Enfin le quatre août de la même année, (1880) le comité de Chambly
autorisait M. Dion à confier à notre jeune et distingué sculpteur
Canadien, M. Hébert, l'exécution du monument projeté, et à lui payer
la somme de quatorze cents piastres, à la condition que l'ouvrage fût
terminé dans le mois de mars mil huit cent quatre vingt-un.
On ne pouvait faire un meilleur choix.
M. Hébert a fait ses preuves; c'est lui qui a exécuté sous la direction
de son maître distingué, M. Bourassa, la magnifique statue de Notre-Dame
de Lourdes. Il se mit à l'oeuvre et remplit les conditions de son
contrat. Dans le mois de mars mil huit cent quatre vingt-un, la statue,
exposée dans une vitrine sur la rue Notre-Dame, attirait l'admiration
générale. Voici la description que la _Minerve_ en faisait à cette
époque. "La statue est en bronze. Elle est en pied et mesure six pieds
et demi, y compris le socle. Le héros est debout, appuyé sur la jambe
gauche. La position est celle du militaire au repos. Attitude calme et
noble, assurée, sans jactance, tel qu'il convient à un héros. La tête
est droite, le regard porté en avant, comme contemplant le champ de
bataille."
"Ses deux mains se croisent sur la poignée du sabre, dont la pointe
repose sur le socle. Le manteau militaire, attaché sur les épaules et
rejeté en arrière, vient se replier sur la bouche d'un canon place à la
gauche."
"La base est d'une grande simplicité mais très élégante dans la forme.
Elle appartient au style dorique, arec écusson portant les armes de la
famille du héros, celles de Chambly et de la province de Québec. Sur
la face principale est inscrit:--Au héros de Châteauguay, 26 Octobre
1818.--"
"Au bas de cette inscription est un trophée composé du drapeau des
Voltigeurs d'une branche de laurier et d'une couronne. Le monument,
statue et piédestal compris, aura une hauteur de vingt-sept pieds."
Enfin, le sept juin mil huit cent quatre vingt-un, l'inauguration du
monument avait lieu à Chambly. Jamais ce village n'avait vu et ne verra
probablement réunion plus imposante, spectacle plus grandiose. Le
gouverneur-général, le marquis de Lorne, le lieutenant-gouverneur,
T. Robitaille, plusieurs membres du gouvernement, grand nombre de
militaires, de prêtres et de députés, des représentants de nos sociétés
nationales, les hommes les plus marquants de notre société s'étaient
donné rendez-vous à cette belle fête.
Chambly, de loin, ressemblait à un immense pavillon couvert de drapeaux
de verdure et de fleurs.
Le 65° bataillon, sous le commandement du lieutenant-colonel Ouimet, fut
naturellement le premier rendu sur les lieux avec sa belle musique et
les officiers de la Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Presqu'en même
temps, arrivaient son Honneur le lieutenant-gouverneur de Québec et
madame Robitaille qui passèrent une partie de l'avant-midi à visiter
les principaux établissements de l'endroit, l'hôpital, le collège et
le couvent (les Dames de la Congrégation) où une adresse charmante
fut présentée à madame Robitaille qui répondit en termes non moins
charmants.
Vers midi et demi un superbe goûter, ordonné par les officiers du 65°,
fut servi, dans une des salles des casernes, à tout le bataillon et à
bon nombre d'invités, au nombre desquels étaient sir Hector Langevin,
les honorables MM. Caron, Mousseau, MM. Mercier, M. P. P., Coursol, M.
P., Ryan, M. P., Bergeron, M. P., Préfontaine, M. P. P., Benoît, M.
P., M. Dr Mount, vice-président de la Société-Saint Jean-Baptiste de
Montréal, le colonel Brosseau, du 88°, le colonel Doherty, du 81° le
colonel Houde, du 86°, les lieutenants Thibeaudeau et Garneau, de la
batterie de campagne de Québec, le lieutenant Hudon, de l'artillerie de
garnison de Québec, le colonel Crawford, les capitaines Lyman, Caverhill
et McCorkill, et les lieutenants Hood, Crawford et Lithgow, du 5° Royaux
Écossais, le capitaine Blackrock, et le lieutenant Patterson, du 6°
Fusiliers, les capitaines Henshaw et Davies, des Carabiniers Victoria,
et d'autres dont les noms nous échappent.
