Voulant à tout prix avertir Mme d'Harville du danger qu'elle courait,
Rodolphe, parti de l'ambassade sans attendre la fin de l'entretien de
Tom et de Sarah, ignorait le complot tramé par eux contre Fleur-de-Marie
et le péril imminent qui menaçait cette jeune fille.
Malgré son zèle, Rodolphe ne put malheureusement sauver la marquise,
comme il l'espérait.
Celle-ci, en sortant de l'ambassade, devait par convenance paraître un
moment chez Mme de Nerval; mais, vaincue par les émotions qui
l'agitaient, Mme d'Harville n'eut pas le courage d'aller à cette seconde
fête et rentra chez elle.
Ce contretemps perdit tout.
M. de Graün, ainsi que presque toutes les personnes de la société de la
comtesse ***, était invité chez Mme de Nerval. Rodolphe l'y conduisit
rapidement, avec ordre de chercher Mme d'Harville dans le bal, et de la
prévenir que le prince, désirant lui dire le soir même quelques mots du
plus grand intérêt, se trouverait à pied devant l'hôtel d'Harville, et
qu'il s'approcherait de la voiture de la marquise pour lui parler à sa
portière pendant que ses gens attendraient l'ouverture de la porte
cochère.
Après beaucoup de temps perdu à chercher Mme d'Harville dans ce bal, le
baron revint... Elle n'y avait pas paru.
Rodolphe fut au désespoir; il avait sagement pensé qu'il fallait avant
tout avertir la marquise de la trahison dont on voulait la rendre
victime; car alors la délation de Sarah, qu'il ne pouvait empêcher,
passerait pour une indigne calomnie. Il était trop tard... Cette lettre
infâme était parvenue au marquis à une heure après minuit.
Le lendemain matin, M. d'Harville se promenait lentement dans sa chambre
à coucher, meublée avec une élégante simplicité et seulement ornée d'une
panoplie d'armes modernes et d'une étagère garnie de livres.
Le lit n'avait pas été défait, pourtant la courtepointe de soie pendait
en lambeaux; une chaise et une petite table d'ébène à pieds tors étaient
renversées près de la cheminée; ailleurs on voyait sur le tapis les
débris d'un verre de cristal, des bougies à demi écrasées et un flambeau
à deux branches qui avait roulé au loin.
Ce désordre semblait causé par une lutte violente.
M. d'Harville avait trente ans environ, une figure mâle et caractérisée,
d'une expression ordinairement agréable et douce, mais alors contractée,
pâle, violacée; il portait ses habits de la veille; son cou était nu,
son gilet ouvert; sa chemise déchirée paraissait tachée çà et là de
quelques gouttes de sang; ses cheveux bruns, ordinairement bouclés,
retombaient roides et emmêlés sur son front livide.
Après avoir encore longtemps marché, les bras croisés, la tête basse, le
regard fixe et rouge, M. d'Harville s'arrêta brusquement devant son
foyer éteint, malgré la forte gelée survenue pendant la nuit. Il prit
sur le marbre de la cheminée cette lettre, qu'il relut, avec une
dévorante attention, à la clarté blafarde de ce jour d'hiver:
«Demain à une heure, votre femme doit se rendre rue du Temple, n° 17,
pour une amoureuse entrevue. Suivez-la, et vous saurez tout... Heureux
époux!»
À mesure qu'il lisait ces mots, déjà tant de fois lus pourtant... ses
lèvres, bleuies par le froid, semblaient convulsivement épeler lettre
par lettre ce funeste billet.
À ce moment la porte s'ouvrit, un valet de chambre entra.
Ce serviteur, déjà vieux, avait les cheveux gris, une figure honnête et
bonne.
Le marquis retourna brusquement la tête sans changer de position, tenant
toujours la lettre entre ses deux mains.
--Que veux-tu? dit-il durement au domestique.
Celui-ci, au lieu de répondre, contemplait d'un air de stupeur
douloureuse le désordre de la chambre; puis, regardant attentivement son
maître, il s'écria:
--Du sang à votre chemise... Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, vous vous
serez blessé! Vous étiez seul, pourquoi ne m'avez-vous pas sonné comme à
l'ordinaire, lorsque vous avez ressenti les...?
