QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LE BUT MORAL DE DELPHINE.

Ce n'est point une apologie de _Delphine_ que je veux écrire, il faut

qu'un livre se défende lui-même: on est souvent injuste pour les

personnes, on ne l'est jamais à la longue pour les ouvrages. La

calomnie défigure à son gré les opinions et les sentimens qui

composent l'existence privée d'une femme, et peut ainsi remplir

d'amertume une vie sans défense; mais les écrits étant aussi publics

que les critiques dont ils deviennent l'objet, le combat est moins

inégal; et je crois fermement que ni la bienveillance ni la haine

n'ont jamais fait le sort d'un ouvrage: le cercle de la faveur ou de

la défaveur est si petit, en comparaison de l'imposante impartialité

du temps et de la justice éclairée des hommes livrés à leurs

impressions naturelles! Mais il m'a semblé qu'en montrant le but que

je m'étois proposé dans _Delphine_, je pourrois présenter quelques

réflexions utiles sur la véritable moralité des actions humaines et

les jugemens que la société porte sur ces actions. Cette espérance m'a

déterminée à traiter ce sujet.

C'est une question intéressante à se proposer que de savoir pourquoi

la société en général est infiniment plus sévère pour les fautes qui

tiennent à une trop grande indépendance de caractère, à des qualités

trop peu mesurées, à une âme trop susceptible d'enthousiasme, que pour

les torts de personnalité, de sécheresse et de dissimulation. Puisque

la société est ainsi, il faut en chercher la cause; et sans se perdre

en déclamations contre l'injustice des hommes, examiner par quelle

association d'idées ils sont conduits à un tel résultat. Chaque

individu pris séparément vous dira qu'il aime infiniment mieux

rencontrer un caractère tel que celui de _Delphine_, sensible,

imprudent, inconsidéré, qu'un caractère égoïste, habile et froid; et

cependant la société ménagera l'un, et poursuivra l'autre sans pitié.

La raison de ce contraste entre les opinions de chacun et de tous,

c'est, je crois, que chaque homme en particulier trouve de l'avantage

dans ses rapports avec ceux qui ont, si je puis m'exprimer ainsi, des

torts généreux, une bonté sans calcul, une franchise imprévoyante;

mais la société réunie prend un esprit de corps, un désir de se

maintenir telle qu'elle est, une personnalité collective enfin, et ce

sentiment la porte à préférer les caractères égoïstes et durs dans

leurs relations intimes, lorsqu'ils respectent extérieurement les

convenances reçues, aux caractères plus intéressans en eux-mêmes,

quand ils s'affranchissent trop souvent du joug que l'opinion veut

imposer. Une morale parfaite s'accorde avec tous les genres d'intérêts

que peuvent avoir les individus et la société, parce que la morale

dans sa pureté est tellement en harmonie avec la nature de l'homme,

que les puissans comme les foibles, les particuliers comme les corps,

les esprits médiocres comme les esprits supérieurs l'approuvent et la

respectent. Il n'en est pas de même des qualités naturelles; elles ont

beaucoup moins de régularité que les vertus, et quand elles ne sont

pas guidées par des principes très-austères, elles causent plus

d'ombrage à la foule des gens médiocres, que des défauts négatifs,

préservateurs de soi-même, mais qui ne troublent point cette

législation des convenances à l'abri de laquelle se reposent les

préjugés et les amours-propres. On a dit que l'hypocrisie étoit un

hommage rendu à la vertu; la société prend cet hommage pour elle, et,

comme toutes les autorités, elle juge les actions des hommes seulement

dans leurs rapports avec son intérêt. Il y a aussi dans les caractères

d'une franchise remarquable, tels que celui de Delphine, dans ces

caractères qui n'admettent ni prétextes ni détours pour les

témoignages et l'expression des sentimens nobles et tendres, une

puissance singulièrement importune à la plupart des hommes. Plusieurs

essayent de traduire par une vertu ce que leur intérêt leur inspire,

et mutuellement on se passe tous ces sophismes, espérant bien tromper

à son tour, pour récompense de s'être laissé tromper; mais quand il

arrive au milieu de ce paisible et doucereux accord un caractère

inconsidérément vrai, il semble que ce qu'on appelle la civilisation

en soit troublée et qu'il n'y ait plus de sûreté pour personne, si

toutes les actions reprennent leur nom, et toutes les paroles leur

sens. Enfin la supériorité de l'esprit et de l'âme suffit à elle seule

pour alarmer la société. La société est constituée pour l'intérêt de

la majorité, c'est-à-dire des gens médiocres: lorsque des personnes

extraordinaires se présentent, elle ne sait pas trop si elle doit en

attendre du bien ou du mal; et cette inquiétude la porte

nécessairement à les juger avec rigueur. Ces vérités générales

s'appliquent aux femmes d'une manière bien plus forte encore: il est

convenu qu'elles doivent respecter toutes les barrières, porter tous

les genres de joug; et comme il y auroit de l'inconvénient pour le

bonheur de la société en général à ce que le plus grand nombre des

femmes eût des sentimens passionnés ou même des lumières

très-étendues, il n'est pas étonnant qu'à cet égard la société redoute

tout ce qui fait exception, même dans le sens le plus favorable.