Le _Sorelois_ arrivait, ayant à son bord Son Excellence le
gouverneur-général et sa suite, qui se composait du colonel de Salaberry
et de Mme de Salaberry, de Mme Hatt, de Mme Smyth, de Mme Lindsay, de
M. et Mme G. Bossé, de Mlle de Salaberry, du colonel Duchesnay,
député-adjudant général du 7° district, du capitaine Chater,
aide-de-camp de son Excellence, de MM. O. et H. de Salaberry, du
capitaine Campbell et de Mme Campbell, de M. et Mme Russell Stephenson.
M. Willett, maire de Chambly, lut une adresse à Son Excellence, puis le
gouverneur, escorte du 65e, etc., fît le tour du village, et rendu au
Carré Fréchette, le marquis de Lorne prit place sur une estrade élevée
à côté du monument, avec bon nombre de dames et d'autres invités. Le Dr
Martel lui lut une adresse à laquelle Son Excellence fit l'éloquente
réponse qui suit:
"Agréez, mes remerciements pour votre adresse qui exprime éloquemment le
désir patriotique que vous avez d'honorer d'une manière convenable la
mémoire d'un patriote."
"Je suis heureux de m'unir à vous dans cette commémoration des services
rendus à la patrie par un vaillant soldat."
"Nous sommes rassemblés pour inaugurer un monument consacré à la mémoire
d'un homme qui représente dignement le noble esprit de son temps.
Ce même esprit existe encore de nos jours, et si l'occasion s'en
présentait, une foule de Canadiens imiteraient l'exemple de ce grand
homme et s'efforceraient même de réaliser ses exploits."
Cette statue nous rappelle le trait caractéristique de nos compatriotes.
Content de peu pour lui-même, la grandeur seule pouvait le satisfaire
quand il s'agissait de sa patrie. Tel était le caractère de Salaberry;
tel est celui du Canadien de nos jours.
C'est à Chambly, c'est près du champ de bataille où il eut la bonne
fortune de pouvoir faire éclater cette bravoure, glorieuse tradition de
sa race, que nous plaçons cette statue.
Ce n'est pas dans un esprit de vaine gloire que nous élevons ce
monument; mais c'est dans l'espérance que les vertus antiques conservées
dans le souvenir de tous, pourront guider et éclairer les générations
futures.
Ces vertus brillaient d'un vif éclat dans cet homme distingué que ses
talents militaires rendaient apte à accomplir son devoir à la gloire de
nos armes.
N'oublions pas en lui élevant ce monument, de rendre, en même temps, à
ses frères, le tribut d'hommage qu'ils méritent.
Ils se livrèrent, eux aussi, à l'heure du danger, à cette profession des
armes qui, en quelque sorte, était innée chez eux. Trois d'entre eux
succombèrent en défendant l'honneur de ce drapeau, qui est aujourd'hui
le symbole de notre union et de nos libertés.
Dans ce beau pays, autrefois son séjour, il existe entre notre époque et
celle où il vécut, un contraste qui s'impose forcément à nos réflexions.
Où nous voyons maintenant de vastes et fertiles campagnes, un pays
traversé par nos voies ferrées et où nos rivières permettent à nos
bateaux à vapeur d'aborder; on ne voyait, quand cette lutte héroïque
était soutenue par de Salaberry, Perrault, Mailloux, Daly, et Duchesnay,
que quelques arpents cultivés au milieu de vastes forêts. Trop souvent,
hélas! ces forêts abritaient même des armées ennemies.
Maintenant que nous nous réjouissons au souvenir des hauts faits
accomplis à l'endroit où les Canadiens, Anglais et Français, se sont
également illustrés, il n'est pas nécessaire de m'arrêter sur les
tristes événements de ces jours. Nous sommes en paix, et nous vivons
avec le peuple grand et généreux qui nous avoisine, dans les douceurs
d'une amitié et d'une alliance qui, nous l'espérons, seront durables.
Alors ils essayèrent de nous vaincre, mais la bravoure des Canadiens
sut leur inspirer ce sentiment de respect profond qui est le fondement
solide d'une amitié durable.
Nous devons être heureux et nous réjouir de ce que nos rivalités avec
eux n'existent maintenant que dans l'arène féconde du commerce.
