_À Madame Séverine._
Le poète est couché, à plat ventre, dans l'herbe, et s'il n'en mange pas
déjà, il en mâche. Il a le nez sur un trou de grillon certainement
habité, comme l'indiquent de petites graines noires, les fraîches
crottes du seuil. Au moyen d'un brin d'herbe sec il tente, en l'agaçant,
de faire sortir le grillon.
Parfois celui-ci montre sa fine tête et rentre.
Le poète se dissimule et chatouille plus vivement.
Le grillon remonte, hésite, se décide, fait un saut hors de sa demeure:
il est pris.
--N'aie pas peur, dit le poète, on va jouer tous deux.
Il le relâche, le laisse aller. Le grillon libre disparaîtrait sous les
hautes herbes. Deux doigts le pincent à temps: le voilà sur le dos.
Le poète étudie son abdomen brun, le jeu des pattes cirées et
s'émerveille des dents, scies délicates, inimitables par l'industrie
humaine. Il le retourne et le grillon suit le bord de la main, culbute
au creux, se relève, court au bout d'un doigt et s'y tient coi.
--On s'amuse, hein! petit? dit le poète.
Enfin il le met dans son chapeau, croise les jambes, rêveur, vite
attendri, regarde se coucher le soleil.
Est-ce beau!
Ses bras s'écartent d'eux-mêmes et nagent vers l'horizon, où fume encore
le soleil refroidi.
Cependant le grillon, un moment blotti, quitte la doublure du chapeau,
pousse une reconnaissance hardie, explore les ténèbres, quête parmi les
touffes de cheveux, enfile des boucles, et, quand il passe aux places
dénudées, s'arrête et gratte, par habitude, de toutes ses pattes, pour
creuser un trou.
Le poète jouit finement où ça le démange. Il a les yeux pleins de
lumière, et, dans son chapeau, une faible petite bête captive qu'il
affranchira, tout à l'heure, avec pompe.
Il voudrait parler comme il sent, se réciter des vers inouïs, jeter un
cri dont frissonnerait, d'échos en échos, la nature entière. Il peut
s'émouvoir, puisqu'il est seul, et que personne ne rira.
Mais soudain le grillon cesse de gratter: Il vient d'entendre quelque
chose, et surpris, les antennes droites, il écoute.
Il ne s'est pas trompé:
En dessous, de l'autre côté du plafond, on gratte aussi.
Veine!
C'est l'araignée du poète qui s'éveille et répond.