Le caractère de Delphine, les malheurs qui résultent pour elle de ce

caractère prouvent précisément ce que je viens de développer. Je n'ai

jamais voulu présenter Delphine comme un modèle à suivre; mon

épigraphe prouve que je blâme et Léonce et Delphine, mais je pense

qu'il étoit utile et sévèrement moral de montrer comment avec un

esprit supérieur on fait plus de fautes que la médiocrité même, si

l'on n'a pas une raison aussi puissante que son esprit; et comment

avec un coeur généreux et sensible, l'on se livre à beaucoup

d'erreurs, si l'on ne se soumet pas à toute la rigidité de la morale.

Il faut un gouvernail d'autant plus fort qu'il y a plus de vent dans

les voiles. On demandoit à Richardson pourquoi il avoit rendu Clarisse

si malheureuse: _C'est_, répondit-il, _parce que je n'ai jamais pu lui

pardonner d'avoir quitté la maison de son père_. Je pourrois aussi

dire avec vérité que je n'ai pas dans mon roman pardonné à Delphine de

s'être livrée à son sentiment pour un homme marié, quoique ce

sentiment soit resté pur. Je ne lui ai pas pardonné les imprudences

que l'entraînement de son caractère lui a fait commettre, et j'ai

présenté tous ses revers comme en étant la suite immédiate.

Mais la moralité de ce roman ne se borne point à l'exemple de

Delphine: j'ai voulu montrer aussi ce qui peut être condamnable dans

la rigueur que la société exerce contre elle; et, quoique je vienne de

développer avec impartialité les motifs de cette rigueur, je crois que

dans les grandes villes surtout les jugemens que l'on porte sur les

actions et les caractères n'ont pas pour base les véritables principes

de la moralité. La première des vertus, la plus touchante des

qualités, c'est la bonté; il me semble que nous avons un tel besoin de

la pitié les uns des autres, que ce que nous devons craindre avant

tout, ce sont les êtres qui peuvent se résoudre à faire du mal, ou

même ceux qui ne sont pas impatiens de soulager la peine, dès qu'ils

en ont le pouvoir. Or pour condamner une action, pour plaindre,

approuver ou blâmer un caractère, il me semble qu'il faudroit toujours

se demander quel rapport a cette action ou ce caractère avec le

principe de tout bien, la bonté. Je sais qu'une personne imprudente

peut faire du mal sans le vouloir, mais il est si facile de la

ramener, mais on est si certain de son repentir et de son besoin de

réparer, qu'il est impossible d'assimiler ce genre de tort à la

moindre action réfléchie qui auroit pour but d'affliger qui que ce

fût. Il me semble que toutes les pages de _Delphine_ rendent à la

bonté le culte qui lui est dû, et sous ce rapport encore il me semble

que cet ouvrage est utile; car après une longue révolution, les coeurs

se sont singulièrement endurcis, et cependant jamais on n'eut plus

besoin de cette sympathie pour la douleur qui est le véritable lien

des êtres mortels entre eux.

Il est si vrai que la première qualité des hommes est la bonté, que

dans les grandes crises de la destinée, lorsque le malheur fait taire

et l'amour-propre et l'envie, ce qu'on cherche d'abord c'est la

touchante qualité qui apaise les fureurs de l'homme et conserve dans

son coeur quelques rayons de la miséricorde éternelle. Qui n'a pas

éprouvé, dans les temps orageux où nous avons vécu, que notre premier

regard jeté sur un homme puissant étoit pour démêler dans sa

physionomie une expression de bonté? et parmi des juges silencieux,

une sorte de douceur dans les traits ou d'attendrissement dans les

regards nous désignoit d'avance notre semblable. Ce que tous les

hommes éprouvent dans le malheur, les âmes tendres le sentent

habituellement; il n'est point pour elles de prospérités qui les

rendent invulnérables, et dans les momens les plus heureux de leur vie

elles savent combien aisément la pitié pourroit leur devenir

nécessaire.

