excite toujours l'attention d'une âme capable de l'entendre.
M. de Serbellane et M. de Fierville vinrent cependant auprès de moi me
reprocher de n'être pas, selon ma coutume, ce qu'ils appellent
_brillante_: je m'impatientai contre eux de leurs persécutions, et je
m'en délivrai en rentrant chez moi de bonne heure.
Que la destinée de ma cousine sera belle, ma chère Louise, si Léonce
est tel que M. Barton me l'a peint! Elle ne souffrira pas même du seul
défaut qu'il soit possible de lui supposer, et que peut-être on
exagère beaucoup. Matilde ne hasarde rien; elle ne s'expose jamais au
blâme; elle conviendra donc parfaitement à Léonce: moi, je ne saurois
pas... mais ce n'est pas de moi dont il s'agit, c'est de Matilde: elle
sera bien plus heureuse que je ne puis jamais l'être. Adieu, ma chère
Louise, je vous quitte; j'éprouve ce soir un sentiment vague de
tristesse, que le jour dissipera sans doute. Encore une fois, adieu.