Grâce à cette ère pacifique, l'accroissement journalier de nos
ressources et le développement des forces vives de la nation rendraient
toute guerre entreprise contre le Canada longue et difficile; aussi ne
désirent-ils aucunement envahir notre territoire, et, nous! l'espérons,
un tel désir ne se manifestera plus jamais, car les nations, à moins que
la division ne provoque intervention, ne s'interposent pas aujourd'hui
aussi souvent qu'autrefois dans les affaires de leurs voisins.
Si en 1812 le Canada fut si cher aux Canadiens, combien plus ne doit-il
pas l'être aujourd'hui! Alors, en effet, sa population peu nombreuse
goûtait les douceurs de la liberté sous l'égide d'une constitution peu
libérale; maintenant, il renferme dans son sein un grand peuple, se
développant sans cesse, se gouvernant par lui-même à l'intérieur,
jouissant avec fierté de la forme de constitution la plus libre, et
ayant la faculté, par l'entremise de sa propre représentation, de
bénéficier de l'influence diplomatique d'un grand empire pour l'avantage
de son commerce avec les nations étrangères. Chez nous, aucun parti
ne voudrait provoquer des révolutions ou un changement quelconque de
gouvernement. Personne n'a de chance de succès dans la vie publique, en
Canada, personne ne reçoit l'appui de notre peuple, s'il n'aime avant
tout nos libres institutions.
Le gouverneur-général qui, grâce à votre invitation, se trouve en ce
moment au milieu de vous, n'est, en tant que chef de gouvernement
fédéral, que le premier et continuel représentant du peuple.
Cependant ce n'est pas seulement comme personnage officiel que je me
réjouis d'être avec vous aujourd'hui; c'est pour moi une satisfaction
personnelle, ce sont de joyeux instants que ceux où il m'est donné de
visiter, en compagnie des membres de la famille de Salaberry, le théâtre
de tant de grandeur et de courage.
La Princesse et moi, nous ne pourrons jamais oublier les relations
d'amitié intime qui ont existé entre le prince Edouard, duc de Kent, et
le colonel de Salaberry, amitié de famille qui, j'ose l'espérer, ne sera
pas restreinte à nos aïeux. La Princesse m'a prié de vous exprimer le
profond intérêt qu'elle porte à cette solennité; elle désire que je
vous fasse part du regret qu'elle a de ne pouvoir se trouver avec vous
aujourd'hui. Elle espère cependant, pouvoir admirer ce monument où, pour
la première fois, l'art d'un de nos sculpteurs a si bien commémoré la
loyauté, le courage, et le génie d'un guerrier canadien.
Ce beau discours prononcé en français par Son Excellence fut applaudi
comme il méritait de l'être. Il est bon de transmettre à la postérité
les paroles éloquentes tombées en cette circonstance solennelle de
la bouche du représentant de sa majesté, de conserver ce témoignage
précieux de la valeur et de la loyauté des Canadiens-Français.
Ayant fini de parler, Son Excellence découvrit la statue au milieu
des acclamations de la foule, des détonations du canon, des fanfares
retentissantes, de la musique et des feux de joie tirés par le 65°
bataillon.
Le colonel de Lotbinière Harwood fit; alors le discours de circonstance.
Sa voix forte, vibrante, sa belle prestance et l'énergie avec laquelle
il exprima ses sentiments et ses pensées produisirent le meilleur effet
sur la foule, M. Harwood commença comme suit,:
Qu'il plaise à Votre Excellence,
Messieurs,
Il est des circonstances dans la vie où le coeur semble, nager comme
dans un océan de délices. Telle est pour moi, Messieurs, chers
compatriotes et compagnons d'armes, la circonstance actuelle; tel est
pour moi ce moment à jamais béni où le grand peuple canadien, sortant
pour ainsi dire de son long assoupissement, se lève enfin noble et fier
pour rendre aux cendres d'un mort illustre, que dis-je, au sauveur de
son pays, les honneurs qui lui étaient dus depuis trop longtemps, et
dont le souvenir, par une pénible indifférence, avait été presque rejeté
au fond du lugubre et triste gouffre de l'oubli, de ce rapide oubli que
le poète nomme "le second linceul des morts." Hélas! depuis longtemps le
héros de Châteauguay dort au fond de sa tombe... pas une pierre... pas
un mausolée... pas la moindre trace de l'endroit où la froide poussière
de cet homme illustre attend le grand jour de la résurrection... (On
comprend que je ne veux parler ici que du monument public, du monument
élevé par la nation; je ne parle pas du modeste mausolée que la, piété
filiale érigea, il y a quelques années, dans le champ du long repos, le
paisible et modeste cimetière de Chambly.)