C'est donc dans la bonté et la générosité, dans ces deux qualités qui

se tiennent par les plus nobles liens et dont chacune est le

complément de l'autre, que consiste la véritable moralité des actions

humaines, savoir résister aux forts et protéger les foibles: _Parcere

subjectis et debellare superbos_. Ces anciens mots renferment tout ce

qu'il y a de divin dans le coeur de l'homme. _Que mon fils soit bon et

fier_, peuvent dire les mères, _et l'indulgence du ciel couvrira le

reste!_ mais l'indulgence des hommes n'est pas si facile à obtenir, et

quelquefois la puissance de la société lutte contre les meilleurs

mouvemens naturels. Souvent un homme est méconnu pour ses qualités

même; plus souvent une femme est perdue par un sentiment d'autant plus

vrai qu'elle étoit moins maîtresse de le cacher, d'autant plus

généreux qu'elle y sacrifioit tous les intérêts de sa vie; et celle

qui, assise en paix au milieu de son cercle, se sera permis d'accuser

le malheur, verra sa considération augmentée par l'impitoyable preuve

de sévérité qu'elle aura nonchalamment donnée. Ce sont ces bizarres

contrastes des jugemens de l'opinion que le roman de _Delphine_ est

destiné à faire ressortir; il dit aux femmes: ne vous fiez pas à vos

qualités, à vos agrémens; si vous ne respectez pas l'opinion, elle

vous écrasera. Il dit à la société: ménagez davantage la supériorité

de l'esprit et de l'âme; vous ne savez pas le mal que vous faites et

l'injustice que vous commettez, quand vous vous laissez aller à votre

haine contre cette supériorité, parce qu'elle ne se soumet pas à

toutes vos lois; vos punitions sont bien disproportionnées avec la

faute, vous brisez des coeurs, vous renversez des destinées qui

auroient fait l'ornement, du monde; vous êtes mille fois plus coupable

à la source du bien et du mal, que ceux que vous condamnez.

Il y a parmi les personnes qui vivent dans l'obscurité beaucoup de

vertus souvent bien supérieures à toutes celles qu'accompagne l'éclat;

mais il y a aussi une espèce de gens médiocres qui sont le vrai fléau

des esprits remarquables et des âmes imprudentes et généreuses: ils

tendent leurs fils imperceptibles pour enlacer tout ce qui prend un

vol élevé; ils s'arment de leurs petites plaisanteries, de leurs

insinuations qu'ils croient fines, de leur ironie qu'ils croient de

bon goût, pour rabattre l'enthousiasme de tous les sentimens nobles;

la morale elle-même perd dans leurs discours son caractère de

générosité et d'indulgence; elle n'est qu'un moyen de blâmer amèrement

les inconvéniens de quelques qualités, mais ne sert plus à exciter

dans le coeur aucun genre d'émulation pour ce qui est bien. Ah! qu'il

n'en est pas ainsi des personnes parfaitement vertueuses et sévères

pour elles seules! quel repos l'on goûte auprès d'elles, lors même

qu'elles vous blâment! On se sent corrigé par la main qui vous

soutiendra; on sait que si l'on n'est pas d'accord en tout, on

s'entend du moins par ce qui constitue véritablement une bonne et

généreuse nature, et je ne craindrois pas de dire à ces âmes

privilégiées que Delphine leur est inférieure, mais qu'elle vaut

souvent mieux que le reste du monde.

On a écrit qu'il n'étoit pas vraisemblable que Delphine pût résister à

l'amour de Léonce, en se livrant autant qu'elle le fait à un sentiment

condamnable. Je pense sans doute, et Delphine même le répète plusieurs

fois, que sa conduite ne doit point être imitée, et c'est parce

qu'elle a donné cet exemple qu'il faut qu'elle soit punie; mais je

crois cependant qu'il y a dans le caractère de Delphine un sentiment

qui doit la préserver, ce sont les sacrifices même qu'elle a faits

pour celui qu'elle aime. Il est doux de dédaigner tous les avantages

de la vie, en respectant sa propre fierté, de se compromettre aux yeux

du monde sans cesser de mériter l'estime de son amant, de le suivre,

s'il le falloit, dans les prisons, dans les déserts, d'immoler tout à

lui, hors ce qu'on croit la vertu, et de lui montrer dans le même

moment que l'univers n'est rien auprès de l'amour, mais que la

délicatesse triomphe encore de cet amour qui avoit triomphé de tout le

reste. Ce sont des sentimens exaltés, romanesques, et qu'une morale

plus sévère doit réprimer; ce sont des sentimens pour lesquels il est

juste de souffrir, mais pour lesquels aussi il est juste d'être

plainte; et les romans qui peignent la vie ne doivent pas présenter

des caractères parfaits, mais des caractères qui montrent clairement

ce qu'il y a de bon et de blâmable dans les actions humaines, et

quelles sont les conséquences naturelles de ces actions.

