7 _mars._--A _Teleta deï Rissana._

La plaine terminée par des oliviers très grands sur la colline. Nous

avions déjeuné au bord de la rivière Aïacha.

--Homme au cafetan noir. Haïjck sur la tête noué sous le bras.

-Homme qui raccommodait quelque chose à sa selle: turban sans calotte,

burnous noir drapé derrière en Romain, bottes très hautes, pièce jaune

au talon; burnous sur la tête attaché par une corde; boutons à sa robe

blanche.

--Nègre turban rouge et blanc.

--Les cinq lièvres pris dans la plaine.

--La rencontre avec l'autre pacha. Damas sur la croupe du pacha.

Musique à cheval.

--La prière près de la tente du commandant.

--Les gens qui portent le plat de couscoussou dans un tapis; moutons.

--Homme nu, et arrangeant son haïjck près du tombeau du saint.

--Arbres près d'un petit tas de pierres. Montagnes vertes avec terre

jaune dans la distance.

--Passé la soirée avec Abou dans notre tente. Conversation sur les

champs. La boîte à musique qui ne s'arrêtait point. Envie de rire.

* * * * *

_Jeudi_ 8.--_Alcassar-El-Kebir._

Pluie en partant. Monté une colline et entré dans un joli bois de

chênes verts; entré dans la plaine où l'armée de D. Sébastien a été

défaite [177].

Traversé la rivière; déjeuné. Jeu de poudre dans la plaine.--Montagne

dans la demi-teinte.

Avant d'arriver à Alcassar, population, musique, jeux de poudre sans

fin. Le frère du pacha donnant des coups de bâton et de sabre. Un homme

perce la foule des soldats et vient tirer à notre nez. Il est saisi

par Abou par le turban défait. Sa fureur. On l'entraîne, on le couche

plus loin. Mon effroi. Nous courons; le sabre était déjà tiré...

Sur le haut de la colline à gauche, étendards variés; dessins sur

des fonds variés, rouge, bleu, vert, jaune, blanc; autres avec les

fantassins bariolés.

--Les grandes trompettes à notre entrée à Alcassar.

* * * * *

_Vendredi_ 9 _mars._--Campé à _Fouhouarat._

Parti tard du campement d'Alcassar. Pluie. Entrée à Alcassar pour le

traverser. Foule, soldats frappant à grands coups de courroies; rues

horribles; toits pointus. Cigognes sur toutes les maisons, sur le haut

des mosquées; elles paraissaient très grandes pour les constructions.

Tout en briques: Juives aux lucarnes.

Traversé dans un grand passage garni de hideuses boutiques, couvert en

cannes mal assemblées.

Arrivés au bord de la rivière. Grands arbres (oliviers) au bord.

Descente dangereuse.

Au milieu de la rivière, coups de fusil de l'un et de l'autre côté.

Arrivés à l'autre bord, traversé pendant plus de vingt minutes une haie

de tireurs assez menaçante. Coups de fusil aux pieds de nos chevaux.

Homme à demi nu.

Arrivée du père du pacha, burnous violet, charmante tournure; petite

bande de cachemire au-dessus de son turban. Cheval gris.

Déjeuné dans les montagnes près d'une source. Pluie battante.

Trouvé l'autre pacha dans une plaine. Courses. Coups de fusil. Canaille.

--Homme renversé sur le dos et son cheval par-dessus lui. Relevé à

moitié mort; remonté à cheval un instant après.

--Voracité des Maures; le soir, Abraham nous le contait dans la tente.

* * * * *

_Samedi_ 10 _mars._--El-Arba de Sidi Eisa Bellasen.

Malade la nuit précédente. Nous avons été incertains si nous resterions

à cause du temps. Les Juifs ne voulaient pas partir. Le soleil a paru.

Traversé la rivière Emda qui serpente en trois.

Fait une visite à Ben-Abou. Il avait un habit de drap blanc.

Il nous a dit que l'empereur courait quelquefois la poudre, avec vingt

ou trente cavaliers qu'il désigne. Leurs chevaux passent la nuit en

plein air, pluie, chaleur, et n'en sont que meilleurs. Il a mis des

aromates dans le thé.

--L'homme qui a couru dans cette grande plaine avant d'arriver; son

bras découvert jusqu'à l'épaule et sa cuisse également découverte.

--Avant la rivière, dans une course, la selle du commandant de

l'escorte du pacha a tourné; il a perdu son turban.

Nous avons rencontré un autre second du pacha de la province.

Il fait un vent très froid, le ciel pur.--Nous sommes dans la province

d'El-Garb, divisée en deux gouvernements.

--Des enfants nous ont jeté des pierres. On a envoyé arrêter le

village. Ils n'en seront peut-être pas quittes pour cinquante piastres.

