_À Paul Margueritte._
I
Le vieil homme s'efforça de regarder ses souliers cirés, et les plis que
formait, aux genoux, son pantalon clair trop longtemps laissé dans
l'armoire. Il réunit les mollets, se tint moins courbe, donna, son gilet
bien tiré, une chiquenaude à sa cravate folle, et dit tout haut:
--Je crois que je suis prêt à recevoir nos soldats français.
Sa blanche tête tremblante remua plus rapidement que de coutume, avec
une sorte de joie. Il zézayait, disait: «Ze crois, ze veux», comme si, à
cause de l'agitation de sa tête, il n'avait plus le temps de toucher aux
mots que du bout de la langue, de l'extrême pointe.
--Ne vas-tu pas à la pêche? lui dit sa femme.
--Je veux être là quand ils arriveront.
--Tu seras de retour!
--Oh! si je les manquais!
Il ne voulait pas les manquer. Écartant sans cesse les battants de la
fenêtre qui n'était jamais assez ouverte, il tentait de fixer sur la
grande route le point le plus rapproché de l'horizon. Il eût dit aux
maisons mal alignées:
--Ôtez-vous: vous me gênez.
Sa tête faisait le geste du tic tac des pendules. Elle étonnait d'abord
par cette mobilité continue. Volontiers on l'aurait calmée, en posant le
bout du doigt, par amusement, sur le front. Puis, à la longue, si elle
n'inspirait aucune pitié, elle agaçait. Elle était à briser d'un coup de
poing violent.
Le vieil homme inoffensif souriait au régiment attendu. Parfois il
répétait à sa femme:
--Nous logerons sans doute une dizaine de soldats. Prépare une soupe à
la crème pour vingt. Ils mangeront bien double.
--Mais, répondait sa femme prudente, j'ai encore un reste de haricots
rouges.
--Je te dis de leur préparer une soupe à la crème pour vingt, et tu leur
prêteras nos cuillers de ruolz, tu m'entends, non celles d'étain.
Il avait encore eu la prévenance de disposer toutes ses lignes contre le
mur. Le crin renouvelé, l'hameçon neuf, elles attendaient les amateurs,
auxquels il n'aurait plus qu'à indiquer les bons endroits.