M. d'Harville jeta un regard sinistre sur l'intendant.

Nous renonçons à peindre l'expression de sauvage ironie avec laquelle il

dit à M. Doublet, en lui frappant familièrement sur l'épaule:

--Avec cent vingt-six mille francs de rente en terres et une femme comme

la mienne... et un enfant qui ressemble à un chérubin... il ne reste

plus rien à désirer, n'est-ce pas?

--Eh! eh! monsieur le marquis, répondit naïvement l'intendant, il reste

à désirer de vivre le plus longtemps possible, pour marier mademoiselle

votre fille et être grand-père. Arriver à être grand-père, c'est ce que

je souhaite à monsieur le marquis, comme à Mme la marquise d'être

grand'mère et arrière-grand'mère.

--Ce bon M. Doublet qui songe à Philémon et Baucis. Il est toujours

plein d'à-propos.

--Monsieur le marquis est trop bon. Il n'a rien à m'ordonner?

--Rien. Ah! si, pourtant. Combien avez-vous en caisse?

--Dix-neuf mille trois cents et quelques francs pour le courant,

monsieur le marquis, sans compter l'argent déposé à la banque.

--Vous m'apporterez ce matin dix mille francs en or et vous les

remettrez à Joseph si je suis sorti.

--Ce matin?

--Ce matin.

--Dans une heure les fonds seront ici. Monsieur le marquis n'a plus rien

à me dire?

--Non, monsieur Doublet.

--Cent vingt-six mille francs de rente en sacs, en sacs! répéta

l'intendant en s'en allant. C'est un beau jour pour moi que celui-ci; je

craignais tant que cette ferme si à notre convenance ne nous

échappât!... Votre serviteur, monsieur le marquis.

--Au revoir, monsieur Doublet.

À peine l'intendant fut-il sorti que M. d'Harville tomba sur un fauteuil

avec accablement; il appuya ses deux coudes sur son bureau, et cacha sa

figure dans ses mains.

Pour la première fois depuis qu'il avait reçu la lettre fatale de Sarah,

il put pleurer.

--Oh! disait-il, cruelle dérision de la destinée qui m'a fait riche!...

Que mettre dans ce cadre d'or, maintenant? Ma honte! L'infamie de

Clémence!... infamie qu'un éclat va faire rejaillir peut-être jusque sur

le front de ma fille! Cet éclat... dois-je m'y résoudre, ou dois-je

avoir pitié de...

Puis, se levant, l'oeil étincelant, les dents convulsivement serrées, il

s'écria d'une voix sourde:

--Non, non! du sang, du sang! Le terrible sauve du ridicule! Je

comprends maintenant son aversion... la misérable!

Puis, s'arrêtant tout à coup, comme atterré par une réflexion soudaine,

il reprit d'une voix sourde:

--Son aversion... oh! je sais bien ce qui la cause: je lui fais horreur,

je l'épouvante!

Et après un long silence:

--Mais est-ce ma faute, à moi? Faut-il qu'elle me trompe pour cela? Au

lieu de haine, n'est-ce pas la pitié que je mérite? reprit-il en

s'animant par degrés. Non, non, du sang!... tous deux, tous deux!... car

elle lui a sans doute _tout dit_ à L'AUTRE.

Cette pensée redoubla la fureur du marquis.

Il leva ses deux poings crispés vers le ciel; puis, passant sa main

brûlante sur ses yeux, et sentant la nécessité de rester calme devant

ses gens, il rentra dans sa chambre à coucher avec une apparente

tranquillité: il y trouva Joseph.

--Eh bien! les fusils?

--Les voilà, monsieur le marquis; ils sont en parfait état.

--Je vais m'en assurer. Ma femme a-t-elle sonné?

--Je ne sais pas, monsieur le marquis.

--Va t'en informer.

Le valet de chambre sortit.