Probablement les deux vaches données le soir à Mornay venaient de là.

* * * * *

_Dimanche_ 11 _mars._--A la rivière Sébou, au passage de El-Aïtem [178].

Depuis trois jours nous sommes suivis par un shérif de Fez, ami de

Bias, qui veut absolument avoir un cadeau.

Quand les Maures veulent obtenir quelque chose, comme une grâce, de

manière à n'être pas refusés, ils vont porter près de votre tente

un mouton, même un bœuf comme présent, et l'égorgent en manière de

sacrifice, et pour constater l'offrande. On est lié très fort par

l'espèce d'obligation que cette action impose.

Le jour que nous avons campé à Alcassar, on est venu tuer trois

moutons, l'un à la tente de Bias, le second à celle du caïd, le

troisième à la nôtre, pour obtenir la grâce d'un homme accusé

d'assassinat. Bias s'intéresse à l'affaire.

En attendant, il n'a été question toute la soirée, ce jour-là, que d'un

pauvre Juif qui avait été bâtonné pour de l'eau-de-vie qu'il avait

refusé de livrer à Lopez, l'agent français à Laroche, lequel devait

probablement la donner au frère du caïd dans la tente de qui nous avons

été le soir. On n'a voulu le relâcher que moyennant quatre piastres et

dix onces pour le donneur de coups.

Le pacha et son frère avaient toujours un homme de chaque côté du

cheval, marchant à côté et qui prennent le fusil quand ils viennent de

courir.

Je n'ai pas parlé à Alcassar de la visite au pacha dans sa tente. La

selle à sa droite, son sabre sur son matelas blanc, couvertures; un

homme à ses pieds dormant enveloppé dans un burnous noué par derrière.

--Presque toujours le derrière de la selle est dans l'ombre à cause des

vêtements.

Le second du pacha n'ayant pas de bottes avait mis à une de ses jambes

le fourreau de son fusil, un mouchoir à l'autre; ils ont presque tous

la jambe blessée par l'étrier.

Beau temps, rien de remarquable.

--Les hommes avec le fourreau du fusil sur la tête.

--Les chevaux se roulant au bord de la rivière.

--Le cheval blanc dans une course qui à glissé et a fait un écart. Le

cheval ferré à froid, la corne coupée par devant.

* * * * *

_Lundi_ 12 _mars._--Sur les bords du fleuve Sébou.

Passé le matin le Sébou.--Embarquement ridicule. Les chevaux se sauvant

et roués de coups pour entrer dans les barques. Hommes nus chassant les

chevaux devant eux.

Bias nous a dit en traversant avec nous qu'on ne faisait pas de ponts

afin d'arrêter plus facilement les voleurs et de recevoir les taxes et

d'arrêter les séditieux. C'est lui qui disait que le monde était divisé

en deux, la _Barbarie_ et _le reste._

Hommes appuyés contre la barque et la poussant. Vieux soldat avec son

cafetan bleu seulement.

Spectateurs sur le bord, les jambes pendantes. Lévriers, chevaux se

roulant par terre.

Ennui extrême en attendant. Embarqué seulement vers une heure. Route le

long du fleuve. Près d'arriver, jeux de poudre très beaux.

Homme en cafetan jaune d'or.

Le caïd; turban à la mamelouk.--Son bourreau.

Un des chefs dans une course étant arrivé jusqu'à nous, Abou s'est mis

au devant de lui et l'homme lui a déchiré un peu son manteau. Arrivé

au campement, Abou a déchiré en pièces son manteau, voulant plutôt le

brûler que de permettre que qui que ce soit pût en profiter. On lui

a aussi cassé sa pipe. Il était furieux et intraitable pour les soldats.

[Illustration: _Carnet du Voyage au Maroc._--(_Fac-similé d'une page._)]

--Le soir, après un dîner gai, descendu solitairement près des bords du

fleuve Sébou. Beau clair de lune.

* * * * *

_Mardi_ 13 _mars._--A _Sidi-Kassem._

Soleil très ardent. Route dans une plaine immense.

* * * * *

_Mercredi_ 14 _mars_.--_Zar Hône._

Parti par un beau soleil du matin. Côtoyé d'abord la petite rivière.

Les figures éclairées de côté parle soleil levant. Montagnes nettes sur

le fond blanc; des étoffes et couleurs très vives.

Entré dans un défilé dans la montagne. Hommes et enfants en haïjck et

nus en dessous. Marabouts.

Descendu à travers des rochers plats jusqu'au bord d'un ruisseau et

déjeuné.

Continué dans des défilés, mais plus larges, dans des sentiers au bord

de fossés profonds. Parlé du voyage en Perse.