Que du fois les étrangers au pays, cherchant partout de l'oeil quelque
souvenir du héros de Châteauguay et ne voyant rien, absolument rien
qui leur révélât d'une manière tangible le passé glorieux de cet homme
illustre, s'écriaient dans leur indignation: "Canadiens ingrats..... que
faites-vous? C'est à vous qu'on peut dire: il est donc bien vrai que
l'ingratitude est un vent brûlant qui dessèche le coeur." Peuple
canadien, vous avez une tache au front! Vous ne serez jamais un grand
peuple que vous n'ayez effacé cette tache..... Permettrez-vous plus
longtemps à l'univers étonné de répéter à votre adresse:
On ne voit que regrets en ce monde,
L'injure se grave en métal
Et le bienfait s'écrit sur l'onde.
Mais non, non... mille fois non. Ceci se ne dira pas de mes
compatriotes. Voici le jour venu où le peuple canadien peut reprendre
son rang parmi les peuples de la terre... car il a payé la première,
la plus sacrée des dettes... sa dette d'honneur...... sa dette de
reconnaissance...... Cette mémoire du coeur--il s'est souvenu du passé,
les mânes de Salaberry sont apparus,--Justice leur est enfin rendue, et
grâces au ciel, maintenant plus que jamais, je suis fier et heureux de
me dire: Je suis Canadien.
Que le spectacle qui s'offre à mes yeux en ce moment est donc beau! De
tous les coins du pays, de l'étranger même, des personnes de la plus
haute distinction sont venues orner de leur présence cette splendide et
brillante fête de famille: cette fête de la jeune nation canadienne,
de cette nation que le ciel, dans sa sagesse infinie, a destinée
indubitablement à jouer un si grand rôle dans l'avenir de la grande
confédération canadienne. Ici, ce sont les sommités de la judicature, du
pouvoir législatif et exécutif. Là, le représentant de notre Souveraine
et le lieutenant-gouverneur de Québec, Plus loin, les défenseurs de
la patrie, ces vaillants jeunes gens, au coeur chevaleresque qui
n'attendent que l'occasion de prouver que l'ardeur martiale de leurs
ancêtres n'est pas éteinte dans l'âme de leurs descendants.
Voyez, là-bas, ce groupe de femmes aussi belles que spirituelles, ne
nous semblent-elles pas encourager du regard ces jeunes guerriers
et leur dire: "Soyez braves, soyez grands, soyez généreux, soyez
magnanimes, soyez de bons et de fidèles patriotes puis vous aurez notre
coeur à jamais."
Oui, Messieurs, nous assistons à une grande, belle et noble fête. Ce
n'est pas la fête d'une secte, d'un parti politique, c'est une fête
nationale, dans toute la force du mot......
Aussi, un éminent écrivain a-t-il dit à propos de ces sortes de fêtes:
"Il y a des fêtes nationales qui attirent autour du même souvenir ou
de la même espérance les pensées, les amours et les joies de tout
un peuple, et qui en font comme une seule famille liée par un même
sentiment et perdue dans une commune allégresse. Toute fête qui se
rattache à un souvenir bien compris, à une idée profondément sentie,
toute fête qui a un sens pour l'esprit, et qui se produit à l'extérieur
qu'après avoir passé par l'âme, est sainte, auguste et digne d'une
nation......"
M. Harwood lit ensuite l'histoire du héros de Châteauguay et termina son
discours par les paroles suivantes:
En contemplant cette statue, le vieillard dira à son petit-fils les
exploits du héros de Châteauguay!! Fasse le ciel que ce moment ne cesse
jamais de proclamer A toutes les classes, à toutes les conditions, à
tous les âges, la grandeur et l'importance des évènements qu'il est
destiné à rappeler. Puisse l'enfance y venir apprendre, des lèvres
maternelles, le but et l'objet de son érection... Puisse l'homme
découragé et abattu, l'homme aux prises avec les luttes, les déboires
et les chagrins de la vie, y venir remonter son courage aux grands
souvenirs que ce monument réveille...... Puisse l'artisan, fatigué des
rudes travaux du jour, y jeter un simple regard en passant...... Ah!
comme il se sentira soulagé...... et si jamais la patrie est en danger,
puisse le citoyen y venir retremper son patriotisme en contemplant les
nobles traits de cet homme qui a si bien mérité de la patrie, de ce
patriote par excellence.
