L’artilleur et moi, assis sur les marches de la fontaine, nous fîmes un

repas suffisamment réconfortant avec les provisions que nous avions

emportées dans nos poches. Des patrouilles de soldats, non plus de

hussards ici, mais de grenadiers blancs, invitaient les gens à partir au

plus vite ou à se réfugier dans leurs caves sitôt que la canonnade

commencerait. En passant sur le pont du chemin de fer, nous vîmes qu’une

foule, augmentant à chaque instant, s’était rassemblée dans la gare et

les environs et que les quais fourmillants étaient encombrés de malles

et de ballots innombrables. On avait, je crois, arrêté le mouvement des

trains afin de procéder au transport des troupes et des canons, et j’ai

su depuis qu’une lutte sauvage avait eu lieu quand il s’était agi de

trouver place dans les trains spéciaux organisés plus tard.

Nous restâmes à Weybridge jusqu’à midi, et à cette heure nous nous

trouvâmes à l’endroit où, près de l’écluse de Shepperton, la Wey se

jette dans la Tamise. Nous employâmes une partie de notre temps en

aidant deux vieilles femmes à charger une petite voiture. La Wey a trois

bras à son embouchure: il y a là un grand nombre-de loueurs de bateaux

et de plus un bac qui traverse la rivière. Du côté de Shepperton se

trouvait une auberge avec, sur le devant, une pelouse; et, au delà, la

tour de l’église--on l’a depuis remplacée par un clocher s’élevait

par-dessus les arbres.

Là se pressait, surexcitée et tumultueuse, une foule de fugitifs.

Jusqu’ici ce n’était pas encore devenu une panique, mais il y avait déjà

beaucoup plus de monde que les bateaux ne parviendraient à en traverser.

Des gens arrivaient chancelant sous de lourds fardeaux. Deux personnes

même, le mari et la femme, s’avançaient avec une petite porte de cabane

sur laquelle ils avaient entassé tout ce qu’ils avaient pu trouver

d’objets domestiques. Un homme nous confia qu’il allait essayer de se

sauver en prenant le train à la station de Shepperton.

On n’entendait partout que des cris et quelques farceurs même

plaisantaient. L’idée que semblaient avoir les habitants de l’endroit,

c’était que les Marsiens ne pouvaient être que de formidables êtres

humains qui attaqueraient et saccageraient le bourg, pour être

immanquablement détruits à la fin. De temps à autre, des gens

regardaient avec une certaine impatience par delà la Wey, vers les

prairies de Chertsey, mais tout, de ce côté, était tranquille.

Sur l’autre rive de la Tamise, excepté à l’endroit où les bateaux

abordaient, il n’y avait de même aucun trouble, ce qui faisait un

contraste violent avec la rive du Surrey. En débarquant, les gens

partaient immédiatement par le petit chemin. L’énorme bac n’avait encore

fait qu’un seul voyage. Trois ou quatre soldats, de la pelouse de

l’auberge, regardaient ces fugitifs et les raillaient, sans songer à

offrir leur aide. L’auberge était close, car on était maintenant aux

heures prohibées.

--Qu’est-ce que c’est que tout cela? s’exclamait un batelier.

Puis, plus près de moi:

--Tais-toi donc, sale bête! criait un homme à un chien qui hurlait.

A ce moment, on entendit de nouveau, mais cette fois dans la direction

de Chertsey, un son assourdi--la détonation d’un canon.

La lutte commençait. Presque immédiatement, d’invisibles batteries,

cachées par des bouquets d’arbres sur l’autre rive du fleuve, à notre

droite, firent chorus, crachant leurs obus régulièrement l’une après

l’autre. Une femme s’évanouit. Tout le monde sursauta, avec, en suspens,

le soudain émoi de la bataille si proche et que nous ne pouvions voir

encore. Le regard ne parcourait que des prairies unies, où des bœufs

paissaient avec indifférence entre des saules argentés au feuillage

immobile sous le chaud soleil.

--Les soldats les arrêteront bien, dit une femme, d’un ton peu rassuré.

Une brume monta au-dessus des arbres. Puis soudain nous vîmes un énorme

flot de fumée qui envahit rapidement le ciel; au même moment, le sol

trembla sous nos pieds et une explosion immense secoua l’atmosphère,

brisant les vitres des maisons proches et nous plongeant dans la

stupéfaction.

--Les voilà! cria un homme vêtu d’un jersey bleu. Là-bas! Les

voyez-vous? Là-bas!