Vu une femme qui apportait à boire au commandant; elle avait des

agrafes.

Arrivés dans une plaine et vu de loin Zar Hône. Descendu au bord d'une

jolie rivière. Les bords couverts de petits lauriers. Continué sur le

flanc de la montagne au milieu des pierres et des ruines. En approchant

de Zar Hône, vu des laboureurs; la charrue. La fontaine vue de loin.

* * * * *

_Jeudi_ 15 _mars_.--_Meknez._

Parti matin, beau temps. La ville de Zar Hône avec ses fumées; les

montagnes à l'horizon à droite, à moitié couvertes de nuages. Entré

dans les montagnes et, après quelque chemin, découvert la grande vallée

dans laquelle est Meknez.

Arrêté après avoir passé une petite rivière. C'est la même que nous

avons passé la veille et qui serpente. Lauriers roses.

Rencontré des cavaliers qui ont couru la poudre; restés au grand soleil

assez de temps.

Meknez était à notre gauche, et de loin nous voyons à droite en avant

la garde de l'empereur sur une colline. Au bas de nous, dans la plaine,

ils ont couru la poudre.

Traversé un ruisseau rapide au milieu de la confusion. Le pacha de

Meknez et le chef du Mischoar étaient déjà venus à notre rencontre.

Nous avons grimpé la colline. Rencontré le porteur de paroles de

l'empereur, mulâtre affreux à traits mesquins: très beau burnous blanc,

bonnet pointu sans turban, pantoufles jaunes et éperons dorés; ceinture

violette brodée d'or, porte-cartouches très brodé, la bride du cheval

violet et or. Courses de la garde noire, bonnets sans turban. Très

beau coup d'œil en regardant derrière nous cette quantité de figures

bigarrées ou noires; le blanc des vêtements terne sur le fond.

Ennuyeuse promenade, marchant derrière les drapeaux, précédés de la

musique. Courses continuelles à notre gauche; à droite coups de fusil

de l'infanterie. De temps en temps nous arrivions à des cercles formés

d'hommes assis, qui se levaient à notre approche et nous tiraient au

nez.

Un des ancêtres de l'empereur actuel devait faire prolonger jusqu'à

Maroc la muraille qui passe des deux côtés sur le pont.

Vaches blanches sur toute cette colline. Figures de toute espèce, le

blanc dominant toujours.

--Bel effet en montant, les drapeaux se détachant en terne sur l'azur

le plus pur du ciel.

Une vingtaine de drapeaux à peu près passés le long du tombeau d'un

saint. Palmier auprès. Bâti en briques. Porte de la ville très haute.

Porcelaines variées, etc. Une fois entré à gauche, les cavaliers et les

tentes sur les remparts.

--Entrée de la ville [179]. Les drapeaux inclinés sous la porte.

Dans l'intérieur de la porte, foule immense. La grande porte colossale.

Devant nous une rue. A gauche une longue et large place, et rangée en

demi-cercle devant nous, l'infanterie, qui a fait feu; la cavalerie

derrière les fantassins.

Populace derrière sur des tertres et sur les maisons.

Fait le tour de quelques remparts avant de rentrer. En passant par une

porte, palmiers gigantesques à droite; avant d'entrer dans une antre

porte, côtoyé un rempart. Femmes en grand nombre sur un tertre à droite

et criant.

* * * * *

_Jeudi_ 22 _mars._--Audience de l'empereur.

Vers neuf ou dix heures, partis à cheval précédés du caïd sur sa mule,

de quelques petits soldats à pied et suivis de ceux qui portaient les

présents. Passé devant une mosquée, beau minaret qu'on voit de la

maison. Une petite fenêtre avec une boiserie.

Traversé un passage couvert par des cannes comme à Alcassar. Maisons

plus hautes qu'à Tanger.

Arrivé sur la place en face la grande porte. Foule à laquelle on

donnait des coups de corde et de bâton. Plaques de porte en fer garnies

de clous.

Entré dans une seconde cour après être descendu de cheval et passé

entre une haie de soldats; à gauche, grande esplanade où il y avait des

tentes et des soldats avec des chevaux attachés.

Entré plus avant après avoir attendu et arrivé dans une grande place où

nous devions voir le roi.

De la porte mesquine et sans ornements sont sortis d'abord à de courts

intervalles de petits détachements de huit ou dix soldats noirs en

bonnet pointu qui se sont rangés à gauche et à droite. Puis deux

hommes portant des lances; Puis le roi, qui s'est avancé vers nous et

s est arrêté très près [180]. Grande ressemblance avec Louis-Philippe,

plus jeune, barbe épaisse, médiocrement brun. Burnous fin et presque

fermé par devant. Haïjck par-dessous sur le haut de la poitrine et

couvrant presque entièrement les cuisses et les jambes. Chapelet blanc

à soies bleues autour du bras droit qu'on voyait très peu. Étriers

d'argent. Pantoufles jaunes non chaussées par derrière. Harnachement et

selle rosâtre et or. Cheval gris, crinière coupée en brosse. Parasol

à manche de bois non peint; une petite boule d'or au bout; rouge en

dessus et à compartiment, dessous rouge et vert [181].

