On ne lui donna pas de soldats.
Parce qu'il pêchait les plus gros poissons du pays, il attribua cette
offense à la jalousie du maire, pêcheur également passionné. À dire
vrai, celui-ci, d'une charité délicate, l'avait noté comme infirme.
Le vieil homme erra, désolé, parmi la troupe. La timidité seule
l'empêchait de faire des invitations hospitalières. On suivait avec
curiosité sa tête obstinément négative. Il les aimait, ces soldats, non
comme guerriers, mais comme pauvres gens, et, devant les marmites où
cuisait leur soupe, il semblait dire, par ses multiples et vifs
tête-à-droite, tête-à-gauche:
--C'est pas ça, c'est pas ça, c'est pas ça.
Il écouta la musique, s'emplit le coeur de nobles sentiments pour
jusqu'à sa mort, et revint à la maison.
Comme il passait près de son jardin, il aperçut deux soldats en train
d'y laver leur linge. Ils avaient dû, pour arriver jusqu'au ruisseau,
trouer la palissade, se glisser entre deux échalas disjoints. En outre,
ils s'étaient rempli les poches de pommes tombées et de pommes qui
allaient tomber.
--À la bonne heure, se dit le vieil homme: ceux-là sont gentils de venir
chez moi!
Il ouvrit la barrière et s'avança à petits pas comme quelqu'un qui porte
un bol de lait.
L'un des soldats dressa la tête et dit:
--Vesse! un vieux! Il n'a pas l'air content. Quoi? Qu'est-ce qu'il
raconte? entends-tu, toi?
--Non, dit l'autre.
Ils écoutèrent, indécis. Le vent ne leur apportait aucun son. En effet,
le vieillard ne parlait pas. Il continuait de s'attendrir, et, marchant
doucement vers eux, pensait:
--Bien! mes enfants! Tout ce qui est ici vous appartient. Vous serez
surpris, quand je vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans ce
ruisseau, au pied de ce grand saule âgé de six ans à peine, des brochets
comme ma cuisse. Je les y ai mis moi-même. Nous en ferons cuire un. Mais
laissez donc votre linge, ma femme vous lavera ça!
Ainsi pensait le vieil homme, mais sa tête oscillante le trahissait,
effarouchait, et les soldats, déjà inquiets, sachant à fond leur civil,
comprirent:
--Allez-y, mes gaillards, ne vous gênez pas, je vous pince, attendez un
peu!
--Il approche toujours, dit l'un d'eux. M'est avis que ça va se gâter.
--Il portera plainte, dit l'autre, on lui a crevé sa clôture. Le colonel
ne badine pas; c'est de filer.
--Bon, bon, vieux! assez dodeliné, tu ne nous fais pas peur, on s'en va.
Brusquement, ils ramassèrent leur linge mouillé et se sauvèrent, avec
des bousculades, en maraudeurs.
--As-tu le savon? dit l'un.
L'autre répondit:
--Non!
s'arrêta un instant, près de retourner, et, comme le vieux arrivait au
ruisseau, repartit avec un:
--Flûte pour le savon! il n'est pas matriculé!
Ils se précipitèrent hors du jardin.
--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demanda le vieil homme.
Le branle de sa tête s'accéléra. Il tendit les bras et cela parut encore
une menace, voulut courir, rappeler les deux soldats.
Mais de sa bouche, comme un grain s'échapperait d'un van à l'allure
immodérée, un pauvre petit cri tomba, sans force, tout au bord des
lèvres.