Pour la seconde fois, ce jour-là, la jeune fille fit preuve d’un grand

courage. Pour s’ouvrir un passage, mon frère se jeta en plein dans le

torrent, maintint en arrière le cheval d’un cab, tandis qu’elle menait

le poney par la bride. Un chariot les accrocha un moment, et arracha un

long éclat de bois à leur chaise. Au même instant, ils furent pris et

entraînés en avant par le courant. Mon frère, la figure et les mains

rouges des coups de fouet du cocher, sauta dans la chaise et prit les

rênes.

--Braquez le revolver sur celui qui nous suit, s’il nous presse de trop

près--non--sur son cheval plutôt, dit-il, en passant l’arme à la jeune

fille.

Alors il attendit l’occasion de gagner le côté droit de la route. Mais

une fois dans le courant, il sembla perdre toute volonté et faire partie

de cette cohue poussiéreuse. Pris dans le torrent, ils traversèrent

Chipping Barnet et ils firent un mille de l’autre côté de la ville,

avant d’avoir pu se frayer un passage jusqu’au bord opposé de la route.

C’était un tracas et une contusion indescriptibles. Mais dans la ville

et au dehors, la route se bifurquait fréquemment, ce qui, en une

certaine mesure, diminua la poussée.

[Illustration]

Ils prirent un chemin vers l’est à travers Hadley et de chaque côté de

la route, en plusieurs endroits, ils trouvèrent une multitude de gens

buvant dans les ruisseaux, et quelques-uns se battaient pour approcher

plus vite. Plus loin, du haut d’une colline, près de East Barnet, ils

aperçurent deux trains avançant lentement, l’un suivant l’autre, sans

signaux, montant vers le nord, fourmillant de gens juchés jusque sur

les tenders. Mon frère supposa qu’ils avaient dû s’emplir hors de

Londres, car à ce moment la terreur affolée des gens avait rendu les

gares terminus impraticables.

Ils firent halte près de là, pendant tout le reste de l’après-midi, car

les émotions violentes de la journée les avaient, tous trois,

complètement épuisés. Ils commençaient à souffrir de la faim: le soir

fraîchit, aucun d’eux n’osait dormir. Dans la soirée, un grand nombre de

gens passèrent à une allure précipitée sur la route, près de l’endroit

où ils faisaient halte, des gens fuyant des dangers inconnus et

retournant dans la direction d’où mon frère venait.

[Illustration]

Alors, avec une violente détonation et une flamme aveuglante, ses

tourelles, ses cheminées sautèrent. La violence de l’explosion fit

chanceler le Marsien, et au même instant, l’épave enflammée, lancée

par l’impulsion de sa propre vitesse, le frappait et le démolissait

comme un objet de carton.

(CHAPITRE XVII)

[Illustration]

[Illustration] XVII

LE “FULGURANT”

Si les Marsiens n’avaient eu pour but que de détruire, ils auraient pu,

dès le lundi, anéantir toute la population de Londres pendant qu’elle se

répandait lentement à travers les comtés environnants. Des cohues

frénétiques débordaient non seulement sur la route de Barnet, mais sur

celles d’Edgware et de Waltham Abbey et au long des routes qui, vers

l’Est, vont à Southend et à Shoeburyness, et, au sud de la Tamise, à

Deal et à Broadstairs. Si, par ce matin de juin, quelqu’un se fût trouvé

dans un ballon au-dessus de Londres, au milieu du ciel flamboyant,

toutes les routes qui vont vers le nord et vers l’est, et où aboutissent

les enchevêtrements infinis des rues, eussent semblé pointillées de noir

par les innombrables fugitifs, chaque point étant une agonie humaine de

terreur et de détresse physique. Je me suis étendu longuement dans le

chapitre précédent, sur la description que me fit mon frère de la route

qui traverse Chipping Barnet, afin que les lecteurs pussent se rendre

compte de l’effet que produisait, sur ceux qui en faisaient partie, ce

fourmillement de taches noires. Jamais encore, dans l’histoire du monde,

une pareille masse d’êtres humains ne s’étaient mis en mouvement et

n’avaient souffert ensemble. Les hordes légendaires des Goths et des

Huns, les plus vastes armées qu’ait jamais vues l’Asie, se fussent

perdues dans ce débordement. Ce n’était pas une marche disciplinée,

mais une fuite affolée, une terreur panique gigantesque et terrible,

sans ordre et sans but, six millions de gens sans armes et sans

provisions, allant de l’avant à corps perdu. C’était le commencement de

la déroute de la civilisation, du massacre de l’humanité.

[Illustration]

Immédiatement au-dessous de lui, l’aéronaute aurait vu, immense et

interminable, le réseau des rues, les maisons, les églises, les squares,

les places, les jardins déjà vides, s’étaler comme une immense carte,

avec toute la contrée du sud barbouillée de noir. A la place d’Ealing,

de Richmond, de Wimbledon, quelque plume monstrueuse avait laisser

tomber une énorme tache d’encre. Incessamment et avec persistance chaque

éclaboussure noire croissait et s’étendait, envoyant des ramifications

de tous côtés, tantôt se resserrant entre des élévations de terrain,

tantôt dégringolant rapidement la pente de quelque vallée nouvelle, de

la même façon qu’une tache s’étendrait sur du papier buvard.

Au delà, derrière les collines bleues qui s’élèvent au sud de la

rivière, les Marsiens étincelants allaient de ci et de là;

tranquillement et méthodiquement, ils étalaient leurs nuages empoisonnés

sur cette partie de la contrée, les balayant ensuite avec leurs jets de

vapeur, quand ils avaient accompli leur œuvre et prenant possession du

pays conquis. Il semble qu’ils eurent moins pour but d’exterminer que de

démoraliser complètement, et de rendre impossible toute résistance. Ils

firent sauter toutes les poudrières qu’ils rencontrèrent, coupèrent les

lignes télégraphiques et détruisirent en maints endroits les voies

ferrées. On eût dit qu’ils coupaient les jarrets du genre humain. Ils ne

paraissaient nullement pressés d’étendre le champ de leurs opérations et

ne parurent pas dans la partie centrale de Londres de toute cette

journée. Il est possible qu’un nombre très considérable de gens soient

restés chez eux, à Londres, pendant toute la matinée du lundi. En tous

cas, il est certain que beaucoup moururent dans leurs maisons, suffoqués

par la Fumée Noire.

Jusque vers midi, le “pool” de Londres fut un spectacle indescriptible.

Les steamboats et les bateaux de toute sorte restèrent sous pression,

tandis que les fugitifs offraient d’énormes sommes d’argent, et l’on dit

que beaucoup de ceux qui gagnèrent les bateaux à la nage furent

repoussés à coups de crocs et se noyèrent. Vers une heure de

l’après-midi, le reste aminci d’un nuage de vapeur noire parut entre les

arches du pont de Blackfriars. Le “pool”, à ce moment, fut le théâtre

d’une confusion folle, de collisions et de batailles acharnées: pendant

un instant une multitude de bateaux et de barques s’embarrassèrent et

s’écrasèrent contre une arche du pont de la Tour; les matelots et les

mariniers durent se défendre sauvagement contre les gens qui les

assaillirent, car beaucoup se risquèrent à descendre au long des piles

du pont.

[Illustration]

Quand une heure plus tard, un Marsien apparut par delà la Tour de

l’Horloge et disparut en aval, il ne flottait plus que des épaves depuis

Limehouse.

J’aurai à parler plus tard de la chute du cinquième cylindre. Le sixième

tomba à Wimbledon. Mon frère, qui veillait auprès des femmes endormies

dans la chaise au milieu d’une prairie, vit sa traînée verte dans le

lointain, au delà des collines. Le mardi, la petite troupe, toujours

décidée à aller s’embarquer quelque part, se dirigea, à travers la

contrée fourmillante, vers Colchester. Le nouvelle fut confirmée que les

Marsiens étaient maintenant en possession de tout Londres: on les avait

vus à Highgate et même, disait-on, à Neasdon. Mais mon frère ne les

aperçut pour la première fois que le lendemain.

Ce jour-là, les multitudes dispersées commencèrent à sentir le besoin

urgent de provisions. A mesure que la faim augmentait, les droits de la

propriété étaient de moins en moins respectés. Les fermiers défendaient,

les armes à la main, leurs étables, leurs greniers et leurs moissons.

Beaucoup de gens maintenant, comme mon frère, se tournaient vers l’est,

et même quelques âmes désespérées s’en retournaient vers Londres, avec

l’idée d’y trouver de la nourriture. Ces derniers étaient surtout des

gens des banlieues du nord qui ne connaissaient que par ouï-dire les

effets de la Fumée Noire. Mon frère apprit que la moitié des membres du

gouvernement s’étaient réunis à Birmingham et que d’énormes quantités de

violents explosifs étaient rassemblées, pour établir des mines

automatiques dans les comtés du Midland.

On lui dit aussi que la compagnie du Midland-Railway avait suppléé au

personnel qui l’avait quittée le premier jour de la panique, qu’elle

avait repris le service et que des trains partaient de St Albans vers le

nord, pour dégager l’encombrement des environs de Londres. On afficha

aussi, dans Chipping-Ongar, un avis annonçant que d’immenses magasins de

farine se trouvaient en réserve dans les villes du nord et qu’avant

vingt-quatre heures on distribuerait du pain aux gens affamés des

environs. Mais cette nouvelle ne le détourna pas du plan de salut qu’il

avait formé et tous trois continuèrent pendant toute cette journée leur

route vers l’est. Ils ne virent de la distribution de pain que cette

promesse; d’ailleurs, à vrai dire, personne n’en vit plus qu’eux. Cette

nuit-là, le septième météore tomba sur Primrose Hill. Miss Elphinstone

veillait--ce qu’elle faisait alternativement avec mon frère--et c’est

elle qui vit sa chute.

Le mercredi, les trois fugitifs, qui avaient passé la nuit dans un champ

de blé encore vert, arrivèrent à Chelmsford et là un groupe d’habitants,

s’intitulant: le Comité d’approvisionnement public, s’empara du poney

comme provision et ne voulut rien donner en échange, sinon la promesse

d’en avoir un morceau le lendemain. Le bruit courait que les Marsiens

étaient à Epping, et l’on parlait aussi de la destruction des

poudrières de Waltham Abbey, après une tentative vaine de faire sauter

l’un des envahisseurs.

On avait posté des hommes dans les tours de l’église pour épier la venue

des Marsiens; mon frère, très heureusement, comme la suite le prouva,

préféra pousser immédiatement vers la côte plutôt que d’attendre une

problématique nourriture, bien que tous trois fussent fort affamés. Vers

midi, ils traversèrent Tillingham qui, assez étrangement, parut être

désert et silencieux, à part quelques pillards furtifs en quête de

nourriture. Passé Tillingham, ils se trouvèrent soudain en vue de la

mer, et de la plus surprenante multitude de bateaux de toute sorte qu’il

soit possible d’imaginer.

Car, dès qu’ils ne purent plus remonter la Tamise, les navires

s’approchèrent des côtes d’Essex, à Harwich, à Walton, à Clacton, et

ensuite à Foulness et à Shoebury, pour faire embarquer les gens. Tous

ces vaisseaux étaient disposés en une courbe aux pointes rapprochées qui

se perdaient dans le brouillard, vers le Naze. Tout près du rivage

pullulait une multitude de barques de pêche de toutes nationalités,

anglaises, écossaises, françaises, hollandaises, suédoises, des

chaloupes à vapeur de la Tamise, des yachts, des bateaux électriques;

plus loin des vaisseaux de plus fort tonnage, d’innombrables bateaux à

charbon, de coquets navires marchands, des transports à bestiaux, des

paquebots, des transports à pétrole, des coureurs d’océan et même un

vieux bâtiment tout blanc, des transatlantiques nets et grisâtres de

Southampton et de Hambourg, et tout au long de la côte bleue, de l’autre

côté du canal de Blackwater, mon frère put apercevoir vaguement une

multitude dense d’embarcations trafiquant avec les gens du rivage et

s’étendant jusqu’à Maldon.

A une couple de milles en mer se trouvait un cuirassé très bas sur

l’eau, semblable presque, suivant l’expression de mon frère, à une épave

à demi submergée. C’était le cuirassé “le Fulgurant”, le seul bâtiment

de guerre en vue; mais tout au loin, vers la droite, sur la surface

plane de la mer, car c’était jour de calme plat, s’étendait une sorte de

serpent de fumée noire, indiquant les cuirassés de l’escadre de la

Manche, qui se tenaient sous vapeur en une longue ligne, prêts à

l’action, barrant l’estuaire de la Tamise, pendant toute la durée de la

conquête marsienne, vigilants, et cependant impuissants à rien empêcher.

[Illustration]

A la vue de la mer, Mme Elphinstone, malgré les assurances de sa

belle-sœur, s’abandonna au désespoir. Elle n’avait encore jamais quitté

l’Angleterre; elle disait qu’elle aimerait mieux mourir plutôt que de se

voir seule et sans amis dans un pays étranger, et autres sornettes de ce

genre. La pauvre femme semblait s’imaginer que les Français et les

Marsiens étaient de la même espèce. Pendant le voyage des deux derniers

jours, elle était devenue de plus en plus nerveuse, apeurée et déprimée.

Sa seule idée était de retourner à Stanmore. Il ne s’était jamais

produit de tout cela à Stanmore. On retrouverait George à Stanmore....

Hors de l’horizon grisâtre quelque chose monta dans le ciel, monta

obliquement et très rapidement dans la lumineuse clarté, au-dessus

des nuages du ciel occidental, un objet plat, large et vaste qui

décrivit une courbe immense, diminua peu à peu, s’enfonça lentement

et s’évanouit dans le mystère gris de la nuit. Quand il eut

disparu, on eût dit qu’il pleuvait des ténèbres.

(CHAPITRE XVII)

[Illustration]

Ils eurent les plus grandes difficultés à la faire descendre jusqu’à la

plage, d’où bientôt mon frère réussit à attirer l’attention d’un steamer

à aubes qui sortait de la Tamise. Une barque fut envoyée, qui les amena

à bord à raison de trente-six livres (neuf cents francs) pour eux trois.

Le steamer allait à Ostende, leur dit-on.

Il était près de deux heures lorsque mon frère, ayant payé le prix de

leur passage, au passavant, se trouva sain et sauf, avec les deux femmes

dont il avait pris la charge, sur le pont du steamboat. Ils trouvèrent

de la nourriture à bord, bien qu’à des prix exorbitants et ils

réussirent à prendre un repas sur l’un des sièges de l’avant.

Il y avait déjà à bord une quarantaine de passagers, dont la plupart

avaient employé leur dernier argent à s’assurer le passage; mais le

capitaine resta dans le canal de Blackwater jusqu’à cinq heures du soir,

acceptant un si grand nombre de passagers que le pont fut presque

dangereusement encombré. Il serait probablement resté plus longtemps,

s’il n’était venu du sud, vers ce moment, le bruit d’une canonnade.

Comme pour y répondre, le cuirassé tira un coup de canon et hissa une

série de pavillons et de signaux: des volutes de fumée jaillirent de ses

cheminées.

Certains passagers émirent l’opinion que cette canonnade venait de

Shoeburyness, et l’on s’aperçut que le bruit devenait de plus en plus

fort. Au même moment, très loin dans le Sud-Est, les mâts et les œuvres

mortes de trois cuirassés montèrent tour à tour hors de la mer sous des

nuées de fumée noire. Mais l’attention de mon frère revint bien vite à

la canonnade lointaine qui s’entendait dans le sud. Il crut voir une

colonne de fumée monter dans la brume grise. Le petit steamer fouettait

déjà l’eau se dirigeant à l’est de la grande courbe des embarcations, et

les côtes basses d’Essex s’abaissaient dans la brume bleuâtre, lorsqu’un

Marsien parut, petit et faible dans la distance, s’avançant au long de

la côte et semblant venir de Foulness. A cette vue, le capitaine, plein

de colère et de peur, se mit à sacrer et à hurler à tue-tête, se

maudissant de s’être attardé, et les aubes semblèrent atteintes de sa

terreur. Tout le monde à bord se tenait contre le bastingage ou sur les

bancs du pont, contemplant cette forme lointaine, plus haute que les

arbres et que les clochers, qui s’avançait à loisir en semblant parodier

la marche humaine.

C’était le premier Marsien que mon frère voyait et, plus étonné que

terrifié, il suivit des yeux ce Titan qui se lançait délibérément à la

poursuite des embarcations et, à mesure que la côte s’éloignait,

s’enfonçait de plus en plus dans l’eau. Alors, au loin, par delà le

canal de Crouch, un autre parut, enjambant des arbres rabougris, puis un

troisième, plus loin encore, enfoncé profondément dans des couches de

vase brillante qui semblaient suspendues entre le ciel et l’eau. Ils

s’avançaient tous vers la mer, comme s’ils eussent voulu couper la

retraite des innombrables vaisseaux qui se pressaient entre Foulness et

le Naze. Malgré les efforts haletants des machines du petit bateau à

aubes et l’abondante écume que lançaient ses roues, il ne fuyait qu’avec

une terrifiante lenteur devant cette sinistre poursuite.

Portant ses regards vers le nord-ouest, mon frère vit la large courbe

des embarcations et des navires déjà secouée par l’épouvante qui

planait; un navire passait derrière une barque, un autre se tournait,

l’avant vers la pleine mer. Des paquebots sifflaient et vomissaient des

nuages de vapeur; des voiliers larguaient leurs voiles; des chaloupes à

vapeur se faufilaient entre les gros navires. Il était si fasciné par

cette vue et par le danger qui s’avançait à gauche qu’il ne vit rien de

ce qui se passait vers la pleine mer. Un brusque virage que fit le

vapeur pour éviter d’être coulé bas le fit tomber, de tout son long, du

banc sur lequel il était monté. Il y eut un grand cri tout autour de

lui, un piétinement et une acclamation à laquelle il lui sembla qu’on

répondait faiblement. Le bateau tira une embardée et il fut de nouveau

renversé sur les mains.

Il se remit debout et vit à tribord, à cent mètres à peine de leur

bateau tanguant et roulant, une vaste lame d’acier qui, comme un soc de

charrue, séparait les flots, les lançant de chaque côté, en énormes

vagues écumeuses qui bondissaient contre le petit steamer, le soulevant,

tandis que ses aubes tournaient à vide dans l’air, puis le laissant

retomber au point de le submerger.

Une douche d’embrun aveugla mon frère pendant un instant. Quand il put

rouvrir les yeux, le monstre était passé et courait à toute vitesse vers

la terre. D’énormes tourelles d’acier se dressaient sur sa haute

structure, d’où deux cheminées se projetaient, crachant un souffle de

fumée et de feu dans l’air. Le cuirassé “le Fulgurant” venait à toute

vapeur au secours des navires menacés.

[Illustration]

Se cramponnant contre le bastingage, pour se maintenir debout sur le

pont malgré le tangage, mon frère porta de nouveau ses regards sur les

Marsiens: il les vit tous trois rassemblés maintenant, et tellement

avancés dans la mer que leur triple support était entièrement submergé.

Ainsi amoindris et vus dans cette lointaine perspective, Ils

paraissaient beaucoup moins formidables que l’immense masse d’acier dans

le sillage de laquelle le petit steamer tanguait si péniblement. Les

Marsiens semblaient considérer avec étonnement ce nouvel antagoniste.

Peut-être que, dans leur esprit, le cuirassé leur semblait un géant

pareil à eux. “Le Fulgurant” ne tira pas un coup de canon, mais s’avança

seulement à toute vapeur contre eux: ce fut sans doute parce qu’il ne

tira pas qu’il put s’approcher aussi près qu’il le fit de l’ennemi. Les

Marsiens ne savaient que faire. Un coup de canon,--et le Rayon Ardent

eût envoyé immédiatement le cuirassé au fond de la mer.

Il allait à une vitesse telle qu’en une minute il parut avoir franchi la

moitié du chemin qui séparait le steamboat des Marsiens--masse noire qui

diminuait contre la bande horizontale de la côte d’Essex.

[Illustration]

Soudain le plus avancé des Marsiens abaissa son tube et déchargea contre

le cuirassé un de ses projectiles suffocants. Il l’atteignit à babord:

l’obus glissa avec un jet noirâtre et ricocha au loin sur la mer en

dégageant un torrent de Fumée Noire, auquel le cuirassé échappa. Il

semblait aux gens qui du steamer voyaient la scène, ayant le soleil dans

les yeux et près de la surface des flots, il leur semblait que le

cuirassé avait déjà rejoint les Marsiens. Ils virent les formes géantes

se séparer et sortir de l’eau à mesure qu’elles regagnaient le rivage;

l’un des Marsiens leva le générateur du Rayon Ardent qu’il pointa

obliquement vers la mer, et à son contact des jets de vapeur jaillirent

des vagues. Le Rayon dut passer sur le flanc du navire comme un morceau

de fer chauffé à blanc sur du papier.

Une soudaine lueur bondit à travers la vapeur qui s’élevait et le

Marsien chancela et trébucha. Au même instant, il était renversé et une

volumineuse quantité d’eau et de vapeur fut lancée à une hauteur énorme

dans l’air. L’artillerie du “Fulgurant” résonna à travers le tumulte,

les pièces tirant l’une après l’autre; un projectile fit éclabousser

l’eau non loin du steamer, ricocha vers les navires qui fuyaient vers le

nord et une barque fut fracassée en mille morceaux.

Mais nul n’y prit garde. En voyant s’écrouler le Marsien, le capitaine

vociféra des hurlements inarticulés et la foule des passagers, sur

l’arrière du steamer, poussa un même cri. Un instant après, une autre

acclamation leur échappait, car, surgissant par delà le tumulte

blanchâtre, le cuirassé long et noir s’avançait, des flammes

s’élançaient de ses parties moyennes, ses ventilateurs et ses cheminées

crachaient du feu.

“Le Fulgurant” n’avait pas été détruit: le gouvernail, semblait-il,

était intact et ses machines fonctionnaient. Il allait droit sur un

second Marsien et se trouvait à moins de cent mètres de lui quand le

Rayon Ardent l’atteignit. Alors, avec une violente détonation et une

flamme aveuglante, ses tourelles, ses cheminées sautèrent. La violence

de l’explosion fit chanceler le Marsien, et au même instant, l’épave

enflammée, lancée par l’impulsion de sa propre vitesse, le frappait et

le démolissait comme un objet de carton. Mon frère poussa un cri

involontaire. De nouveau, ce ne fut plus qu’un tumulte bouillonnant de

vapeur.

--Deux! hurla le capitaine.

Tout le monde poussait des acclamations. Le steamer entier d’un bout à

l’autre trépidait de cette joie frénétique qui gagna, un à un, les

innombrables navires et embarcations qui s’en allaient vers la pleine

mer.

Pendant plusieurs minutes, la vapeur qui s’élevait au-dessus de l’eau

cacha à la fois le troisième Marsien et la côte.

Les aubes du bateau n’avaient cessé de frapper régulièrement les vagues,

s’éloignant du lieu du combat; quand enfin cette confusion se dissipa,

un nuage traînant de Fumée Noire s’interposa, et on ne distingua plus

rien du “Fulgurant” ni du troisième Marsien. Mais les autres cuirassés

étaient tout près maintenant, se dirigeant vers le rivage.

Le petit vaisseau continua sa route vers la pleine mer, et lentement les

cuirassés disparurent vers la côte, que cachait encore un nuage marbré

de brouillard opaque fait en partie de vapeur et en partie de Fumée

Noire, tourbillonnant et se combinant de la plus étrange manière. La

flotte des fuyards s’éparpillait vers le Nord-Est; plusieurs barques,

toutes voiles dehors, cinglaient entre les cuirassés et le steamboat. Au

bout d’un instant et avant qu’ils n’eussent atteint l’épais nuage noir,

les bâtiments de guerre prirent la direction du nord, puis brusquement

virèrent de bord et disparurent vers le Sud dans la brume du soir qui

tombait. Les côtes devinrent indécises, puis indistinctes, parmi les

bandes basses de nuages qui se rassemblaient autour du soleil couchant.

Soudain, hors de la brume dorée du crépuscule, parvint l’écho des

détonations d’artillerie, et des formes se dessinèrent, d’ombres noires

qui bougeaient. Tout le monde voulut s’approcher des lisses d’appui,

afin d’apercevoir ce qui se passait dans la fournaise aveuglante de

l’Occident. Mais on ne pouvait rien distinguer clairement. Une masse

énorme de fumée s’éleva obliquement et barra le disque du soleil. Le

steamboat continuait sa route, haletant, dans une inquiétude

interminable.

[Illustration]

Le soleil s’enfonça dans les nuages gris, le ciel rougeoya, puis

s’obscurcit, l’étoile du soir tremblota dans la pénombre. C’était la

nuit. Tout à coup, le capitaine poussa un cri et tendit le bras vers le

lointain. Mon frère écarquilla les yeux. Hors de l’horizon grisâtre

quelque chose monta dans le ciel, monta obliquement et très rapidement

dans la lumineuse clarté, au-dessus des nuages du ciel occidental, un

objet plat, large et vaste qui décrivit une courbe immense, diminua peu

à peu, s’enfonça lentement et s’évanouit dans le mystère gris de la

nuit. Quand il eut disparu, on eût dit qu’il pleuvait des ténèbres.

[Illustration]

[Illustration] LIVRE DEUXIÈME

La guerre des mondes · 第 9 / 16 段