Les débats se prolongèrent. Théodule Gagnard n'était pas un mauvais
homme, mais très fort, il ne voulait jamais rien croire et disait sans
cesse:
--Ça dépend!
--Il fera beau temps aujourd'hui, Gagnard?
--Oh! ça dépend!
Et, selon lui, tout dépendait. S'il se défiait des autres, il se
montrait peu sûr de lui-même, de sorte qu'il avançait dans une
discussion comme dans un fourré!
Ils eurent plus de peine à projeter le mur qu'à le construire. Le
premier, Philippe proposa une hauteur ridicule. Un canard aurait passé
par-dessus, sans sauter. Quand ils ajoutaient une pierre, ils semblaient
la traîner péniblement.
--Faisons un mur d'un mètre et n'en parlons plus, dit Théodule.
--Mais elles se donneront des calottes! dit Philippe.
--Va pour une autre rangée, dit Théodule.
--Mettrons-nous du mortier?
--Il me paraît à moi qu'on pourrait se contenter d'aligner
convenablement des pierres sèches.
--Nos femmes les renverseront d'un coup d'épaules, dit Philippe.
Théodule courba la tête et, sournois:
--C'est de ta femme qu'est venue l'idée. Au moins, c'est toi qui vas
payer.
--Mon vieux!... dit Philippe.
Et de la main, il fit le geste, premièrement de balayer par terre
quelque chose, le mur peut-être, ensuite de lancer au ciel une autre
chose, ce qui signifiait sans doute:
--Si c'est ainsi, que ma femme écorche et dépiaute la tienne à son aise.
Théodule ne s'entêta pas, à la condition qu'on signerait un papier.
Bien entendu, ils construiraient le mur eux-mêmes, par économie.
D'ailleurs, ce n'est pas malin, quand on a du goût. Inutile de fignoler.
De concessions en concessions ils s'attendrirent. Ce qui les désolait,
c'est qu'on menaçait leur amitié, car la Gagnarde, elle aussi (comme on
se rencontre!) avait dit à Théodule:
--Tu vas me faire le plaisir de te fâcher tout de suite avec son homme,
hein!
--C'est le malheur! dit Philippe.
Ni l'un ni l'autre ne s'y résigneraient. Tous deux du conseil municipal,
ils votaient de la même manière, et, bien qu'inégaux de taille,
s'estimaient également. Ils convinrent de feindre la froideur pour
tromper les femmes et de se voir en cachette. L'un ferait un petit signe
de tête; l'autre comprendrait, et, partant chacun de son côté, ils se
rejoindraient à l'auberge dans la salle du fond. Ces complications
extraordinaires les divertirent, et Théodule consolé cria:
--À l'ouvrage!
Pendant les travaux, comme si une trêve eût été signée, les femmes les
encouragèrent. Elles présidèrent au tracé des plans et dès que le mur
s'éleva, se rendirent utiles.
--Tiens, mon Lippe! disait la Morvande en passant à son mari une truelle
toute garnie.
La Gagnarde reprenait:
--Attrape, mon Dule! et offrait au sien un moellon.
Elles leur parlaient affectueusement, pour se montrer l'une à l'autre
qu'elles savaient maintenir la bonne entente dans leur propre maison:
--Vous voyez, Madame, comme mon mari est heureux avec moi, ce qui prouve
que, de nous deux, c'est bien vous la vilaine bête!
En outre elles cédaient au besoin qu'on a, quand on s'éloigne d'une
personne, de se serrer contre une autre, pour combler le vide.
Morvand et Gagnard, câlinés, mignotés, sans force pour dire: «Ôtez-vous
donc de là, femmes!» ne regardaient même plus à la dépense du mortier.
V
Ils travaillèrent trois jours. Le soir du troisième jour, tout étant
terminé, leur récompense méritée, Philippe Morvand fit le signe convenu;
Théodule Gagnard cligna de l'oeil, au courant, et, l'un après l'autre,
ils s'esquivèrent.