Lé caractère de Matilde sert à faire ressortir les torts de Delphine,

sans cependant détruire l'intérêt qu'elle doit inspirer; et sous ce

rapport encore, je crois ce roman moral. Matilde n'a point de grâce

dans l'esprit ni dans les manières; son caractère est sec et sa

religion superstitieuse; mais par cela seulement que sa conduite est

vertueuse et ses sentimens légitimes, elle l'emporte dans plusieurs

occasions sur une personne beaucoup plus distinguée et beaucoup plus

aimable qu'elle. Si j'avois fait de Matilde une femme charmante et de

Delphine une femme haïssable, la morale n'a voit rien à gagner à la

préférence qu'auroit méritée Matilde; car l'on auroit pu se dire avec

raison qu'il n'est pas de règle générale que toutes les épouses soient

charmantes et toutes les maîtresses haïssables: mais si une femme

dépourvue d'agrément balance l'intérêt qu'on ressent pour Delphine,

par la simple autorité du devoir et de la vertu, je crois le résultat

de ce tableau très-moral. Si j'avois supposé des vices à Matilde,

j'aurois avili ses droits; si je lui avois donné beaucoup de charmes,

je prêtois à la vertu une force étrangère à elle: mais lorsque

Matilde, avec des défauts et point de séduction, trouve un appui si

puissant dans la seule arme de l'honnêteté, et que Delphine, malgré

toutes ses qualités et tous ses charmes, se sent humiliée en présence

de Matilde, est-il possible de mieux montrer la souveraine puissance

de la morale?

Ce n'est pas tout encore: si j'avois placé la scène dans un des pays

où les moeurs domestiques sont le plus en honneur, l'exemple auroit eu

moins de force; mais c'est au milieu de Paris, dans la classe de la

société où la grâce avoit tant d'empire, que Delphine est

impitoyablement condamnée. La plus amère punition d'une âme délicate

qui a commis une faute, c'est la rigueur exercée contre elle par les

personnes les plus immorales elles-mêmes. Ceux qui ont abjuré tous les

principes trouvent de la protection parmi leurs semblables. Il y a

entre ces sortes de gens un langage qui les aide à se reconnoître;

mais les caractères naturellement vertueux, lors qu'ils dévient de la

route qu'ils s'étoient tracée, sont l'objet d'un déchaînement

universel, et leurs ennemis les plus ardens sont ceux que leurs vertus

mêmes avoient humiliés.

Les malheureux succès de l'immoralité, dont il existe quelques

exemples, ne se rencontrent presque jamais parmi les femmes. La

puissance de la société donne tant de ressources aux hommes, les

intérêts compliqués dont ils se mêlent leur offrent tant de détours,

qu'il en est quelques-uns qui ont su échapper à la punition de leurs

vices; mais les femmes sont mises, par l'ordre social, dans la noble

impossibilité de se soustraire aux malheurs causés par les torts. Il

me semble que le roman de Delphine développe de plusieurs manières

cette utile vérité.

Il étoit nécessaire au but moral que je m'étois proposé que le

caractère de Léonce fût, à beaucoup d'égards, en contraste avec celui

de Delphine; car si, comme elle, il avoit été indépendant de

l'opinion, comment auroit-elle senti les inconvéniens de son propre

caractère? Elle ne pouvoit être punie que dans le coeur de celui

qu'elle aimoit: n'est-ce pas là qu'il falloit la frapper? Au milieu de

toutes les injustices, de tous les revers, si l'affection de l'objet

qui nous est cher restoit profonde, sensible, enthousiaste, par quel

malheur seroit-on atteint! mais ne falloit-il pas montrer que l'amour

ne règne presque jamais seul dans le coeur des hommes, et que leur

affection s'altère quand on la met souvent aux prises avec des

circonstances défavorables. Sans doute c'est à un homme qu'il

appartient de braver la calomnie et de protéger contre elle la femme

qu'il aime; mais c'est précisément parce qu'il a la responsabilité

d'une autre destinée, qu'il s'inquiète davantage de tout ce qui peut

la compromettre. Il ne faut à une femme, pour être heureuse, que la

certitude d'être parfaitement aimée. L'homme qui fait le sort, la

gloire et le bonheur des objets qui l'entourent, s'occupe

nécessairement de tout ce qui peut influer sur leur avenir.

