Messieurs

Comme représentant de la Reine dans la province de Québec, je vous

remercie de la santé que vous venez de boire. Elle est une nouvelle

preuve de cette loyauté inaltérable que les Canadiens-Français ont

manifestée en tant de circonstances.

Cette province est peuplée en grande partie de Canadiens-Français, et

je suis fier de pouvoir proclamer hautement que Sa Majesté la reine

Victoria ne compte pas une province plus fidèle, au drapeau. anglais. Et

ce n'est pas par oubli du passé, par déchéance nationale, par faiblesse,

qu'il en est ainsi. C'est au contraire par réflexion, par raison, par

expérience, par sagacité politique, que nous en sommes arrivés à ce

résultat.

Lors de la chute du gouvernement français en ce pays, il y eut parmi

la population un sentiment de malaise et de regret entièrement

incontrôlables. La vieille France, le drapeau blanc, les exploits

accomplis dans la lutte suprême, tous ces souvenirs glorieux et chers

faisaient battre les coeurs et maintenaient les esprits dans un état de

défiance et de désaffection pour le pouvoir nouveau. Les tracasseries

administratives ne firent d'abord qu'augmenter ce sentiment. Mais à

mesure que le gouvernement se départit de ses rigueurs et fit des

concessions plus larges, la confiance naquit, les rancunes s'apaisèrent,

et petit à petit on vit s'établir un nouvel ordre de choses où

l'Angleterre se montra plus sagement libérale et le peuple de cette

province plus sympathique. Les progrès furent lents, mais n'en furent

pas moins réels. Il y eut bien des pas en arrière; mais, enfin,

graduellement les principes fondamentaux du gouvernement anglais

s'introduisirent dans notre constitution politique.

Cette constitution britannique qui a peut-être été à un certain moment

la plus parfaite du monde, on nous l'a accordée, pour ainsi dire pièce

par pièce. L'édifice n'a été parachevé qu'après bien des années de

travail, et cependant les garanties qu'on nous a accordées dès le

commencement, les droits politiques et sociaux dont on nous a mis

successivement en possession ont suffi pour gagner notre affection à la

couronne à laquelle nous avions été cédés.

Nous sommes restés fidèles au nouveau drapeau comme nous l'avions été

à l'ancien, comptant que l'avenir et notre persévérance nous

apporteraient; les droits et les légitimes libertés qui nous manquaient

encore.

Nous avons eu raison, Messieurs, d'agir ainsi; ce qui se passe sous

nos yeux, de nos jours, en est une preuve. Aujourd'hui, en effet, nous

sommes presque entièrement les arbitres de nos propres destinées.

Nous jouissons d'institutions libres, et d'une sécurité sociale

malheureusement inconnue à d'autres pays. Nous grandissons à l'ombre

protectrice de l'étendard d'Angleterre et nous n'avons à craindre, au

moins pour le présent, ni les révolutions, ni les bouleversements, ni

les discordes intérieures qui tourmentent notre ancienne patrie. La

province de Québec est en possession du "self-government" et aucun pays

au monde n'a plus de libertés civiles que le nôtre. Il n'est donc pas

surprenant que nous soyons des sujets fidèles de la couronne anglaise.

Cette loyauté des Canadiens-Français a été mise plus d'une fois

à l'épreuve. Au lendemain de la cession, en 1773, les Américains

rencontrèrent un obstacle invincible dans le respect des habitants de ce

pays pour le serment de leur allégeance. Il suffit pour s'en convaincre

de se rappeler le siège de Québec par l'armée du Congrès. Mais c'est

surtout en 1812 que se sont manifestées avec plus d'éclat la fidélité et

la valeur de notre peuple. C'est alors qu'on a vu les enfants du Canada

français se lever spontanément pour la défense d'une colonie anglaise;

c'est alors que nos braves miliciens, dont nous pourrons encore

quelquefois saluer dans nos rues les débris glorieux, se sont précipités

vers la frontière à l'appel d'un gouverneur Anglais, pour repousser les

envahisseurs; c'est alors que l'impétuosité française et la calme valeur

anglaise se sont complétées l'une par l'autre, comme elles firent plus

tard sous les murs de Sébastopol; c'est alors que nous donnâmes à

la journée de Carillon, une soeur immortelle dans la bataille de

Châteauguay, et que le nom du soldat dont nous célébrons aujourd'hui la

mémoire, de l'héroïque de Salaberry, entra soudain dans l'histoire comme

la plus éclatante personnification du courage et de la gloire militaire

de notre race. Messieurs, le nom de Salaberry est pour nous plus qu'un

souvenir de triomphe, c'est un symbole, un symbole de ce nouvel état de

choses qui, cinquante-deux ans après la bataille des plaines d'Abraham,

faisait remporter à des soldats d'origine française une victoire

anglaise.

Depuis cette époque, comme je le disais tout à l'heure, ce mouvement de

transformation s'est accéléré, s'est accentué. Nous formons maintenant

une grande nation composée de nationalités diverses, mais unies dans un

même sentiment: l'amour de la patrie commune. C'est ce sentiment qui

animait les soldats de 1812, c'est ce sentiment qui doit nous rallier

lorsqu'il s'agit des intérêts et de la renommée de notre pays. Et si

jamais la guerre nous appelait de nouveau aux frontières, si jamais une

armée ennemie s'avançait dans nos campagnes et menaçait nos villes, je

suis sûr qu'il se trouverait encore parmi nous un autre de Salaberry

pour nous conduire à un autre Châteauguay.

La démonstration d'aujourd'hui, cette statue qu'on a élevée au héros

canadien, ces honneurs rendus à la mémoire d'un vaillant soldat, sont

en même temps qu'un acte de justice et de reconnaissance un haut

enseignement pour les générations actuelles. Ils proclament quel est le

prix des vertus guerrières et du dévouement à la patrie, et ne peuvent

manquer d'être, dans un moment donné, un puissant encouragement pour

tous qui parcourent la carrière des armes. Depuis quelques années on

s'est sérieusement occupé de l'organisation et du mouvement militaire en

ce pays.

Eh bien, je crois qu'une démonstration comme celle à laquelle nous avons

assisté aujourd'hui est de nature à produire dans ce sens les meilleurs

résultats et à jeter dans l'esprit du peuple de cette province des

germes qui ne resteront pas sans fruits pour l'avenir. Je considère donc

qu'il est de mon devoir de profiter de cette circonstance pour féliciter

cordialement les organisateurs et les promoteurs de cette oeuvre de

reconnaissance nationale. C'est en glorifiant les grands hommes qu'une

nation se grandit elle-même; et l'expérience de tous les peuples est

là pour démontrer cette vérité historique: que les honneurs rendus

aux morts illustres sont une semence féconde de vertus civiques, de

dévouement et d'héroïsme.

Le Héros de Châteauguay · 第 11 / 18 题