12 _février._--Mis au net la composition de _Foscari._ [276]

Essayé avec une toile de 80; je crois que cela ira ainsi.

--Vu Mme Sand à quatre heures et dîné chez Piron. Don Juan avec lui.

J.-J... y était.

* * * * *

14 _février._--Le Beau est assurément la rencontre de toutes les

convenances... Développer ceci, en se rappelant le Don Juan que j'ai vu

hier.

Quelle admirable fusion de l'élégance, de l'expression, du bouffon,

du terrible, du tendre, de l'ironique! chacun dans sa nature. _Cuncta

fecit in pondere numero et mensura._ Chez Bossini, l'Italien l'emporte,

c'est-à-dire que l'ornement domine l'expression. Dans beaucoup d'opéras

de Mozart, le contraire n'a pas lieu, car il est toujours orné et

élégant; mais l'expression des sentiments tendres prend une mesure

mélancolique qui ne va pas indifféremment à tous les sujets. Dans le

_Don Juan_, il ne tombe pas dans cet inconvénient; le sujet, au reste,

était merveilleusement choisi, à cause de la variété des caractères: D.

Anna, Ottavio, Elvira sont des caractères sérieux, les deux premiers

surtout; chez Elvira, déjà on voit une nuance moins sombre. Don Juan

tour à tour bouffon, insolent, insinuant, tendre même; la paysanne,

d'une coquetterie inimitable; Leporello, parfait d'un bout à l'autre.

Rossini ne varie pas autant les caractères.

* * * * *

15 _février._--Levé en mauvaise disposition, je me suis mis à reprendre

l'ébauche du _Christ au tombeau._ [277] L'attrait que j'y ai trouvé

a vaincu le malaise, mais je l'ai payé par une courbature le soir et

le lendemain. Mon ébauche est très bien, elle a perdu de son mystère;

c'est l'inconvénient de l'ébauche méthodique. Avec un bon dessin pour

les lignes de la composition et la place des figures, on peut supprimer

l'esquisse, qui devient presque un double emploi. Elle se fait sur le

tableau même, au moyen du vague où on laisse les détails. Le ton local

du Christ est _terre d'ombre_ naturelle, _jaune de Naples_ et _blanc_;

là-dessus, quelques tons de _noir_ et _blanc_ glissés çà et là, les

ombres avec un ton chaud.

Le ton local des nuances de la Vierge: un _gris_ légèrement roussâtre,

les clairs avec _jaune de Naples_ et _noir._

--Essayé _Foscari_, sur la toile de 80... Décidément, cela est trop

noyé. J'essayerai sur toile de 60.

* * * * *

18 _février._--Aujourd'hui été voir le _Christ_ de Préault, à

Saint-Gervais [278]. J'avais été au Luxembourg auparavant pour

m'informer de la cause des refus d'entrée.

* * * * *

19 _février._--T... me dit très justement que le modèle rabaisse son

homme. Une personne sotte vous assotit. L'homme d'imagination, dans

son travail pour élever le modèle jusqu'à l'idéal qu'il a conçu, fait

aussi, malgré lui, des pas vers la vulgarité qui le presse et qu'il a

sous l'œil [279].

--Vu deux actes des _Huguenots_... Où est Mozart?

Où est la grâce, l'expression, l'énergie, l'inspiration et la science?

le bouffon et le terrible...? Il sort de cette musique tourmentée des

efforts qui surprennent, mais c'est l'éloquence d'un fiévreux, des

lueurs suivies d'un chaos.

Piron m'y a donné des nouvelles de Mlle Mars, qui est bien mal.

Charles [280] très affligé.

* * * * *

20 _février._--Les moralistes, les philosophes, j'entends les

véritables, tels que Marc-Aurèle, le Christ, en ne le considérant que

sous le rapport humain; n'ont jamais parlé politique. L'égalité des

droits et vingt autres chimères ne les ont pas occupés, ils n'ont

recommandé aux hommes que la résignation à la destinée, non pas à

cet obscur _fatum_ des anciens, mais à cette nécessité éternelle

que personne ne peut nier, et contre laquelle les philanthropes ne

prévaudront point, de se soumettre aux arrêts de la sévère nature.

Ils n'ont demandé autre chose au sage que de s'y conformer et de jouer

son rôle à la place qui lui a été assignée au milieu de l'harmonie

générale. La maladie, la mort, la pauvreté, les peines de l'âme, sont

éternelles et tourmenteront l'humanité sous tous les régimes; la forme,

démocratique ou monarchique, n'y fait rien.

--Dîné chez M. Moreau [281]; revenu avec Couture: il raisonne très

bien, il est surprenant... Quel regard nous avons pour caractériser

les défauts les uns des autres! Tout ce qu'il m'a dit de chacun est

très vrai et très fin, mais il ne tient pas compte des qualités;

surtout il ne voit et n'analyse, comme tous les autres, que des

_qualités d'exécution._ Il me dit, et je le crois bien, qu'il se

sent surtout propre à faire d'après nature. Il fait, dit-il, des

études préparatoires, pour apprendre par cœur, en quelque sorte, le

morceau qu'il veut peindre et s'y met ensuite avec chaleur: ce moyen

est excellent à son point de vue. Je lui ai dit comment Géricault se

servait du modèle, c'est-à-dire librement, et cependant faisant poser

rigoureusement. Nous nous sommes récriés l'un et l'autre sur son

immense talent!

Quelle force que celle qu'une grande nature tire d'elle-même! Nouvel

argument contre la sottise qu'il y a à y résister et à se modeler sur

autrui.

* * * * *

21 _février._--Aujourd'hui, fermé ma porte par excès d'ennui des

visiteurs.

Repris les _Comédiens arabes_[282] de bonne heure, à cause du concert

de Franchomme [283], où je devais aller à deux heures. En y allant,

trouvé Mme Sand, qui m'a fait achever la route dans sa voiture. Je

l'ai revue avec un vrai plaisir. Excellente musique. Quatuor d'Haydn,

des derniers qu'il ait faits. Chopin me dit que l'expérience y a donné

cette perfection que nous y admirons. Mozart, a-t-il ajouté, n'a pas

eu besoin de l'expérience; la science s'est toujours trouvée chez lui

au niveau de l'inspiration. Quintettes de lui, déjà entendus chez

Boissard. Le trio de _Rodolphe_ de Beethoven: passages communs, à côté

de sublimes beautés.

Résisté à dîner chez Mme Sand, pour rentrer et me reposer.

Le soir chez M. Thiers; il n'y avait que Mme Dosne.

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Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 46 / 86 题