--Va-t'en!
--Mais, monsieur le marquis, vous n'y pensez pas, votre feu est éteint,
il fait ici un froid mortel, et surtout après votre...
--Te tairas-tu? Laisse-moi!
--Mais, monsieur le marquis, reprit le valet de chambre tout tremblant,
vous avez donné ordre à M. Doublet d'être ici ce matin à dix heures et
demie; il est dix heures et demie, et il est là avec le notaire.
--C'est juste, dit amèrement le marquis en reprenant son sang-froid.
Quand on est riche, il faut songer aux affaires. C'est si beau, la
fortune.
Puis il ajouta:
--Fais entrer M. Doublet dans mon cabinet.
--Il y est, monsieur le marquis.
--Donne-moi de quoi m'habiller. Tout à l'heure je sortirai.
--Mais, monsieur le marquis...
--Fais ce que je te dis, Joseph, dit M. d'Harville d'un ton plus doux.
Puis il ajouta:
--Est-on déjà entré chez ma femme?
--Je ne crois pas que Mme la marquise ait encore sonné.
--On me préviendra dès qu'elle sonnera.
--Oui, monsieur le marquis.
--Dis à Philippe de venir t'aider: tu n'en finiras pas!
--Mais, monsieur, attendez que j'aie un peu rangé ici, répondit
tristement Joseph. On s'apercevrait de ce désordre, et l'on ne
comprendrait pas ce qui a pu arriver cette nuit à monsieur le marquis.
--Et si l'on comprenait... ce serait bien hideux, n'est-ce pas? reprit
M. d'Harville d'un ton de raillerie douloureuse.
--Ah! monsieur, s'écria Joseph, Dieu merci, personne ne se doute...
--Personne?... Non, personne! répondit le marquis d'un air sombre.
Pendant que Joseph s'occupait de réparer le désordre de la chambre de
son maître, celui-ci alla droit à la panoplie dont nous avons parlé,
examina attentivement pendant quelques minutes les armes qui la
composaient, fit un geste de satisfaction sinistre et dit à Joseph:
--Je suis sûr que tu as oublié de faire nettoyer mes fusils qui sont
là-haut dans mon nécessaire de chasse?
--Monsieur le marquis ne m'en a pas parlé..., dit Joseph d'un air
étonné.
--Si, mais tu l'as oublié.
--Je proteste à monsieur le marquis...
--Ils doivent être dans un bel état!
--Il y a un mois à peine qu'on les a rapportés de chez l'armurier.
--Il n'importe; dès que je serai habillé, va me chercher ce nécessaire,
j'irai peut-être à la chasse demain ou après, je veux examiner ces
fusils.
--Je les descendrai tout à l'heure.
La chambre remise en ordre, un second valet de chambre vint aider
Joseph.
La toilette terminée, le marquis entra dans le cabinet où l'attendaient
M. Doublet, son intendant, et un clerc de notaire.
--C'est l'acte que l'on vient lire à M. le marquis, dit l'intendant; il
ne reste plus qu'à le signer.
--Vous l'avez lu, monsieur Doublet?
--Oui, monsieur le marquis.
--En ce cas, cela suffit... je signe.
Il signa, le clerc sortit.
--Moyennant cette acquisition, monsieur le marquis, dit M. Doublet d'un
air triomphant, votre revenu financier, en belles et bonnes terres, ne
va pas à moins de cent vingt-six mille francs en sacs. Savez-vous que
cela est rare, monsieur le marquis, un revenu de cent vingt-six mille
francs en terres?
--Je suis un homme bien heureux, n'est-ce pas, monsieur Doublet? Cent
vingt-six mille francs de rente en terres! Il n'y a pas de félicité
pareille!
--Sans compter le portefeuille de monsieur le marquis... sans
compter...
--Certainement, et sans compter... tant d'autres bonheurs encore!
--Dieu soit loué! monsieur le marquis, car il ne vous manque rien:
jeunesse, richesse, bonté, santé... tous les bonheurs réunis, enfin; et
parmi eux, dit M. Doublet en souriant agréablement, ou plutôt à leur
tête, je mets celui d'être l'époux de Mme la marquise et d'avoir une
charmante petite fille qui ressemble à un chérubin.