Essayé avec une toile de 80; je crois que cela ira ainsi.
--Vu Mme Sand à quatre heures et dîné chez Piron. Don Juan avec lui.
J.-J... y était.
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14 _février._--Le Beau est assurément la rencontre de toutes les
convenances... Développer ceci, en se rappelant le Don Juan que j'ai vu
hier.
Quelle admirable fusion de l'élégance, de l'expression, du bouffon,
du terrible, du tendre, de l'ironique! chacun dans sa nature. _Cuncta
fecit in pondere numero et mensura._ Chez Bossini, l'Italien l'emporte,
c'est-à-dire que l'ornement domine l'expression. Dans beaucoup d'opéras
de Mozart, le contraire n'a pas lieu, car il est toujours orné et
élégant; mais l'expression des sentiments tendres prend une mesure
mélancolique qui ne va pas indifféremment à tous les sujets. Dans le
_Don Juan_, il ne tombe pas dans cet inconvénient; le sujet, au reste,
était merveilleusement choisi, à cause de la variété des caractères: D.
Anna, Ottavio, Elvira sont des caractères sérieux, les deux premiers
surtout; chez Elvira, déjà on voit une nuance moins sombre. Don Juan
tour à tour bouffon, insolent, insinuant, tendre même; la paysanne,
d'une coquetterie inimitable; Leporello, parfait d'un bout à l'autre.
Rossini ne varie pas autant les caractères.
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15 _février._--Levé en mauvaise disposition, je me suis mis à reprendre
l'ébauche du _Christ au tombeau._ [277] L'attrait que j'y ai trouvé
a vaincu le malaise, mais je l'ai payé par une courbature le soir et
le lendemain. Mon ébauche est très bien, elle a perdu de son mystère;
c'est l'inconvénient de l'ébauche méthodique. Avec un bon dessin pour
les lignes de la composition et la place des figures, on peut supprimer
l'esquisse, qui devient presque un double emploi. Elle se fait sur le
tableau même, au moyen du vague où on laisse les détails. Le ton local
du Christ est _terre d'ombre_ naturelle, _jaune de Naples_ et _blanc_;
là-dessus, quelques tons de _noir_ et _blanc_ glissés çà et là, les
ombres avec un ton chaud.
Le ton local des nuances de la Vierge: un _gris_ légèrement roussâtre,
les clairs avec _jaune de Naples_ et _noir._
--Essayé _Foscari_, sur la toile de 80... Décidément, cela est trop
noyé. J'essayerai sur toile de 60.
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18 _février._--Aujourd'hui été voir le _Christ_ de Préault, à
Saint-Gervais [278]. J'avais été au Luxembourg auparavant pour
m'informer de la cause des refus d'entrée.
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19 _février._--T... me dit très justement que le modèle rabaisse son
homme. Une personne sotte vous assotit. L'homme d'imagination, dans
son travail pour élever le modèle jusqu'à l'idéal qu'il a conçu, fait
aussi, malgré lui, des pas vers la vulgarité qui le presse et qu'il a
sous l'œil [279].
--Vu deux actes des _Huguenots_... Où est Mozart?
Où est la grâce, l'expression, l'énergie, l'inspiration et la science?
le bouffon et le terrible...? Il sort de cette musique tourmentée des
efforts qui surprennent, mais c'est l'éloquence d'un fiévreux, des
lueurs suivies d'un chaos.
Piron m'y a donné des nouvelles de Mlle Mars, qui est bien mal.
Charles [280] très affligé.
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20 _février._--Les moralistes, les philosophes, j'entends les
véritables, tels que Marc-Aurèle, le Christ, en ne le considérant que
sous le rapport humain; n'ont jamais parlé politique. L'égalité des
droits et vingt autres chimères ne les ont pas occupés, ils n'ont
recommandé aux hommes que la résignation à la destinée, non pas à
cet obscur _fatum_ des anciens, mais à cette nécessité éternelle
que personne ne peut nier, et contre laquelle les philanthropes ne
prévaudront point, de se soumettre aux arrêts de la sévère nature.
Ils n'ont demandé autre chose au sage que de s'y conformer et de jouer
son rôle à la place qui lui a été assignée au milieu de l'harmonie
générale. La maladie, la mort, la pauvreté, les peines de l'âme, sont
éternelles et tourmenteront l'humanité sous tous les régimes; la forme,
démocratique ou monarchique, n'y fait rien.
--Dîné chez M. Moreau [281]; revenu avec Couture: il raisonne très
bien, il est surprenant... Quel regard nous avons pour caractériser
les défauts les uns des autres! Tout ce qu'il m'a dit de chacun est
très vrai et très fin, mais il ne tient pas compte des qualités;
surtout il ne voit et n'analyse, comme tous les autres, que des
_qualités d'exécution._ Il me dit, et je le crois bien, qu'il se
sent surtout propre à faire d'après nature. Il fait, dit-il, des
études préparatoires, pour apprendre par cœur, en quelque sorte, le
morceau qu'il veut peindre et s'y met ensuite avec chaleur: ce moyen
est excellent à son point de vue. Je lui ai dit comment Géricault se
servait du modèle, c'est-à-dire librement, et cependant faisant poser
rigoureusement. Nous nous sommes récriés l'un et l'autre sur son
immense talent!
Quelle force que celle qu'une grande nature tire d'elle-même! Nouvel
argument contre la sottise qu'il y a à y résister et à se modeler sur
autrui.
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21 _février._--Aujourd'hui, fermé ma porte par excès d'ennui des
visiteurs.
Repris les _Comédiens arabes_[282] de bonne heure, à cause du concert
de Franchomme [283], où je devais aller à deux heures. En y allant,
trouvé Mme Sand, qui m'a fait achever la route dans sa voiture. Je
l'ai revue avec un vrai plaisir. Excellente musique. Quatuor d'Haydn,
des derniers qu'il ait faits. Chopin me dit que l'expérience y a donné
cette perfection que nous y admirons. Mozart, a-t-il ajouté, n'a pas
eu besoin de l'expérience; la science s'est toujours trouvée chez lui
au niveau de l'inspiration. Quintettes de lui, déjà entendus chez
Boissard. Le trio de _Rodolphe_ de Beethoven: passages communs, à côté
de sublimes beautés.
Résisté à dîner chez Mme Sand, pour rentrer et me reposer.
Le soir chez M. Thiers; il n'y avait que Mme Dosne.
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