Le vulgaire croit que le talent doit toujours être égal à lui-même et
qu'il se lève tous les matins comme le soleil, reposé et rafraîchi,
prêt à tirer du même magasin, toujours ouvert, toujours plein,
toujours abondant, des trésors nouveaux à verser sur ceux de la
veille; il ignore que, semblable à toutes les choses mortelles, il a
un cours d'accroissement et de dépérissement, qu'indépendamment de
cette carrière qu'il fournit, comme tout ce qui respire (à savoir: de
commencer faiblement, de s'accroître, de paraître dans toute sa force
et de s'éteindre par degrés), il subit toutes les intermittences de la
santé, de la maladie, de la disposition de l'âme, de sa gaieté ou de
sa tristesse. En outre, il est sujet à s'égarer dans le plein exercice
de sa force; il s'engage souvent dans des routes trompeuses; il lui
faut alors beaucoup de temps pour en revenir au point d'où il était
parti, et souvent il ne s'y retrouve plus le même. Semblable à la chair
périssable, à la vie faible et attaquable par tous les côtés de toutes
les créatures, laquelle est obligée de résister à mille influences
destructives, et qui demandent ou un continuel exercice ou des soins
incessants, pour n'être pas dévoré par cet univers qui pèse sur nous,
le talent est obligé de veiller constamment sur lui-même, de combattre,
de se tenir perpétuellement en haleine, en présence des obstacles
au milieu desquels s'exerce sa singulière puissance. L'adversité et
la prospérité, sont des écueils également à craindre. Le trop grand
succès tend à l'énerver, comme l'insuccès le décourage. Plusieurs
hommes de talent n'ont eu qu'une lueur, qui s'est éteinte aussitôt que
montée. Cette lueur éclate quelquefois dès leur apparition et disparaît
ensuite pour toujours. D'autres, faibles et chancelants, ou diffus, ou
monotones en commençant, ont jeté, après une longue carrière presque
obscure, un éclat incomparable, tels que Cervantes; Lewis [216], après
avoir fait le _Moine_, n'a plus rien fait qui vaille. Il en est qui
n'ont pas subi d'éclipsé, etc...
--Le principal attribut du génie est de coordonner, de composer,
d'assembler les rapports, de les voir plus justes et plus étendus.
--Très belle opposition à un homme d'une carnation chaude et jaunâtre:
chemise blanc jaune, vêtement rouge, cire à cacheter; manteau orange
terre de Sienne brûlée.
[211] Ce tableau était un des cinq envois que Delacroix fit au Salon
de 1845. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 927.) A ce propos, il écrivit
au critique Thoré, qui avait été un de ses premiers et de ses plus
fervents admirateurs, ce curieux billet: «J'ai envoyé, cher monsieur,
cinq tableaux... Mettons-nous _en prière à présent, pour que messieurs
du jury laissent passer mon bagage._ Je crois qu'il serait bon de n'y
pas faire allusion d'avance, de peur que par mauvaise humeur ils ne
réalisent cette crainte.» (_Corresp._, t. I, p. 301.)
[212] _Étienne Pivert de Senancour_, écrivain moraliste né à Paris
en 1770, mort en 1846. Rêveur sans illusions, athée et fataliste, il
écrivit un certain nombre d'ouvrages, fruits de ses tristes méditations
et de son esprit chagrin. _Obermann_ avait été publié pour la première
fois en 1804. Une deuxième édition parut en 1833, avec une préface
de Sainte-Beuve, et une troisième un peu plus tard avec une préface
de _George Sand_, à laquelle Delacroix fait ici allusion. Voici,
d'ailleurs, comment Sainte-Beuve appréciait le talent de Senancour:
«C'est à la fois un psychologiste ardent, un lamentable élégiaque des
douleurs humaines et un peintre magnifique de la réalité.»
[213] Ce tableau, _la Mort de Sardanapale_, exécuté en 1844, n'est que
la réduction sans variante du tableau peint en 1827. (Voir _Catalogue
Robaut,_ n° 791.)
[214] Voir _Catalogue Robaut_, n° 60.
[215] Le génie de _Victor Hugo_ était peu sympathique à Delacroix.
Plus loin, dans son Journal, il porte un jugement sévère, qui pourrait
même paraître injuste, sur le style du poète. Victor Hugo, d'ailleurs,
ne l'aimait pas davantage. Il ne pouvait supporter que l'opinion
publique, qui plus tard «devait faire à Delacroix une gloire parallèle
à la sienne», accouplât leurs deux noms. Il appelait ses créations
féminines _des grenouilles_, et si l'on s'en rapporte à une très
curieuse plaquette intitulée: _Victor Hugo en Zélande_, publiée par
Charles Hugo, on y verra que le poète reconnaissait au peintre «toutes
les qualités, moins une, _la beauté._» La vérité est qu'ils étaient
de génie trop dissemblable pour pouvoir se comprendre, et que les
critiques du temps, en unissant leurs noms, commettaient une de ces
grossières erreurs dont ils étaient coutumiers.
«M. Victor Hugo, disait Baudelaire, est un grand poète sculptural qui a
l'œil fermé à la _spiritualité._» Rien ne peut mieux que cette brève
observation faire toucher du doigt la cause de l'incompréhension de
Victor Hugo en ce qui concerne les femmes de Delacroix!
[216] _Lewis_, romancier anglais, né à Londres, en 1773, mort en
1818. Il fut l'ami de Walter Scott, dont il encouragea les débuts, et
de Byron, à qui il fit connaître la littérature allemande. Son plus
célèbre roman, _le Moine_, est une œuvre de jeunesse où il a entassé
tout ce que pouvaient lui suggérer une imagination exaltée et maladive,
l'effervescence de l'âge et la lecture des ballades allemandes, des
romans mystérieux, fantastiques, effrayants, alors à la mode. Comme
poète, Lewis déploya un talent exquis de versification dans des
Ballades imitées de Bürger.
* * * * *
_Sans date._--Le _Marché d'Arabes_ dont j'ai commencé une aquarelle en
très large.
_Soleil couchant_, poudreux au fond, etc., dont il y a un bon dessin à
la plume.