Rapidement, l’un après l’autre, parurent deux, trois, puis quatre

Marsiens, bien loin par delà les arbres bas, à travers les prés

s’étendant jusqu’à Chertsey et ils se dirigeaient avec d’énormes

enjambées vers la rivière. Ils parurent être, d’abord, de petites formes

encapuchonnées, s’avançant à une allure aussi rapide que le vol des

oiseaux.

Puis, arrivant obliquement dans notre direction, un cinquième monstre

parut. Leur masse cuirassée scintillait au soleil, tandis qu’ils

accouraient vers les pièces d’artillerie et ils paraissaient de plus en

plus grands à mesure qu’ils approchaient. L’un d’eux, le plus éloigné

vers la gauche, brandissait aussi haut qu’il pouvait une sorte d’immense

étui, et ce terrible et sinistre Rayon Ardent, que j’avais vu à l’œuvre

le vendredi soir, jaillit soudain dans la direction de Chertsey et

attaqua la ville.

A la vue de ces étranges, rapides et terribles créatures, la foule qui

se pressait sur les rives sembla un instant frappée d’horreur. Il n’y

eut pas un mot, pas un cri--mais le silence. Puis un rauque murmure,

une poussée--et l’éclaboussement de l’eau. Un homme, trop effrayé pour

poser la malle qu’il portait sur l’épaule, se retourna et me fit

chanceler en me heurtant avec le coin de son fardeau. Une femme me

repoussa violemment et se mit à courir. Je me retournai aussi, dans

l’élan de la foule, mais la terreur ne m’empêcha pas de réfléchir. Je

pensais au terrible Rayon Ardent. Se jeter dans l’eau, voilà ce qu’il

fallait faire.

--Tout le monde à l’eau! criai-je sans être entendu.

Je fis de nouveau face à la rivière et, me précitant, dans la direction

du Marsien qui approchait, jusqu’à la rive de sable, j’entrai dans

l’eau. D’autres firent de même. Une barque pleine de gens, revenant vers

le bord, chavira presque, au moment où je passais. Les pierres sous mes

pieds étaient boueuses et glissantes et le niveau des eaux était si bas

que j’avançai pendant plus de cinq mètres avant d’avoir de l’eau jusqu’à

la ceinture. L’éclaboussement des gens des bateaux sautant dans l’eau

résonnait à mes oreilles comme un tonnerre. On abordait en toute hâte

sur les deux rives.

Mais pour le moment, les Marsiens ne faisaient pas plus attention aux

gens courant de tous côtés qu’un homme, qui aurait heurté du pied une

fourmilière, ne ferait attention à la débandade des fourmis. Quand, à

demi suffoqué, je me soulevai hors de l’eau, la tête du Marsien semblait

considérer attentivement les batteries qui tiraient encore par-dessus la

rivière, et, tout en avançant, il abaissa et éteignit ce qui devait être

le générateur du Rayon Ardent.

Un instant après, il avait atteint la rive et, d’une enjambée, à demi

traversé le courant; les articulations de ses pieds d’avant se plièrent

en atteignant le bord opposé, mais presque aussitôt, à l’entrée du

village de Shepperton, il reprit toute sa hauteur. Immédiatement, les

six canons de la rive droite qui, ignorés de tous, avaient été

dissimulés à l’extrémité du village tirèrent à la fois. Les détonations

si proches et soudaines, presque simultanées, me firent tressaillir. Le

monstre élevait déjà l’étui générateur du Rayon Ardent, quand le premier

obus éclata à six mètres au-dessus de sa tête.

Je poussai un cri d’étonnement. Je ne pensais plus aux quatre autres

monstres: mon attention était rivée sur cet incident si rapproché.

Simultanément deux obus éclatèrent en l’air, mais près du corps du

Marsien, au moment où la tête se tortillait juste à temps pour recevoir,

et trop tard pour esquiver, un quatrième obus. Celui-ci éclata en plein

contre la tête du monstre. L’espèce de capuchon de métal fut crevé,

éclata et alla tournoyer dans l’air en une douzaine de fragments de

métal brillant et de lambeaux de chair rougeâtre.

--Touché!

Ce fut mon seul cri, quelque chose entre une acclamation et un

hurlement.

J’entendis des cris répondant au mien, poussés par les gens qui étaient

dans l’eau autour de moi. Je fus, dans cet instant de passagère

exultation, sur le point d’abandonner mon refuge.