M. d'Harville se hâta de prendre dans la boîte à fusils une petite poire

à poudre, quelques balles, des capsules; puis il referma le nécessaire

et garda la clef. Il alla ensuite à la panoplie, y prit une paire de

pistolets de Manton de demi-grandeur, les chargea et les fit facilement

entrer dans les poches de sa longue redingote de matin.

À ce moment Joseph rentra.

--Monsieur, on peut entrer chez Mme la marquise.

--Est-ce que Mme d'Harville a demandé sa voiture?

--Non, monsieur le marquis; Mlle Juliette a dit devant moi au cocher de

Mme la marquise qui venait demander les ordres pour la matinée que comme

il faisait froid et sec, madame sortait à pied... si elle sortait.

--Très-bien. Ah! j'oubliais: si je vais à la chasse, ce sera demain ou

après. Dis à Williams de visiter le petit briska vert ce matin même; tu

m'entends?

--Oui, monsieur le marquis. Vous ne voulez pas votre canne?

--Non. N'y a-t-il pas une place de fiacres ici près?

--Tout près, au coin de la rue de Lille.

Après un moment d'hésitation et de silence, le marquis reprit:

--Va demander à Mlle Juliette si Mme d'Harville est visible.

Joseph sortit.

--Allons... c'est un spectacle comme un autre. Oui, je veux aller chez

elle et observer le masque doucereux et perfide sous lequel cette infâme

rêve sans doute l'adultère de tout à l'heure; j'écouterai sa bouche

mentir pendant que je lirai le crime dans son coeur déjà vicié. Oui,

cela est curieux... voir comment vous regarde, vous parle et vous répond

une femme qui, l'instant d'après, va souiller votre nom d'une de ces

taches ridicules et horribles qu'on ne lave qu'avec des flots de sang.

Fou que je suis! Elle me regardera, comme toujours, le sourire aux

lèvres, la candeur au front! Elle me regardera comme elle regarde sa

fille en la baisant au front et en lui faisant prier Dieu. Le regard...

le miroir de l'âme (et il haussa les épaules avec mépris)! plus il est

doux et pudique, plus il est faux et corrompu! Elle le prouve... et j'y

ai été pris comme un sot. Ô rage! Avec quel froid et insolent mépris

elle devait me contempler à travers ce miroir imposteur, lorsqu'au

moment peut-être où elle allait trouver _l'autre_... je la comblais de

preuves d'estime et de tendresse... je lui parlais comme à une jeune

mère chaste et sérieuse, en qui j'avais mis l'espoir de toute ma vie.

Non! non! s'écria M. d'Harville en sentant sa fureur s'augmenter, non!

je ne la verrai pas, je ne veux pas la voir... ni ma fille non plus...

je me trahirais, je compromettrais ma vengeance.

En sortant de chez lui, au lieu d'entrer chez Mme d'Harville, il dit

seulement à la femme de chambre de la marquise:

--Vous direz à Mme d'Harville que je désirais lui parler ce matin, mais

que je suis obligé de sortir pour un moment; si par hasard il lui

convenait de déjeuner avec moi, je serai rentré vers midi; sinon qu'elle

ne s'occupe pas de moi.

«Pensant que je vais rentrer, elle se croira beaucoup plus libre», se

dit M. d'Harville. Et il se rendit à la place de fiacres voisine de sa

maison.

--Cocher, à l'heure!

--Oui, bourgeois, il est onze heures et demie. Où allons-nous?

--Rue de Belle-Chasse, au coin de la rue Saint-Dominique, le long du mur

d'un jardin qui se trouve là... tu attendras.

--Oui, bourgeois.

M. d'Harville baissa les stores. Le fiacre partit et arriva bientôt

presque en face de la maison du marquis. De cet endroit, personne ne

pouvait sortir de chez lui sans qu'il le vît.

Le rendez-vous accordé par sa femme était pour une heure; l'oeil

ardemment fixé sur la porte de sa demeure, il attendit.

Sa pensée était entraînée par un torrent de colères si effrayantes et si

vertigineuses que le temps lui semblait passer avec une incroyable

rapidité.

