_À Léon Deschamps._
Son frère étant mort, grand-père Baptiste se trouvait seul au monde. Il
avait planté un fauteuil de paille devant sa porte, et il y passait la
journée, en hébété, principalement vêtu d'une culotte.
Il ne savait plus comment on réfléchit.
Il dépensait toute sa force à déplacer son ventre de droite et de
gauche, et il ne rentrait que le plus tard possible dans sa maison. Mais
il ne pouvait dormir, car dès qu'il ne voyait pas, il pensait à son
frère. La chambre lui semblait remplie de suie. Il étouffait.
Il dit au petit Bulot:
--Je te donnerai deux sous, si tu couches dans le lit de mon frère.
---Donnez-moi les deux sous d'avance, répondit Bulot.
Grand-père Baptiste le coucha, lui mit une ficelle au pied, comme on
fait aux gorets ramenés de la foire, se coucha à son tour, et, le bout
de la ficelle entre ses doigts, goûta enfin quelque repos. Les plis des
rideaux cessaient de grimacer.
Quand il s'éveillait, il écoutait, rassuré, le ronflement de Bulot, et,
s'il n'entendait rien, tirait la ficelle.
--Quoi que vous voulez encore? demandait Bulot.
--Bon! tu es là, disait grand-père Baptiste, je veux seulement que tu
causes.
--Voilà, je cause; après?
--Ça me suffit, mon garçon, rendors-toi, pas trop vite.
Une nuit, il tira vainement la ficelle. Il se leva, alluma une bougie et
s'en vint voir.
Le petit Bulot dormait tranquille, tourné contre le mur, et la ficelle
dont il s'était débarrassé, attachée au bois du lit, ne le dérangeait
plus.
--Sournois, tu triches, dit grand-père Baptiste; rends les deux sous.
Mais, le front brûlé par une goutte de bougie fondue, Bulot poussa un
cri, rejeta ses couvertures et tendit son pied.
--Je m'appelle «tête de bouc» si je recommence, dit-il.
--Je te pardonne pour cette fois, dit grand-père Baptiste.
Il prit le pied, serra soigneusement la ficelle aux chevilles, et fit un
noeud double.