Des personnes dont je considère beaucoup les jugemens, parce qu'ils

sont fondés sur des motifs respectables, ont trouvé que dans la

peinture du caractère de Léonce j'avois l'air de trop honorer une

grande erreur des institutions sociales, le duel. Sans chercher à

discuter ce qu'il ne me convient pas d'approfondir, je dirai que

voulant représenter Léonce comme craintif devant l'opinion, il falloit

nécessairement qu'un autre genre d'audace relevât son caractère, et

qu'une hardiesse, même imprudente, servît à lui faire pardonner une

timidité quelquefois misérable; d'ailleurs, il est utile d'apprendre

aux femmes qu'en bravant les convenances elles ne se compromettent pas

seules, et que l'homme qui les aime, s'il attache du prix à l'opinion,

cherchera, même inconsidérément, tous les moyens de se venger des

attaques dirigées contre leur réputation. Je suis loin, cependant,

d'approuver le caractère de Léonce en entier; puisqu'il est destiné à

faire le malheur de Delphine, il doit nécessairement avoir do grands

torts; mais je crois que Léonce, tel que je l'ai peint, pouvoit être

vivement aimé. Un caractère plus analogue à celui de Delphine auroit

sans doute mieux convenu pour former une union bien assortie, mais il

y a quelque chose d'orageux dans les passions, qui s'accroît par les

inquiétudes mêmes que devoit exciter Léonce.

Un homme susceptible, ombrageux, et cependant doué d'une âme forte et

courageuse, un homme dont le caractère vous présente à la fois un

appui contre les autres, et un danger pour votre propre bonheur,

s'empare vivement de l'imagination des femmes. Les hommes aiment à

éprouver pour les femmes la douce émotion qu'inspire la foiblesse et

la douceur; les femmes veulent admirer et presque redouter cet être

protecteur qui doit soutenir leurs pas tremblans. La chevalerie nous a

représenté les hommes aux pieds des femmes, obéissant à leurs ordres,

se prosternant devant elles; ce sont des formes brillantes dont il

faut conserver toute la grâce; mais il est peut-être vrai qu'il n'y a

point de passion dans le coeur des femmes, si elles n'éprouvent pas

pour l'objet de leur amour une admiration, un respect qui n'est pas

exempt de crainte, et des sentimens de déférence qui vont presque

jusqu'à la soumission. Or, il me semble que les défauts mêmes de

Léonce sont de nature à produire ce genre d'impression.

Malheureusement les causes qui inspirent l'amour ne sont en aucune

manière des garanties de bonheur: il y a dans ce sentiment des

illusions toutes magiques, des peines qui redoublent l'affection, des

torts qui n'éclairent point sur les défauts de ce qu'on aime. Tant que

la surprise n'a point cessé, tant que le charme n'a point disparu,

tant que l'objet de ce sentiment est resté pour vous un être

surnaturel, l'âme agitée n'est point capable de juger ce qui lui

conviendroit à la longue, ce qui pourroit lui donner une destinée, un

repos tranquille et durable. Je ne dis point qu'un sentiment si

tumultueux rende heureux ceux qui l'éprouvent, mais je crois que quand

il existe véritablement, tels sont ses caractères, et qu'un homme

semblable à Léonce est singulièrement fait pour inspirer cette

passion, et pour rendre malheureuse celle qui s'y livre.

Les femmes règnent en souveraines dans les commencemens de l'amour, et

l'on ne peut pas exagérer, même dans les romans, tout ce que la

passion inspire à l'homme qui craint de n'être pas aimé; mais quand la

tendresse d'une femme est obtenue, si le lien sacré du mariage ne

donne pas aux sentimens un nouveau caractère, ne fait pas succéder à

la passion toutes les affections profondes et douces qui naissent de

l'intimité, il est certain que le coeur qui se refroidit le premier,

c'est celui des hommes; il ne leur est pas donné, comme à nous, d

avoir avant tout besoin d'être aimé: leur sort est trop indépendant,

leur existence trop forte, leur avenir trop certain, pour qu'ils

éprouvent cette terreur secrète de l'isolement, qui poursuit sans

cesse les femmes dont la destinée est la plus brillante.

L'amour de Delphine est plus parfait que celui de Léonce; cela doit

être, puisqu'elle aime et qu'elle est femme. Il n'est pas vrai que les

hommes soient trompeurs et perfides, comme le disent les vieilles

romances; mais il est vrai que si Delphine avoit refusé de rompre ses

voeux, Léonce l'en auroit plus aimée. Le changement qui s'opère clans

le coeur de son amant, au moment où elle est prête à lui faire un si

grand sacrifice, est, ce me semble, le plus triste, mais le plus moral

des exemples. La mystérieuse alliance des biens et des maux de la vie

est ainsi conçue: il ne suffit pas d'être sensible, bonne, généreuse;

il faut savoir triompher des affections les plus tendres; il faut

pouvoir exister par soi-même. La Providence, sans doute, a voulu que

nous fussions capables d'efforts. Les meilleurs mouvemens de l'âme,

quand on s'y livre entièrement, sont la source de beaucoup de peines.