Le colosse décapité chancela comme un géant ivre; mais il ne tomba pas.

Par un véritable miracle, il recouvra son équilibre et sans plus prendre

garde où il allait, l’étui générateur du Rayon Ardent maintenu rigide en

l’air, il s’élança rapidement dans la direction de Shepperton.

L’intelligence vivante, le Marsien qui habitait la tête, avait été tué

et lancé aux quatre vents du ciel, et l’appareil n’était plus maintenant

qu’un simple assemblage de mécanismes compliqués tournoyant vers la

destruction. Il s’avançait, suivant une ligne droite, incapable de se

guider. Il heurta la tour de l’église de Shepperton et la démolit, comme

le choc d’un bélier aurait pu le faire; il fut jeté de côté, trébucha et

s’écroula dans la rivière avec un fracas formidable.

Une violente explosion ébranla l’atmosphère, et une trombe d’eau, de

vapeur, de vase et d’éclats de métal bondit dans l’air à une hauteur

considérable. Au moment où l’étui du Rayon Ardent avait touché l’eau,

celle-ci avait incontinent jailli en vapeur. Un instant après, une vague

immense, comme un mascaret vaseux mais presque bouillant, contourna le

coude de la rive et remonta le courant. Je vis des gens s’efforcer de

regagner les bords et j’entendis vaguement, par-dessus le grondement et

le bouillonnement que causait la chute du Marsien, leurs cris et leurs

clameurs.

Pour le moment, je ne pris point garde à la chaleur et oubliai même tout

instinct de conservation. Je barbotai au milieu des eaux tumultueuses,

poussant les gens de côté pour aller plus vite, jusqu’à ce que je pusse

voir ce qui se passait dans l’autre bras de la rivière. Une

demi-douzaine de bateaux chavirés dansaient au hasard sur la confusion

des vagues. J’aperçus enfin, plus bas, en plein courant, le Marsien

tombé en travers du fleuve et en grande partie submergé.

D’énormes jets de vapeur s’échappaient de l’épave et, à travers leur

tourbillons tumultueux, je pouvais voir, d’une façon intermittente et

vague, les membres gigantesques battre le flot et lancer dans l’air

d’immenses gerbes d’eau et d’écume vaseuses. Les tentacules s’agitaient

et frappaient comme des bras humains et, à part l’impuissante inutilité

de ces mouvements, on eût dit quelque énorme bête blessée, se débattant

au milieu des vagues. Des torrents de fluide d’un brun roussâtre

s’élançaient de la machine en jets bruyants.

Mon attention fut détournée de cette vue par un hurlement furieux,

ressemblant au bruit de ce qu’on appelle une sirène dans les villes

manufacturières. Un homme à genoux dans l’eau près du chemin de halage,

m’appela à voix basse et m’indiqua quelque chose du doigt. Me

retournant, je vis les autres Marsiens s’avancer avec de gigantesques

enjambées au long de la rive, venant de Chertsey. Cette fois, les canons

parlèrent sans résultat.

A cette vue, je m’enfonçai immédiatement sous l’eau, et, retenant mon

souffle jusqu’à ce que le moindre mouvement me fût devenu une agonie, je

tâchai de fuir entre deux eaux, aussi loin que je le pus. Autour de moi

la rivière était un véritable tumulte et devenait rapidement plus

chaude.

Quand, pendant un moment, je soulevais ma tête hors de l’eau pour

respirer et écarter les cheveux qui me tombaient sur les yeux, la vapeur

s’élevait en un tourbillonnant brouillard blanchâtre qui cacha d’abord

entièrement les Marsiens. Le vacarme était assourdissant. Enfin, je

distinguai faiblement de colossales figures grises, amplifiées par la

brume vaporeuse. Ils avaient passé tout près de moi et deux d’entre eux

étaient penchés sur les ruines écumeuses et tumultueuses de leur

camarade.

Les deux autres étaient debout dans l’eau auprès de lui, l’un à deux

cents mètres de moi, l’autre vers Laleham. Ils agitaient violemment les

générateurs du Rayon Ardent et le jet sifflant frappait en tous sens et

de toutes parts.

