Délivré, debout, Avril, blanc, étreignit une baïonnette, et il ne se
précipita pas au hasard, parce qu'il ne voulait en tuer qu'un.
--Qui?
Ce fut plus un cri qu'une parole. Il n'insultait pas. Les mots «lâche,
cochon» eussent été trop doux à sa gorge sèche. Il ne pouvait que
répéter:
--Qui? qui?
Les soldats reculèrent, sur la défensive, inquiets. La révolte d'Avril
les étonnait. Ils avaient l'habitude des tours plaisants. Une farce ne
serait-elle pas toujours drôle? Malheur de malheur!
--Voyons, c'est pour rire, dit l'un d'eux.
Mais les visages, toutes les fissures du rire bouchées, étaient comme
des murs fraîchement replâtrés.
Avril planta sa baïonnette dans la table.
--Je saurai qui, dit-il, et je le tuerai.
--Si tu lui en avais enlevé un morceau, dit Martin, tu le reconnaîtrais
facilement.
Le mot ne fit pas d'effet, car on observa qu'Avril, amolli après son
accès de rage, pleurait d'énervement. Les soldats ne comprenaient plus.
Ils s'éloignèrent chuchoteurs, avec des gestes inachevés.
Avril se mit en tenue et courut aux bains. Il arracha ses vêtements, et
dans la baignoire il noyait sa tête sous l'eau le plus longtemps
possible et ne l'en sortait que pour souffler, à la manière des phoques.
Ensuite, les cheveux fumants, il réfléchit aux stratagèmes compliqués
dont il devrait user «pour savoir qui».
Sans doute, il le tuerait. Cruel d'abord avec la pointe de sa
baïonnette, il lui ferait sauter un oeil, le nombril, un organe
indispensable, ou plutôt, il le pétrirait entre ses poings, lui
crèverait l'estomac, ainsi qu'une boîte à coups de talon. Mais comment
le découvrir? Le désir d'une vengeance originale, personnelle, le
détourna de porter plainte, la peur aussi du ridicule: sa sotte histoire
réjouirait le régiment, le colonel, des généraux peut-être!
De retour à la caserne, il affecta l'insouciance, regretta son
emportement et s'avoua imbécile. Bon enfant, il pardonnait, et il se
moqua le premier de ses pommettes rouges, sanglantes, débarbouillées
frénétiquement, comme raclées à la pierre ponce.
--Allons, c'est fini, dit-il. Qu'il se dénonce et je lui paie un litre
d'eau-de-vie. Voilà ma main.
Les soldats défiants ne répondirent pas.
Il en prit un à part, celui qui avait les plus fortes oreilles, la plus
grande bouche, la plus animale apparence et l'emmena à la cantine. Il
rusa, feignit de parler d'autre chose, et tandis que les bouteilles se
rangeaient sur la table comme de courtes dames arrêtées qui écoutent, il
le conduisit sournoisement au bord d'une confidence. Mais arrivé là,
l'homme poilu, égal aux bêtes par l'instinct, se tapa le crâne, se
dressa, dit: «Merci, ma vieille,» et s'en alla, impénétrable.