Immédiatement les deux ennemies voulurent prendre possession du mur. La
Morvande y appliqua une échelle à poules pour faire une petite
reconnaissance, et en même temps que la sienne, de l'autre côté, la tête
de la Gagnarde apparut. Gênées, elles restèrent cependant, sûres d'avoir
droit chacune à la moitié du mur. Philippe et Théodule avaient soigné la
partie supérieure, et les pierres tassées à grands coups de marteau dans
leurs bourrelets de mortier faisaient presque une plate-forme qu'une
ligne imaginaire pouvait diviser en deux.
La Morvande eut une nouvelle idée.
Elle installerait là ses pots de fleurs et désormais, au lieu d'une
figure renfrognée, elle aurait devant ses yeux des oeillets et des
roses. C'était une si bonne idée qu'elle plut tout de suite à la
Gagnarde et qu'elles apportèrent leur premier pot ensemble.
--Elle est libre! pensa la Morvande, fière de se voir imiter.
Silencieuses, et, pour commencer, chacune à l'une des extrémités du mur,
elles disposaient leurs fleurs, du bout des doigts les tapotaient, comme
on fait bouffer une chevelure, et lavaient avec un linge mouillé les
feuilles vertes.
Tout à coup, l'un des pots de la Morvande s'échappa et roula vers la
Gagnarde qui put l'arrêter a temps.
--Merci, dit la Morvande.
--De rien, dit la Gagnarde.
C'était sec, mais poli.
Elles ne pouvaient placer tous leurs pots au même endroit et le silence
s'était refait entre elles, quand deux hautes marguerites se
rencontrèrent et enfoncèrent l'une dans l'autre leurs belles têtes
boursouflées, dont il tomba un nuage de pétales morts au choc.
Mais vite on les sépara.
--Non, non, dit la Gagnarde.
--Si, restez, ordonna la Morvande.
Elle était la plus récemment obligée et devait parler en ces termes
autoritaires. La Gagnarde céda, pour se venger un instant après.
--Comment, dit-elle d'un ton bourru, vous cachez votre pauvre petit
réséda derrière mon gros dahlia, et vous croyez que le soleil va venir
le chercher là. Je serais joliment contente si vous le trouviez crevé
demain.
--Il est bien là.
--Ouiche, vous n'y entendez rien.
Et, de force, elle mit le pauvre petit réséda où elle voulut, et l'isola
sur une large pierre, en plein air, au milieu de ses pots à elle tenus à
distance.
Ce fut un signal.
Elles se prêtèrent les places les plus avantageuses, et il sembla que
tous les pots de l'une allaient passer du côté de l'autre. Cette
confusion des fleurs amena celle des torts. Dès que l'une en avouait un,
l'autre promptement s'en repentait. Après se les être distribués, elles
se les arrachèrent, et la Morvande fit tant pour n'en pas laisser un
seul à la Gagnarde que celle-ci dépouillée, honteuse et comme toute nue,
sentit ses yeux se mouiller.
--Est-on niais, par moments! dit-elle.
La Morvande répondit, désireuse de se décharger un peu des torts
accaparés:
--Nos maris sont plus imbéciles que nous. C'est pourtant vrai qu'ils
l'ont bâti, leur mur.
--Alors, dit la Gagnarde, quand on voudra se voir, il faudra en faire le
tour, par là-bas.
Et bien que «là-bas» fût à une portée de jambe, la Gagnarde indiquait
l'horizon.
--Comme si c'était sérieux, dit la Morvande. On se dispute parce qu'on
s'aime, pour changer, par exercice. Pourquoi nous sommes-nous
brouillées? Le savez-vous? moi pas. Non, m'amie, voilà qui me dépasse:
dimanche dernier il n'y avait pas de mur, et, aujourd'hui, il y a un
mur, ici même, entre vous et moi!
--Un beau mur, ma foi, dit la Gagnarde, j'en ferais autant avec mon
pied. Regardez-moi ces pierres qui sortent leurs cornes à gratter le
dos, et ce mortier qui a coulé partout, comme de la chandelle!
Sans être maçon, elle ricanait.
--Ma belle, dit brusquement la Morvande, toute droite sur son échelle à
poule, et les bras tendus, enlevons nos pots et embrassons-nous: j'ai
une idée.
Encore une! c'était la troisième, la suprême.