Puisse cette statue être le dernier objet qui frappe le regard du jeune
homme de Chambly en laissant le sol natal pour l'étranger, et puisse
cette statue être encore le premier objet sur lequel ses yeux se
porteront à son heureux retour...... Oui, cette statue... toujours cette
statue, avec son glorieux souvenir.
Et pour nous, Messieurs, que venons nous apprendre au pied de cette
statue? l'amour de la patrie... car, comme a dit un grand écrivain
français: c'est Dieu qui a mis l'amour de la patrie dans le coeur des
hommes, un jour où il leur à commandé d'honorer le tombeau des ancêtres,
de suivre les lois donnée à leurs pères, de défendre l'autel, le temple,
ou le tabernacle, où ils avaient prié!... Ce jour là, il leur a fait un
commandement d'aimer la patrie; car la patrie, c'est le passé, gardé par
le présent et légué à l'avenir... c'est la génération vivante veillant
sur les cendres de la génération morte, et disant à celles qui vont
suivre: "aimez ce que nous avons aimé, honorez ce que nous avons honoré,
et que notre Dieu soit à jamais votre Dieu."
Oui, Messieurs, nous sommes venus içi pour y apprendre le patriotisme.
Permettez-moi, Messieurs, en terminant. de m'écrier ici, comme jadis un
grand orateur français:--Avez-vous réfléchi, Messieurs, à ce qu'était le
patriotisme?
Écoutez! Sans doute, pour l'homme religieux, pour le philosophe, pour
l'homme d'État, la patrie ce compose d'abstractions sublimes: la patrie,
c'est la succession continue d'une race humaine possédant le même sol,
parlant la même langue, vivant sous les mêmes lois, et qui, ne mourant
jamais, se perfectionne en se renouvelant toujours, comme un être
immortel qui n'a que Dieu avant lui et Dieu après lui... Mais, pour
l'homme des champs, la patrie est quelque chose de plus sensuel, de plus
réel, de plus près du coeur. Ce qu'il aime dans la patrie, c'est ce
petit nombre d'objets auxquels son âme est attachée toute sa vie;
c'est la maison, c'est la famille, ce sont toutes ces images sensibles
devenues des sentiments pour lui. Riche ou pauvre, peu importe, c'est le
toit et l'espoir de sa vie. Il y a autant de patriotisme dans le petit
champ que dans le grand domaine; il y a autant de patriotisme dans la
masure dégradée et couverte de chaume et de mousse que dans la demeure
élevée et resplendissante au soleil. C'est pour cela qu'on vit, c'est
pour cela qu'on meurt avec joie quand il faut les défendre contre la
profanation du pied étranger.
M. Dion, invité à prendre la parole, parla des sacrifices et du travail
qu'avait coûté l'oeuvre du monument de Salaberry. Il aurait pu ajouter
que sans lui ce monument n'existerait pas.
Le marquis de Lorne s'avançant alors sur le devant de l'estrade proposa
trois hourras pour la famille Salaberry. Inutile de dire que la foule
fit un accueil favorable à cette proposition.
L'assemblée se dispersa ensuite. Le gouverneur-général et sa suite ainsi
que Sir Hector Langevin, et l'honorable M. Caron, quittèrent Chambly
vers quatre heures.
A six heures avait lieu le banquet. Le Dr Martel présidait, ayant à sa
droite le lieutenant-gouverneur Robitaille et à sa gauche, l'honorable
M. Mousseau. Plusieurs toasts furent portés et des discours patriotiques
furent prononcés par le lieutenant-gouverneur, l'honorable M. Mousseau,
l'honorable M. H. Mercier, député de Saint-Hyacinthe, M. R, Préfontaine,
M. Brisson et M. Benoît, député de Chambly.
Au toast porté au lieutenant-gouverneur de la province, Son Honneur M.
Robitaille répondit par l'excellent discours qui suit: