sérieux, je me remis péniblement debout et, m’inclinant vers lui, je lui
posai la main sur l’épaule.
--Soyez un homme, dis-je. La peur vous a fait perdre la boussole. A quoi
sert la religion si elle n’est d’aucun secours quand viennent les
calamités? Pensez un peu à ce que les tremblements de terre, les
inondations, les guerres et les volcans ont fait aux hommes jusqu’à
présent. Pourquoi voudriez-vous que Dieu eût épargné Weybridge? Il n’est
pas agent d’assurances.
Un instant il garda un silence effaré.
--Mais comment échapperons-nous? demanda-t-il brusquement. Ils sont
invulnérables. Ils sont impitoyables...
--Ni l’un ni l’autre, peut-être, répondis-je. Plus puissants ils sont,
plus réfléchis et plus prudents nous faut-il être. L’un d’entre eux a
été tué, là-bas, il n’y a pas trois heures.
--Tué! dit-il, en promenant ses regards autour de lui. Comment les
envoyés du Seigneur peuvent-ils être tués?
--Je l’ai vu de mes yeux, continuai-je à lui conter. Nous avons eu la
malechance de nous trouver au plus fort de la mêlée, voilà tout.
--Qu’est-ce que cette petite lueur dansante dans le ciel? demanda-t-il
soudain.
Je lui dis que c’était le signal de l’héliographe--le signe du secours
et de l’effort humain.
--Nous sommes encore au beau milieu de la lutte, si paisibles que soient
les choses. Cette lueur dans le ciel prévient de la tempête qui se
prépare. Là-bas, selon moi, sont les Marsiens, et du côté de Londres, là
où les collines s’élèvent vers Richmond et Kingston et où les bouquets
d’arbres peuvent les dissimuler, des terrassements sont faits et des
batteries disposées. Bientôt les Marsiens vont revenir de ce côté...
Au moment où je disais cela, il se dressa d’un bond et m’arrêta d’un
geste.
--Écoutez! dit-il.
De par delà les collines basses de la rive opposée du fleuve, nous
arriva le son étouffé d’une canonnade éloignée et de cris sinistres et
lointains. Puis tout redevint tranquille. Un hanneton passa en
bourdonnant par-dessus la haie auprès de nous. A l’ouest, le croissant
de la lune, timide et pâle, était suspendu, très haut dans le ciel,
au-dessus des fumées de Weybridge et de Shepperton, par-dessus la
splendeur calme et ardente du couchant.
--Nous ferons mieux de suivre ce sentier, vers le nord, dis-je.
[Illustration]
[Illustration] XIV
A LONDRES
Mon frère cadet se trouvait à Londres quand les Marsiens tombèrent à
Woking. Il était étudiant en médecine et, absorbé par la préparation
d’un examen imminent, il n’apprit cette arrivée que dans la matinée du
samedi. Ce jour-là, les journaux du matin contenaient, en plus de longs
articles spéciaux sur la planète Mars, sur la vie possible dans les
planètes et autres sujets de ce genre, un bref télégramme rédigé de
façon très vague, mais, à cause de cela même, d’autant plus frappant.
Les Marsiens, contait le récit, alarmés par l’approche d’une foule de
gens, en avaient tués un certain nombre avec une sorte de canon à tir
rapide. Le télégramme se terminait par ces mots: “Formidables comme ils
semblent l’être, les Marsiens n’ont pas encore bougé du trou dans lequel
ils sont tombés et ils semblent même, à vrai dire, incapables de le
faire: ce qui serait dû probablement à la pesanteur relativement plus
grande à la surface de la terre.” Et les chroniqueurs s’étendaient à
loisir sur ces derniers mots rassurants.
Naturellement, tous les étudiants qui assistaient au cours de biologie
auquel mon frère se rendit ce jour-là étaient extrêmement intéressés,
mais il n’y avait dans les rues aucun signe de surexcitation anormale.
Les journaux du soir étalèrent des bribes de nouvelles sous d’énormes
titres. Ils n’apprenaient rien d’autre que des mouvements de troupe aux
environs de la lande et l’incendie du bois de sapins entre Woking et
Weybridge. Mais vers huit heures, la “St James’s Gazette,” dans une
édition spéciale, annonçait simplement l’interruption des communications
télégraphiques, en attribuant ce fait à la chute de sapins enflammés en
travers des lignes. On n’apprit rien d’autre de la lutte ce soir-là, qui
était le soir de ma fuite à Leatherhead et de mon retour.
Mon frère n’éprouva aucune inquiétude à notre égard; il savait, d’après
la description des journaux, que le cylindre était à deux bons milles de
chez moi, mais il décida cependant qu’il viendrait en hâte coucher à la
maison cette nuit-là, afin, comme il le dit, d’apercevoir au moins ces
êtres avant qu’ils ne fussent tués. Vers quatre heures, il m’envoya un
télégramme qui ne me parvint jamais et alla passer la soirée au concert.
Il y eut aussi à Londres, dans la soirée du samedi, un violent orage et
mon frère se rendit à la gare en voiture. Sur le quai d’où le train de
minuit part habituellement, il apprit, après quelque attente, qu’un
accident empêchait les trains d’arriver cette nuit-là jusqu’à Woking. On
ne put lui indiquer la nature de l’accident; à dire vrai, les autorités
compétentes ne savaient encore à ce moment rien de précis. Il y avait
très peu d’animation dans la gare, car les chefs de service, ne pouvant
imaginer qu’il se soit produit autre chose qu’un déraillement entre
Byfleet et l’embranchement de Woking, dirigeaient sur Virginia Water ou
Guildford les trains qui passaient ordinairement par Woking. Ils
étaient, de plus, fort préoccupés par les arrangements que nécessitaient
les changements de parcours des trains d’excursions pour Southampton et
Portsmouth, organisés par la Ligue pour le Repos du Dimanche. Un
reporter nocturne, prenant mon frère pour un ingénieur de la traction
auquel il ressemble quelque peu, l’arrêta au passage et chercha à
l’interviewer. Fort peu de gens, sauf quelques chefs, ne pensaient à
rapprocher de l’irruption des Marsiens l’accident supposé.
J’ai lu dans un autre récit de ces événements que, le dimanche matin,
“tout Londres fut électrisé par les nouvelles venues de Woking.” En
fait, il n’y eut rien qui pût justifier cette phrase très extravagante.
Beaucoup d’habitants de Londres ne surent rien des Marsiens jusqu’à la
panique du lundi matin. Ceux qui en avaient entendu parler mirent
quelque temps à se rendre clairement compte de tout ce que signifiait
les télégrammes hâtivement rédigés, paraissant dans les gazettes
spéciales du dimanche que la majorité des gens à Londres ne lisent pas.
L’idée de sécurité personnelle est, d’ailleurs, si profondément ancrée
dans l’esprit du Londonien, et les nouvelles à sensation sont de telles
banalités dans les journaux, qu’on put lire sans nullement frissonner
des nouvelles ainsi conçues: “Hier soir vers sept heures, les Marsiens
sont sortis du cylindre, et s’étant mis en marche protégés par une
cuirasse de plaques métalliques, ont complètement saccagé la gare de
Woking et les maisons adjacentes et ils ont entièrement massacré un
bataillon du régiment de Cardigan. Les détails manquent. Les Maxims ont
été absolument impuissants contre leurs armures. Les pièces de campagne
ont été mises hors de combat par eux. Des détachements de hussards ont
traversé Chertsey au
Ils avaient passé tout près de moi et deux d’entre eux étaient
penchés sur les ruines écumeuses et tumultueuses de leur camarade.
Les deux autres étaient debout dans l’eau auprès de lui, l’un à
deux cents mètres de moi, l’autre vers Laleham. Ils agitaient
violemment les générateurs du Rayon Ardent et le jet sifflant
frappait en tous sens et de toutes parts.
(CHAPITRE XII)
[Illustration]
galop. Les Marsiens semblent s’avancer lentement vers Chertsey ou
Windsor. Une grande anxiété règne dans tout l’ouest du Surrey et des
travaux de terrassement sont rapidement entrepris pour faire obstacle à
leur marche sur Londres.» Ce fut ainsi que le «Sunday Sun» annonça la
chose. Dans le «Referee» un article en style de manuel, habilement et
rapidement écrit, compara l’affaire à une ménagerie soudainement lâchée
dans un village.
[Illustration]
Personne à Londres ne savait positivement de quelle nature étaient les
Marsiens cuirassés et une idée fixe persistait que ces montres devaient
être lents: «se traînant, rampant péniblement»--étaient les expressions
qui se répétaient dans presque tous les premiers rapports. Aucun de ces
télégrammes ne pouvait avoir été écrit par un témoin oculaire. Les
journaux du dimanche imprimèrent des éditions diverses à mesure que de
nouveaux détails leur parvenaient, quelques-uns même sans en avoir. Mais
il n’y eut en réalité rien de sérieux d’annoncé jusqu’à ce que, tard
dans l’après-midi, les autorités eussent communiqué aux agences les
nouvelles qu’elles avaient reçues. On disait seulement que les habitants
de Walton, de Weybridge et de tout le district accouraient vers Londres,
en foule, et c’était tout.
Mon frère assista au service du matin dans la chapelle de Foundling
Hospital, ignorant encore ce qui était arrivé le soir précédent. Il
entendit là quelques allusions faites à l’envahissement, une prière
spéciale pour la paix. En sortant, il acheta le «Referee». Les nouvelles
qu’il y trouva l’alarmèrent et il retourna à la gare de Waterloo savoir
si les communications étaient rétablies. Les omnibus, les voitures, les
cyclistes et les innombrables promeneurs, vêtus de leurs plus beaux
habits, semblaient à peine affectés par les étranges nouvelles que les
vendeurs de journaux distribuaient. Des gens s’y intéressaient, ou s’ils
étaient alarmés, c’était seulement pour ceux qui se trouvaient sur les
lieux de la catastrophe. A la gare, il apprit que le service des lignes
de Windsor et de Chertsey était maintenant interrompu. Les employés lui
dirent que, le matin même, les chefs de gare de Byfleet et de Chertsey
avaient télégraphié des nouvelles surprenantes qui avaient été
brusquement interrompues.
Mon frère ne put obtenir d’eux que des détails fort imprécis.
--On doit se battre, là-bas, du côté de Weybridge, fut à peu près tout
ce qu’ils purent dire.
Le service des trains était à cette heure grandement désorganisé; un
grand nombre de gens qui attendaient des amis venant des comtés du
sud-ouest encombraient les quais. Un vieux monsieur à cheveux gris
s’approcha de mon frère et se répandit en plaintes amères contre
l’insouciance de la compagnie.
--On devrait réclamer, il faut que tout le monde fasse des réclamations,
affirmait-il.
Un ou deux trains arrivèrent, venant de Richmond, de Putney et de
Kingston, contenant des gens qui, étant partis pour canoter, avaient
trouvé les écluses fermées, et un souffle de panique dans l’air. Un
voyageur vêtu d’un costume de flanelle bleue et blanche donna à mon
frère d’étranges nouvelles.
--Il y a des masses de gens qui traversent Kingston dans des voitures et
des chariots de toute espèce, chargés de malles et de ballots contenant
leurs affaires les plus précieuses. Ils viennent de Molesey, de
Weybridge et de Walton et ils disent qu’on tire le canon à Chertsey--une
terrible canonnade--et que des cavaliers sont venus les avertir de se
sauver immédiatement parce que les Marsiens arrivaient. A la gare de
Hampton Court, «nous», nous avons entendu le canon, mais nous avons cru
d’abord que c’était le tonnerre. Que diable cela peut-il bien vouloir
dire? Les Marsiens ne peuvent pas sortir de leur trou, n’est-ce pas?
Mon frère ne pouvait le renseigner là-dessus.
Peu après, il s’aperçut qu’un vague sentiment de péril avait gagné les
voyageurs du réseau souterrain et que les excursionnistes dominicaux
commençaient à revenir de tous «lungs» du Sud-Ouest,--Barnes, Wimbledon,
Richmond Park, Kew, et ainsi de suite--à des heures inaccoutumées; mais
ils n’avaient à raconter que de vagues ouï-dire. Tout le personnel de la
gare terminus semblait de fort mauvaise humeur.
Vers cinq heures, la foule, qui augmentait incessamment aux alentours de
la gare, fut extraordinairement surexcitée, quand elle vit ouvrir la
ligne de communication, presque invariablement close, qui relie entre
eux les réseaux du Sud-Est et du Sud-Ouest, et passer des trucs portant
d’immenses canons et des wagons bourrés de soldats. C’était l’artillerie
qu’on envoyait de Woolwich et de Chatham pour protéger Kingston. On
échangeait des plaisanteries.
--Vous allez être mangés!
--Nous allons dompter les bêtes féroces!
Et ainsi de suite.
Peu après cela, une escouade d’agents de police arriva, qui se mit en
devoir de dégager les quais de la gare et mon frère se retrouva dans la
rue.
[Illustration]
Les cloches des églises sonnaient les vêpres et une bande de Salutistes
descendit Waterloo Road en chantant. Sur le pont, des groupes de
flâneurs regardaient une curieuse écume brunâtre qui, par paquets
nombreux, descendait le courant. Le soleil se couchait: la Tour de
l’Horloge et le Palais du Parlement se dressaient contre le ciel le plus
paisible qu’on pût imaginer, un ciel d’or, coupé de longues bandes de
nuages pourpres et rougeâtres. Des gens parlaient d’un cadavre qu’on
aurait vu flotter. Un homme, qui prétendait être un soldat de la
réserve, dit à mon frère qu’il avait vu les taches lumineuses de
l’héliographe trembloter vers l’ouest.
Dans Wellington Street, mon frère rencontra un couple de vigoureux
gaillards qui venaient juste de quitter Fleet Street avec des journaux
encore humides et des placards où s’étalaient des titres sensationnels.
--Terrible catastrophe! criaient-ils l’un après l’autre en descendant la
rue. Une bataille à Weybridge! Détails complets! Les Marsiens repoussés!
Londres en danger!...
Il dut donner six sous pour en avoir un numéro.
Ce fut à ce moment, et alors seulement, qu’il se fit une idée de
l’énorme puissance de ces monstres et de l’épouvante qu’ils causaient.
Il apprit qu’ils n’étaient pas seulement une poignée de petites
créatures indolentes, mais qu’ils étaient aussi des intelligences
gouvernant de vastes corps métalliques, qu’ils pouvaient se mouvoir avec
rapidité et frapper avec une force telle que même les plus puissants
canons ne pouvaient leur résister.
On les décrivait comme de «vastes machines semblables à des araignées
énormes, ayant près de cent pieds de haut, pouvant atteindre la vitesse
d’un train express et capables de lancer un rayon de chaleur intense».
Des batteries, principalement d’artillerie de campagne, avaient été
dissimulées dans la contrée aux environs de la lande de Horsell et
spécialement entre le district de Woking et Londres. Cinq de leurs
machines s’étaient avancées jusqu’à la Tamise et l’une d’elles, par un
caprice du hasard, avait été détruite. Pour les autres, les obus
n’avaient pas porté et les batteries avaient été immédiatement
annihilées par les Rayons Ardents. On mentionnait de grosses pertes de
soldats, mais le ton de la dépêche était optimiste.
[Illustration]
Les Marsiens avaient été repoussés et ils n’étaient pas invulnérables.
Ils s’étaient retirés de nouveau vers leur triangle de cylindres, aux
environs de Woking. Des éclaireurs, munis d’héliographes, s’avançaient
vers eux, les cernant dans tous les sens. On amenait des canons,
en grande vitesse, de Windsor, de Portsmouth, d’Aldershot, de
Woolwich--et du Nord même; entre autres, de Woolwich, des canons de
quatre-vingt-quinze tonnes à longue portée. Il y en avait actuellement,
en position ou disposés en hâte, cent seize en tout, qui défendaient
Londres. Jamais encore, en Angleterre, il n’y avait eu une aussi
importante et soudaine concentration de matériel militaire.
Tout nouveau cylindre, espérait-on, pourrait, aussitôt tombé, être
détruit par de violents explosifs, qu’on manufacturait et qu’on
distribuait rapidement. Nul doute, continuait le compte rendu, que la
situation ne fût des plus insolites et des plus graves, mais le public
était exhorté à s’abstenir de toute panique et à se rassurer. Certes,
les Marsiens étaient déconcertants et terribles à l’extrême, mais ils ne
pouvaient être guère plus d’une vingtaine contre des millions d’humains.
Les autorités avaient raison de supposer, d’après la dimension des
cylindres, qu’il ne pouvait y en avoir plus de cinq dans chacun--soit
quinze en tout, et l’on s’était déjà débarrassé d’un au moins--peut-être
plus. Le public devait être à temps, prévenu de l’approche du danger et
des mesures sérieuses seraient prises pour la protection des habitants
des banlieues sud-ouest menacées. De cette manière, avec l’assurance
réitérée de la sécurité de Londres et la promesse que les autorités
sauraient tenir tête au péril cette quasi-proclamation se terminait.
Tout ceci était imprimé en caractères énormes, si fraîchement que le
papier était encore humide et on n’avait pas pris le temps d’ajouter le
moindre commentaire. Il était curieux, dit mon frère, de voir comment on
avait bouleversé toute la composition du journal pour faire place à
cette nouvelle.
Tout au long de Wellington Street, on pouvait voir les gens lisant les
feuilles roses déployées et le Strand fut soudain empli de la confusion
des voix d’une armée de crieurs qui suivirent les deux premiers. Des
gens descendaient précipitamment des omnibus pour s’emparer d’un numéro.
Enfin, cette nouvelle surexcitait au plus haut point les gens, quelle
qu’ait pu être leur apathie préalable. La boutique d’un marchand de
cartes et de globes, dans le Strand, fut ouverte, raconte mon frère, et
un homme encore endimanché, ayant même des gants jaune paille, parut
derrière la vitrine, fixant en toute hâte des cartes du Surrey après les
glaces. En suivant le Strand jusqu’à Trafalgar Square, son journal à la
main, mon frère vit quelques fugitifs arrivant du Surrey. Un homme
conduisait une voiture telle qu’en ont les maraîchers, dans laquelle se
trouvaient sa femme, ses deux fils et divers meubles. Ils venaient du
pont de Westminster et, suivant de près, une grande charrette à foin
arriva, contenant cinq ou six personnes à l’air respectable, avec
quelques malles et divers paquets. Les figures de ces gens étaient
hagardes et leur apparence contrastait singulièrement avec l’aspect très
dominical des gens grimpés sur les omnibus. D’élégantes personnes se
penchaient hors des cabs pour leur jeter un regard. Ils s’arrêtèrent au
Square, indécis du chemin à suivre et finalement tournèrent à droite
vers le Strand. Un instant après, parut un homme en habit de travail,
monté sur un de ces vieux tricycles démodés qui ont une petite roue
devant; il était sale et son visage pâle et poussiéreux.
Mon frère se dirigea du côté de la gare de Victoria et rencontra encore
un certain nombre de fuyards qu’il examina avec l’idée vague qu’il
m’apercevrait peut-être. Il remarqua un nombre inusité d’agents assurant
la circulation des voitures. Quelques uns des fuyards échangeaient des
nouvelles avec les voyageurs des omnibus. L’un déclarait avoir vu les
Marsiens.
--Des chaudières, sur de grandes échasses, comme je vous le dis, qui
courent plus vite que des hommes.
La plupart d’entre eux étaient animés et surexcités par leur étrange
aventure.
Au delà de Victoria, les tavernes faisaient un commerce actif avec les
nouveaux arrivants. A tous les coins de rue, des groupes de gens
lisaient les journaux, discutant avec animation, en contemplant ces
visiteurs exceptionnels et inattendus. Ils semblaient augmenter à mesure
que la nuit venait, jusqu’à ce qu’enfin les rues fussent, comme le dit
mon frère, semblables à la Grand’Rue d’Epsom le jour du Derby. Il posa
quelques questions à plusieurs des fugitifs et n’obtint d’eux que des
réponses incohérentes.
Il ne put se procurer aucune nouvelle de Woking; un homme pourtant, lui
assura que Woking avait été entièrement détruit la nuit précédente.
[Illustration]
--Je viens de Byfleet, dit-il; un bicycliste arriva ce matin de bonne
heure dans le village et courut de porte en porte nous dire de partir.
Puis ce fut le tour des soldats.
On voulait savoir ce qui se passait et l’on ne voyait rien que des
nuages de fumée sans que personne vint de ce côté. Ensuite nous
entendîmes la canonnade à Chertsey et des gens arrivèrent de Weybridge.
Alors j’ai fermé ma maison et je suis parti.
Il y avait à ce moment dans la foule un profond sentiment d’irritation
contre les autorités, parce qu’elles n’avaient pas été capables de se
débarrasser des envahisseurs sans tout cet encombrement.