La raison de cette triste vérité ne nous est pas connue; mais on doit

en conclure, cependant, qu'il existe un mérite supérieur à la bonté

même: c'est la force guidée par la vertu. L'empire sur son propre

coeur est plus saint, plus religieux que les qualités naturelles les

plus aimables. Les pauvres humains n'ont pas mérité sur cette terre le

bonheur qu'ils auroient goûté, s'il eût suffi de s'abandonner à une

âme douce et tendre, pour recueillir tous les plaisirs du sentiment et

toutes les jouissances de la morale.

Il étoit utile, je le crois, de fixer la réflexion sur une combinaison

nouvelle, sur l'effet que produiroit au milieu du monde une personne

comme Delphine, civilisée par ses agrémens, mais presque sauvage par

ses qualités. Rien de si facile, rien de si commun que de montrer les

malheurs attachés à la dépravation du coeur; mais c'est une morale

d'un ordre plus relevé que celle qui s'adresse aux âmes honnêtes

elles-mêmes, pour leur apprendre le secret de leurs peines et de leurs

fautes. Il y a une misanthropie pleine d'humeur, qui n'est que le

résultat des revers de l'amour-propre; mais comme les hommes ne sont

jamais ni aussi méchans qu'on le dit, ni aussi bons qu'on l'espère, il

faut tâcher de connoître d'avance la route qu'ils prendront pour nuire

de quelque manière à tout ce qui s'écarte de la ligne commune, et

s'accuser soi-même autant que les autres, non à cause des qualités

distinguées qui attirent l'envie, mais à cause des torts qui lui

donnent les moyens de vous attaquer. Enfin, je le crois, il existe

dans le monde une classe de personnes qui souffrent et jouissent

uniquement par les affections du coeur, et dont l'existence tout

intérieure est à peine comprise par le commun des hommes; je crois que

Delphine doit être utile à ces sortes de personnes, surtout si elles

joignent à de la sensibilité l'imagination active et douloureuse qui

multiplie les regrets sur le passé et les craintes pour l'avenir. On

ne sait pas assez quelle funeste réunion c'est, pour le bonheur,

qu'être doué d'un esprit qui juge, et d'un coeur qui souffre par les

vérités que l'esprit lui découvre. I1 faut un livre pour ce genre de

mal, et je crois que Delphine peut être ce livre. La plupart des

ouvrages ne traitent que des sentimens convenus, ne représentent

qu'une sorte de vie extérieure, que les actions et les pensées qu'on

doit montrer, que des caractères rangés, pour ainsi dire, par classes,

les bons et les mauvais, les foibles et les forts; mais le coeur

humain est un continuel mélange de tant de sentimens divers, que c'est

presque au hasard que l'on donne et des consolations et des conseils,

parce qu'on ne connoît jamais parfaitement ni les motifs secrets, ni

les peines cachées; aussi la plupart des êtres distingués ont-ils fini

par vivre loin du monde, fatigués qu'ils étoient de la banalité des

jugemens, des observations et des avis qu'on leur donnoit en échange

de leurs idées naturelles et de leurs impressions profondes.

La plaisanterie, qui de nos jours a perdu de sa grâce sans avoir perdu

de ses inconvéniens, s'attaque maintenant à tous les sentimens forts

et vrais, qu'on est convenu de dénigrer sous le nom de mélancolie, de

philosophie, d'enthousiasme; que sais-je, l'une des formules reçues,

l'une des modes littéraires du moment. Autrefois on étoit si délicat

sur le bon goût des manières et des écrits qu'il suffisoit à

l'amusement de plaisanter sur le ridicule des formes vulgaires ou des

expressions communes; à présent qu'à cet égard tout est confondu, la

plaisanterie est dirigée contre le sentiment et la pensée même: il

semble qu'il n'y ait qu'une chose à faire de la vie, c'est de se

livrer au genre de jouissances que la fortune peut donner, et de

consacrer les facultés de son esprit aux moyens d'acquérir cette

fortune. On appelle rêverie tout le reste, et l'on voudrait créer un

bon ton nouveau, qui pût donner un air provincial aux affections

profondes et aux idées généreuses.

Il y a pourtant dans la société des personnes, et ce ne sont pas les

moins aimables, qui réunissent beaucoup de gaîté dans l'esprit à

beaucoup de mélancolie dans le coeur, et dont la plaisanterie a

d'autant plus de grâce que leur caractère a plus de délicatesse. Dès

qu'on est dans le monde, ce n'est guère que par la gaîté qu'on peut

s'entendre et se plaire; la tristesse d'ailleurs est le secret de

l'âme, et ce seroit une sorte de profanation que de le confier aux

indifférens: mais ceux qui se moquent si agréablement de l'imagination

mélancolique, des pensées sombres que notre sort nous inspire,

habitent-ils une autre terre que la nôtre? Ne sont-ils point séparés

des objets de leur affection, n'ont-ils jamais cessé d'être aimés,

n'ont-ils pas enfin quelque idée confuse que la maladie, la vieillesse

ou la mort pourra troubler un jour leur joyeuse insouciance?