Midi sonnait à Saint-Thomas-d'Aquin, lorsque la porte de l'hôtel

d'Harville s'ouvrit lentement, et la marquise sortit.

--Déjà!... Ah! quelle attention! Elle craint de faire attendre

l'autre!... se dit le marquis avec une ironie farouche.

Le froid était vif, le pavé sec.

Clémence portait un chapeau noir recouvert d'un voile de blonde de la

même couleur, et une douillette de soie raisin de Corinthe; son immense

châle de cachemire bleu foncé retombait jusqu'au volant de sa robe,

qu'elle releva légèrement et gracieusement pour traverser la rue.

Grâce à ce mouvement, on vit jusqu'à la cheville son petit pied étroit

et cambré, merveilleusement chaussé d'une bottine de satin turc.

Chose étrange, malgré les terribles idées qui le bouleversaient, M.

d'Harville remarqua dans ce moment le pied de sa femme, qui ne lui avait

jamais paru plus coquet et plus joli. Cette vue exaspéra sa fureur; il

sentit jusqu'au vif les morsures aiguës de la jalousie sensuelle... il

vit l'autre à genoux, portant avec ivresse ce pied charmant à ses

lèvres. En une seconde, toutes les ardentes folies de l'amour, de

l'amour passionné, se peignirent à sa pensée en traits de flamme.

Et alors, pour la première fois de sa vie, il ressentit au coeur une

affreuse douleur physique, un élancement profond, incisif, pénétrant,

qui lui arracha un cri sourd. Jusqu'alors son âme seule avait souffert,

parce que jusqu'alors il n'avait songé qu'à la sainteté des devoirs

outragés.

Son impression fut si cruelle qu'il put à peine dissimuler l'altération

de sa voix pour parler au cocher, en soulevant à demi le store.

--Tu vois bien cette dame en châle bleu et en chapeau noir, qui marche

le long du mur?

--Oui, bourgeois.

--Marche au pas, et suis-la... Si elle va à la place des fiacres où je

t'ai pris, arrête-toi, et suis la voiture où elle montera.

--Oui, bourgeois... Tiens, tiens, c'est amusant!

Mme d'Harville se rendit en effet à la place des fiacres et monta dans

une de ces voitures.

Le cocher de M. d'Harville la suivit.

Les deux fiacres partirent.

Au bout de quelque temps, au grand étonnement du marquis, son cocher

prit le chemin de l'église de Saint-Thomas-d'Aquin, et bientôt il

s'arrêta.

--Eh bien! que fais-tu?

--Bourgeois, la dame vient de descendre à l'église... Sapristi!... jolie

petite jambe tout de même... C'est très-amusant.

Mille pensées diverses agitèrent M. d'Harville; il crut d'abord que sa

femme, remarquant qu'on la suivait, voulait dérouter les poursuites.

Puis il songea que peut-être la lettre qu'il avait reçue était une

calomnie indigne... Si Clémence était coupable, à quoi bon cette fausse

apparence de piété? N'était-ce pas une dérision sacrilège?

Un moment M. d'Harville eut une lueur d'espoir, tant il y avait de

contraste entre cette apparente piété et la démarche dont il accusait sa

femme.

Cette consolante illusion ne dura pas longtemps.

Son cocher se pencha et lui dit:

--Bourgeois, la petite dame remonte en voiture.

--Suis-la...

--Oui, bourgeois! Très-amusant! très-amusant!...

Le fiacre gagna les quais, l'Hôtel-de-Ville, la rue Sainte-Avoye, et

enfin la rue du Temple.

--Bourgeois, dit le cocher en se retournant vers M. d'Harville, le

camarade vient d'arrêter au n° 17, nous sommes au 13, faut-il arrêter

aussi?

--Oui!...

--Bourgeois, la petite dame vient d'entrer dans l'allée du n° 17.

--Ouvre-moi.

--Oui, bourgeois...

Quelques secondes après, M. d'Harville entrait dans l'allée sur les pas

de sa femme.

Les mystères de Paris, Tome I · 第 89 / 98 题