L’air n’était que vacarme: un conflit confus et assourdissant de bruits;

le fracas cliquetant des Marsiens, les craquements des maisons qui

s’écroulaient, le crépitement des arbres, des haies, des hangars qui

s’enflammaient, le pétillement et le grondement du feu. Une fumée dense

et noire montait se mêler à la vapeur de la rivière, et tandis que le

Rayon Ardent allait et venait sur Weybridge, ses traces étaient marquées

par de soudaines lueurs d’un blanc incandescent qui faisaient aussitôt

place à une danse fumeuse de flammes livides. Les maisons les plus

proches étaient encore intactes, attendant leur sort, ténébreuses,

indistinctes et blafardes à travers la vapeur, avec les flammes allant

et venant derrière elles.

Pendant un certain temps, je demeurai ainsi enfoncé jusqu’au cou dans

l’eau presque bouillante, ébahi de ma position et désespérant de

m’échapper. A travers la vapeur et la fumée, j’apercevais les gens qui

s’étaient jetés avec moi dans la rivière, jouant des pieds et des mains

pour s’enfuir à travers les roseaux et les herbes, comme de petites

grenouilles dans le gazon, fuyant en toute hâte le passage de quelque

faucheur, ou remplis d’épouvante, courant en tous sens sur le chemin de

halage.

Tout à coup, le jet blême du Rayon Ardent arriva en bondissant vers moi.

Les maisons semblaient s’enfoncer dans le sol, s’écroulant à son contact

et lançant de hautes flammes. Les arbres prenaient feu avec un soudain

craquement. Il tremblota de ci de là sur le chemin de halage, caressant

au passage les gens affolés; il descendit sur la rive à moins de

cinquante mètres de l’endroit où j’étais, traversa la rivière, pour

attaquer Shepperton, et l’eau sous sa trace se souleva en un épais

bouillonnement empanaché d’écume. Je me précipitai du côté du bord.

Presque au même instant, l’énorme vague, presque en ébullition, fondait

sur moi. Je poussai un cri de douleur, et échaudé, à demi aveuglé,

agonisant, je m’avançai jusqu’à la rive en chancelant, à travers l’eau

bondissante et sifflante. Si j’avais fait un faux pas, c’eût été la fin.

J’allai choir, épuisé, en pleine vue des Marsiens, sur une langue de

sable, large et nue, qui se trouvait au confluent de la Wey et de la

Tamise. Je n’espérais rien que la mort.

J’ai le vague souvenir du pied d’un Marsien qui vint se poser à vingt

mètres de ma tête, s’enfonça dans le sable fin en le lançant de tous

côtés, et se souleva de nouveau; d’un long répit, puis des quatre

monstres, emportant les débris de leur camarade, tour à tour vagues et

distincts à travers les nuages de fumée et reculant interminablement, me

semblait-il, à travers une étendue immense d’eau et de prairies.

Puis, très lentement, je me rendis compte que par miracle j’avais

échappé.

[Illustration]

Simultanément deux obus éclatèrent en l’air, mais près du corps du

Marsien, au moment où la tête se tortillait juste à temps pour

recevoir, et trop tard pour esquiver, un quatrième obus. Celui-ci

éclata en plein contre la tête du monstre. L’espèce de capuchon de

métal fut crevé, éclata et alla tournoyer dans l’air en une

douzaine de fragments de métal brillant et de lambeaux de chair

rougeâtre.

--Touché!

(CHAPITRE XII)

[Illustration]

[Illustration] XIII

PAR QUEL HASARD JE RENCONTRAI LE VICAIRE.

Après avoir donné aux humains cette brutale leçon sur la puissance de

leurs armes, les Marsiens regagnèrent leur première position sur la

lande de Horsell, et dans leur hâte--encombrés des débris de leur

compagnon--ils négligèrent sans doute plus d’une fortuite et inutile

victime telle que moi. S’ils avaient abandonné leur camarade et, sur

l’heure, poussé en avant, il n’y avait alors, entre eux et Londres, que

quelques batteries de campagne et ils seraient certainement tombés sur

la capitale avant l’annonce de leur approche; leur arrivée eût été aussi

soudaine aussi terrible et funeste que le tremblement de terre qui

détruisit Lisbonne.