Vers huit heures, on put distinctement percevoir dans tout le sud de
Londres le bruit d’une sourde canonnade. Mon frère ne put l’entendre
dans les voies principales, à cause de la circulation et du trafic,
mais, en coupant vers le fleuve par des rues écartées et tranquilles, il
pouvait le distinguer très clairement.
Il revint à pied à Westminster jusque chez lui, près de Regent’s Park,
vers deux heures. Il était maintenant plein d’anxiété à mon propos et
bouleversé par l’importance évidente de la catastrophe. Son esprit,
comme le mien l’avait été la veille, était porté à s’occuper des détails
militaires. Il pensa à tous ces canons silencieux et prêts à faire feu,
à la contrée devenue soudain nomade et il essaya de s’imaginer des
«chaudières» sur des échasses de cent pieds de haut.
Deux ou trois voiturées de fugitifs passèrent dans Oxford Street et
plusieurs dans Marylebone Road; mais la nouvelle se propageait si
lentement que les trottoirs de Regent’s Street et de Portland Road
étaient encombrés des habituels promeneurs du dimanche après-midi, et
l’on ne parlait de l’affaire que dans de rares groupes; aux environs de
Regent’s Park les couples silencieux flânaient aussi nombreux que de
coutume. La soirée était chaude et tranquille, bien qu’un peu lourde; le
canon s’entendait encore par intervalles, et, après minuit, le ciel fut
éclairé vers le sud comme par des éclairs de chaleur.
Il lut et relut le journal, craignant que les pires choses ne me fussent
arrivées. Il ne pouvait tenir en place et après souper il erra de
nouveau par les rues, au hasard. Rentré chez lui, il essaya en vain de
détourner le cours de ses idées en revoyant ses résumés d’examen. Il se
coucha un peu après minuit et fut éveillé de quelque lugubre rêve, aux
premières heures du lundi matin, par un tintamarre de marteaux de porte,
de pas précipités dans la rue, de tambour éloigné et de volées de
cloches. Des reflets rouges dansaient au plafond. Un instant, il resta
immobile, surpris, se demandant si le jour était venu ou si le monde
était fou. Puis il sauta à bas du lit et courut à la fenêtre.
Sa chambre était mansardée et comme il se penchait, il y eut une
douzaine d’échos au bruit de sa fenêtre ouverte, et des têtes parurent
en toute sorte de désarroi nocturne. On criait des questions.
--Ils viennent! hurlait un policeman, en secouant le marteau d’une
porte. Les Marsiens vont venir! et il se précipitait à la porte voisine.
Un bruit de tambours et de trompettes arriva des casernes d’Albany
Street et toutes les cloches d’église à portée d’oreille travaillaient
ferme à tuer le sommeil avec leur tocsin véhément et désordonné. Il y
eut des bruits de portes qu’on ouvre et l’une après l’autre les
fenêtres des maisons d’en face passèrent de l’obscurité à une lumière
jaunâtre.
[Illustration]
Du bout de la rue arriva au galop une voiture fermée, dont le bruit, qui
éclata soudain au coin, s’éleva jusqu’au fracas sous la fenêtre et
mourut lentement dans la distance. Presque immédiatement, suivirent
quelques cabs, avant-coureurs d’une longue procession de rapides
véhicules, allant pour la plupart à la gare de Chalk Farm, d’où les
trains spéciaux de la Compagnie du Nord-Ouest devaient partir, pour
éviter de descendre la pente jusqu’à Euston.
Pendant longtemps mon frère resta à la fenêtre à considérer avec
ébahissement les policemen heurtant successivement à toutes les portes,
et annonçant leur incompréhensible nouvelle. Puis derrière lui, la porte
s’ouvrit et le voisin qui habitait sur le même palier entra, vêtu
seulement de sa chemise et de son pantalon, en pantoufles et les
bretelles pendantes, les cheveux ébouriffés par l’oreiller.
--Que diable arrive-t-il? Un incendie? demanda-t-il. Quel satané
vacarme!
Ils avancèrent tous deux la tête hors de la fenêtre, s’efforçant
d’entendre ce que les policemen criaient. Des gens arrivaient des rues
transversales et causaient par groupes animés, à chaque coin.