Comment réfléchir dans la solitude sans découvrir que tous les

sentimens profonds ont une teinte de tristesse, et que l'homme ne peut

s'élever au-dessus de l'existence physique, sans éprouver que le monde

moral est incomplet, et que plus l'on développe son esprit et son âme,

plus l'on sent les bornes de sa destinée? Les passions religieuses,

les passions ambitieuses sont toutes nées du besoin de remplir le vide

de la vie.

Je ne sais si l'on peut en conclure que les hommes devroient aspirer à

la dégradation; c'est une question inutile à traiter, puisqu'il n'est

pas probable que tous s'accordent à chercher le bonheur dans cette

route; mais je ne crois pas que depuis le commencement du monde, on

puisse citer un être distingué qui n'ait trouvé la vie inférieure à

ses désirs et à ses sentimens. Tibulle, Horace, Voltaire, les poètes

les plus cités pour leur philosophie voluptueuse ou légère, rappellent

la mort au milieu de leurs plus riantes pensées, et jamais l'esprit et

le coeur n'ont réfléchi sans trouver au fond de tout une pensée

mélancolique.

L'amour, cette affection qui règne seule pendant qu'elle règne,

réveille souvent dans notre âme des idées rêveuses et tristes; on se

retrace alors les peines inséparables de la vie humaine, mais sans en

éprouver ni crainte ni douleur; et tel est l'enchantement d'aimer que

lorsque Tibulle souhaite de tenir en expirant la main de sa maîtresse,

il ne voit plus dans la mort, dans cette pensée si redoutable pour

l'homme isolé, qu'un dernier regard plein de tendresse, une expression

d'amour plus touchante et plus sacrée.

Voilà, dira-t-on, quel est le vrai danger de votre roman; vous n'y

vantez que la jeunesse et l'amour; vous ne peignez pas la vie sous ses

rapports sérieux et nécessaires; vous dégoûtez de l'existence grave et

froide que la nature destine à la moitié des êtres et à la moitié de

la vie. Je répondrai d'abord que ce reproche doit s'adresser aux

romans en général, plus qu'à celui de Delphine en particulier; les

ouvrages dramatiques, quels qu'ils soient, cherchent dans le coeur les

sentimens dont l'intérêt est le plus vif et le plus général; mais il

me semble que madame de Cerlebe, mademoiselle d'Albémar, la famille

des aveugles, tous les personnages enfin qui ne faisant pas le sujet

principal du roman n'expriment pas le sentiment qui en est le noeud,

peignent avec chaleur les plaisirs des sentimens qui conviennent à

tous les âges. Je concevrois fort bien comment, au milieu de moeurs

très-austères, on trouveroit dangereuses toutes les peintures de

l'amour, quelque pures et quelque délicates qu'elles fussent; mais il

me semble que dans notre pays et dans notre siècle, ce n'est pas

l'amour qui corrompt la morale, mais le mépris de tous les principes

causé par le mépris de tous les sentimens.

Puisqu'il est vrai que l'amour existe dans le coeur, tout ce qui tend

à l'élever et à l'ennoblir contribue à la dignité de la nature

humaine: les mariages les plus heureux, même dans la vieillesse, sont

ceux qui de souvenirs en souvenirs retentissent jusqu'à l'amour. On

n'a jamais dit l'amitié filiale, l'amitié maternelle: on a voulu que

le mot le plus tendre fût consacré au plus tendre des sentimens;

l'amour de l'humanité, l'amour de Dieu, toutes les affections fortes,

semblent avoir entre elles une analogie qui fait choisir le même terme

pour les exprimer toutes: la puissance d'aimer est la source de tout

ce que les hommes ont fait de noble, de pur et de désintéressé sur

cette terre. Je crois donc que les ouvrages qui développent cette

puissance avec délicatesse et sensibilité, font toujours plus de bien

que de mal: presque tous les vices humains supposent de la dureté dans

l'âme. Les hommes les plus courageux sont souvent ceux qui sont le

plus aisément attendris; le récit des actions vraiment touchantes,

vraiment généreuses, fait venir une larme dans les yeux de celui que

la mort ne sauroit épouvanter. Il y a dans l'enthousiasme pour tout ce

qui est noble et bon quelque chose de si délicieux, qu'on ne peut

s'empêcher de prendre ces impressions pour le présage d'une autre vie;

et si notre âme n'est pas capable de les éprouver sans quelque mélange

de sentimens terrestres, peut-être est-il permis de se servir de

l'amour même, pour exciter dans le coeur cette énergie de sentiment

qui doit le rendre capable un jour d'affections plus pures et plus

durables.