Mais ils n’éprouvaient sans doute aucune hâte. Un par un, les cylindres

se suivaient dans leur course interplanétaire; chaque vingt-quatre

heures leur amenait des renforts. Pendant ce temps les autorités

militaires et navales, se rendant pleinement compte de la formidable

puissance de leurs antagonistes, se préparaient à la défense avec une

fiévreuse énergie. On disposait incessamment de nouveaux canons, si bien

qu’avant le soir chaque taillis, chaque groupe de villas suburbaines,

étagés aux flancs des collines des environs de Richmond et de Kingston,

masquait de noires et menaçantes bouches à feu. Dans l’espace incendié

et désolé--en tout peut-être une trentaine de kilomètres carrés--qui

entourait le campement des Marsiens, sur la lande de Horsell, à travers

les ruines et les décombres des villages, les arcades calcinées et

fumantes, qui, un jour seulement auparavant, avaient été des bosquets de

sapins, se glissaient d’intrépides éclaireurs munis d’héliographes pour

avertir les canonniers de l’approche des Marsiens. Mais les Marsiens

connaissaient maintenant la portée de notre artillerie et le danger de

toute proximité humaine, et nul ne s’aventura qu’au prix de sa vie dans

un rayon d’un mille autour des cylindres.

Il paraît que ces géants passèrent une partie de l’après-midi à aller et

venir, transportant le matériel des deux autres cylindres--le second

tombé dans les pâturages d’Addlestone, et le troisième à Pyrford--à leur

place primitive sur la lande d’Horsell. Au-dessus des bruyères

incendiées et des édifices écroulés, commandant une vaste étendue, l’un

d’eux se tint en sentinelle, tandis que les autres, abandonnant leurs

énormes machines de combat, descendirent dans leur trou. Ils y

travaillèrent ferme bien avant dans la nuit et la colonne de fumée dense

et verte qui s’élevait et planait au-dessus d’eux se voyait des collines

de Merrow et même, dit-on, de Banstead et d’Epsom Downs.

[Illustration]

Alors, tandis que derrière moi les Marsiens se préparaient ainsi à leur

prochaine sortie, et que devant moi l’Humanité se ralliait pour la

bataille, avec une peine et une fatigue infinies, à travers les flammes

et la fumée de Weybridge incendié, je me mis en route vers Londres.

J’aperçus, lointaine et minuscule, une barque abandonnée qui suivait le

fil de l’eau; je quittai la plupart de mes vêtements bouillis et quand

elle passa devant moi, je l’atteignis et pus ainsi m’échapper de cette

destruction. Il n’y avait dans la barque aucun aviron, mais, autant que

mes mains aux trois quarts cuites me le permirent, je réussis à pagayer

en quelque sorte en descendant le courant vers Halliford et Walton,

d’une allure fort pénible, et, comme on peut bien le comprendre en

regardant continuellement derrière moi. Je suivis la rivière parce que

je considérais qu’un plongeon serait ma meilleure chance de salut, si

les géants revenaient.

L’eau, que la chute du Marsien avait portée à une température très

élevée, descendait en même temps que moi, avec un nuage de vapeur, de

sorte que pendant plus d’un kilomètre il me fut presque impossible de

rien distinguer sur les rives. Une fois cependant, je pus entrevoir une

file de formes noires s’enfuyant de Weybridge à travers les prés.

Halliford me sembla absolument désert, et plusieurs maisons riveraines

flambaient. Il était étrange de voir la contrée si parfaitement

tranquille et entièrement désolée sous le chaud ciel bleu, avec des

nuées de fumée et des langues de flamme montant droit dans l’atmosphère

ardente de l’après-midi. Jamais encore je n’avais vu des maisons brûler

sans l’ordinaire accompagnement d’une foule gênante. Un peu plus loin,

les roseaux desséchés de la rive se consumaient et fumaient, et une

ligne de feu s’avançait rapidement à travers les chaumes d’un champ de

luzerne.

Je dérivai longtemps, endolori et épuisé par tout ce que j’avais enduré,

au milieu d’une chaleur intense réverbérée par l’eau. Puis mes craintes

reprirent le dessus et je me remis à pagayer. Le soleil écorchait mon

dos nu. Enfin, comme j’arrivais en vue du pont de Walton, au coude du

fleuve, ma fièvre et ma faiblesse l’emportèrent sur mes craintes et

j’abordai sur la rive gauche où je m’étendis, inanimé, parmi les grandes

herbes. Je suppose qu’il devait être à ce moment entre quatre et cinq

heures. Au bout d’un certain temps je me relevai, fis, sans rencontrer

âme qui vive, un bon demi-kilomètre et finis par m’étendre de nouveau à

l’ombre d’une haie. Je crois me souvenir d’avoir prononcé à haute voix

des phrases incohérentes, pendant ce dernier effort. J’avais aussi très

soif et regrettais amèrement n’avoir pas bu plus d’eau. Alors, chose

curieuse, je me sentis irrité contre ma femme, sans parvenir à

m’expliquer pourquoi, mais mon désir impuissant d’atteindre Leatherhead

me tourmentait à l’excès.

Je ne me rappelle pas clairement l’arrivée du vicaire, parce qu’alors

probablement je devais être assoupi. Je l’aperçus soudain, assis, les

manches de sa chemise souillées de suie et de fumée et sa figure glabre

tournée vers le ciel où ses yeux semblaient suivre une petite lueur

vacillante qui dansait dans les nuages pommelés, un léger duvet de

nuages, à peine teinté du couchant d’été.

Je me soulevai et au bruit que je fis il ramena vivement ses regards sur

moi.

--Avez-vous de l’eau? demandai-je brusquement.

Il secoua la tête.

--Vous n’avez fait qu’en demander depuis une heure, dit-il.

Un instant nous nous regardâmes en silence, procédant l’un et l’autre à

un réciproque inventaire de nos personnes. Je crois bien qu’il me prit

pour un être assez étrange, ainsi vêtu seulement d’un pantalon trempé et

de chaussettes, la peau rouge et brûlée, la figure et les épaules

noircies par la fumée. Quant à lui, son visage dénotait une honorable

simplicité cérébrale: sa chevelure tombait en boucles blondes crépues

sur son front bas et ses yeux étaient plutôt grands, d’un bleu pâle, et

sans regard. Il se mit à parler par phrases saccadées, sans plus faire

attention à moi, les yeux égarés et vides.

--Que signifie tout cela? Que signifient ces choses? demandait-il.

Je le regardai avec étonnement sans lui répondre.

Il étendit en avant une main maigre et blanche et continua sur un ton

lamentable:

--Pourquoi ces choses sont-elles permises? Quels péchés avons-nous

commis? Le service divin était terminé et je faisais une promenade pour

m’éclaircir les idées, quand tout à coup éclatèrent l’incendie, la

destruction et la mort! Comme à Sodome et à Gomorrhe! Toute notre œuvre

détruite, toute notre œuvre..... Qui sont ces Marsiens?

--Qui sommes-nous? lui répondis-je, toussant pour dégager ma gorge

embarrassée et sèche.

Il empoigna ses genoux et tourna de nouveau ses yeux vers moi. Pendant

une demi-minute, il me contempla sans rien dire.

--Je me promenais par les routes pour éclaircir mes idées, reprit-il, et

tout à coup éclatèrent l’incendie, la destruction et la mort!

Il retomba dans le silence, son menton maintenant presque enfoncé entre

ses genoux. Bientôt il continua, en agitant sa main:

--Toute notre œuvre, toutes nos réunions pieuses! Qu’avons-nous fait?

Quelles fautes a commises Weybridge? Tout est perdu! tout est détruit!

L’Église!--il y a trois ans seulement que nous l’avions

rebâtie!--Détruite! Emportée comme un fétu! Pourquoi?

Il fit une autre pause, puis il éclata de nouveau comme un dément.

--La fumée de son embrasement s’élèvera sans cesse! cria-t-il.

Ses yeux flamboyaient et il étendit son doigt maigre dans la direction

de Weybridge.

Je commençais maintenant à connaître ses mesures. L’épouvantable

tragédie dont il avait été le spectateur--il était évidemment un fugitif

de Weybridge--l’avait amené jusqu’aux dernières limites de sa raison.

--Sommes-nous loin de Sunbury? lui demandai-je d’un ton naturel et

positif.

--Qu’allons-nous devenir? continua-t-il. Y a-t-il partout de ces

créatures? Le Seigneur leur a-t-il livré la terre?

--Sommes-nous loin de Sunbury?

--Ce matin encore j’officiais à...

--Les temps sont changés, lui dis-je paisiblement. Il ne faut pas perdre

la tête. Il y a encore de l’espoir.

--De l’espoir?

--Oui. Beaucoup d’espoir--malgré tous ces ravages!

Je commençai alors à lui expliquer mes vues sur la situation. Il

m’écouta d’abord en silence, mais à mesure que je parlais, l’intérêt

qu’indiquait son regard fit de nouveau place à l’égarement et ses yeux

se détournèrent de moi.

--Ce doit être le commencement de la fin, reprit-il en m’interrompant.

La fin! Le grand et terrible jour du Seigneur! Lorsque les hommes

imploreront les rochers et les montagnes de tomber sur eux et de les

cacher--les cacher à la face de Celui qui est assis sur le Trône!

La guerre des mondes · 第 5 / 16 段