Divers motifs m'ont engagée à changer le dénoûment de Delphine; mais

comme je n'ai point fait ce changement pour céder à l'opinion de

quelques personnes, qui ont prétendu que le suicide devoit être exclu

des compositions dramatiques, il me semble qu'il convient de rappeler

ici qu'un auteur n'exprime point son opinion particulière, en faisant

agir ses personnages de telle ou telle manière. Athalide se tue, dans

Bajazet, Hermione, dans Andromaque, etc.; et pour cela l'on n'a point

dit que Racine approuvât le suicide. Quand Addison, l'un des plus

respectables caractères qui aient existé, a fait la tragédie de Caton

d'Utique, non-seulement il a cru qu'un tel sujet pouvoit être moral et

beau, quoiqu'il se terminât par un suicide; mais de plus, il a fait

précéder cette action d'un admirable monologue, qui contient peut-être

les sentimens les plus religieux, les plus purs et les plus nobles

qu'on ait jamais exprimés dans aucune langue. Delphine, élevée dans le

christianisme, dit positivement qu'elle commet une grande faute en se

tuant, et sa prière exprime, je crois, son repentir avec force. Il

m'est impossible de comprendre ce qu'il y a d'immoral dans cette

situation ainsi représentée.

Je ne sais dans quel écrit du dix-neuvième siècle on dit que _le

secret du parti philosophique, c'est le suicide_. Il faut convenir que

si une telle assertion étoit vraie, ce parti auroit choisi une

singulière manière de se recruter. Je n'ai point prétendu, dans

Delphine, discuter le suicide, cette grande question qui inspire tant

de pitié à la fois pour la folie et pour la raison humaine; et je ne

pense pas qu'on puisse trouver un argument pour ou contre le suicide,

dans l'exemple d'une femme qui, suivant à l'échafaud l'objet de toute

sa tendresse, n'a pas la force de supporter la vie sous le poids d'une

telle douleur.

Il y a une sévérité de principes qui tient aux sentimens les meilleurs

et les plus purs: l'enthousiasme des sacrifices, l'ardeur de se

dévouer, l'amour de la perfection, inspirent cette sévérité, et ce

sont souvent les âmes les plus tendres qui ont éprouvé le besoin de

guider et d'exalter ainsi tout à la fois les pensées qui les

agitoient; mais il existe un autre genre de sévérité, qui se montre

souvent impitoyable pour la foiblesse et le malheur; celle-là n'est

jamais, je crois, exempte d'hypocrisie. L'autorité de la religion est

positive; mais l'influence de l'écrivain moraliste, quel que soit le

sujet qu'il traite, appartient presque uniquement à la connoissance du

coeur humain. L'austérité non motivée n'est que du despotisme, sans

moyen de se faire obéir: il faut pénétrer dans les secrets de la

douleur et reconnoître la puissance des passions, pour peindre avec

force les peines amères qu'elles causent. Les triomphes que la raison

a remportés sur le coeur ne sont pas tous de la même nature; il en est

qui prouvent la foiblesse des sentimens qu'on a vaincus, plus que la

force de la raison qui a obtenu la victoire. Il ne suffit donc pas

d'établir la nécessité des sacrifices pour être vraiment utile aux

caractères d'une sensibilité profonde; il faut leur montrer qu'on les

comprend, avant d'essayer de les diriger; il faut avoir souffert, pour

être écouté de ceux qui souffrent, et, comme Arie, avoir essayé le

poignard sur son propre coeur, avant de déclarer _qu'il ne fait point

de mal_.

Il me semble qu'en parlant de morale, les personnes vraies éprouvent

une sorte de modestie, une sorte de crainte de se faire croire plus

parfaites qu'elles ne sont, qui donne beaucoup de douceur à leur

langage, et le rend ainsi plus persuasif. Les écrivains, comme les

instituteurs, améliorent bien plus sûrement par ce qu'ils inspirent

que par ce qu'ils enseignent. Les pensées délicates et pures, dans la

vie comme dans les livres, animent chaque parole, se peignent dans

chaque trait, sans qu'il soit pour cela nécessaire de les déclarer

formellement, ni de les rédiger en maximes; et la moralité d'un

ouvrage d'imagination consiste bien plus dans l'impression générale

qu'on en reçoit, que dans les détails qu'on en retient.

Delphine · 第 8 / 322 题