Après avoir répondu les compliments d'usage et être resté plus qu'il

n'est ordinaire dans ces réceptions, il a ordonné à Muchtar de prendre

la lettre du roi des Français et nous a accordé la faveur inouïe de

visiter quelques-uns de ses appartements. Il a tourné bride, après nous

avoir fait un signe d'adieu, et il s'est perdu dans la foule à droite

avec la musique.

La voiture qui était partie après lui était couverte en drap vert,

traînée par une mule caparaçonnée de rouge, les roues dorées. Hommes

qui l'éventaient avec des mouchoirs blancs longs comme des turbans.

Entré par la même porte; là, remonté à cheval. Passé une porte qui

menait à une espèce de rue entre deux grands murs bordés d'une haie de

soldats de part et d'autre.

Descendu de cheval devant une petite porte à laquelle on a frappé

quelque temps. Nous sommes entrés bientôt dans une cour de marbre avec

une vasque versant de l'eau au milieu; en haut, petits volets peints.

Traversé quelques petites pièces avec des jeunes enfants, nègres pour

la plupart et médiocrement vêtus. Sortis sur une terrasse d'un jardin.

Portes délabrées, peintures usées. Trouvé un petit kiosque en bois

non peint, une espèce de canapé bambou en menuiserie, avec une espèce

de matelas roulé. A gauche rentrés par une porte mieux peinte. Très

belle cour, avec fontaine au milieu; au fond porte verte, rouge et or;

les murs en faïence à hauteur d'homme. Les deux faces donnant entrée

dans des chambres avec péristyles de colonnes; peintures charmantes

dans l'intérieur et à la voûte; faïence jusqu'à une certaine hauteur;

à droite lit un peu à l'anglaise, à gauche matelas ou lit par terre,

très propre et très blanc; dans l'angle à droite, psyché. Deux lits par

terre. Joli tapis vers le fond.--Sur le devant natte jusqu'à l'entrée.

Vu, de cette chambre, Abou et un ou deux autres appuyés contre le mur

près de la porte d'entrée.--Filet au-dessus de la cour.

Dans la chambre en face, lit de brocart à l'européenne; point d'autres

meubles. Portière en drap relevée à moitié; à gauche de la petite porte

dans la cour rouge et vert, espèce de renfoncement avec une espèce de

paysage ou miroir.--Des armoires peintes dans la chambre, dans l'ombre.

Dans le kiosque du jardin auquel on arrive par une espèce de treille

portée de côté par des piliers verts et rouges. Autre jardin, jet d'eau

devant une espèce de baraque en bois, dont la peinture était dégradée,

dans laquelle il y avait un fauteuil bas et couvert, devant un bassin

en brique à fleur de terre, devant lequel ils nous ont arrêtés pour

jouir de notre admiration.

Le général en chef de la cavalerie, accroupi devant la porte des

écuries. De cette porte-là en se retournant, bel effet; le bas des murs

blanchis.

Là nous retrouvâmes nos chevaux et la troupe encore sous les armes,

puis nous fûmes dans un autre jardin plus agreste. Sortis par l'endroit

où on met au vert les chevaux de l'empereur; soldats et peuple noua

accompagnent! L'enfant à la chemise pittoresque.

* * * * *

_Vendredi_ 23 _mars._--Sorti pour la première fois. La porte avec

boiseries au-dessus.

Espèce de marché de fruits secs, poteries, cabanes en cannes adossées

aux murs de la ville. Séparations en cannes dans les boutiques comme

les treillages de jardins. Homme à l'ombre d'un chiffon sur deux

bâtons. Porte fermée pour la prière. Hommes battant le mur de tapis en

criant en mesure à un signal de l'un d'eux chaque fois.

Entré dans la juiverie.--Acheté des petits objets en cuivre. L'enfant à

qui je donnais la main, l'homme qui a passé entre nous deux.--Au bazar;

ceinture.

* * * * *

_Samedi_ 24.--Sorti pour aller à la juiverie. Homme en cafetan rouge

dans le marché qui y conduit. Autre marchand de friture. Le portier de

la juiverie en rouge.

Entré chez l'ami d'Abraham. Juifs sur les terrasses se détachant sur

un ciel légèrement nuageux et azuré à la Paul Véronèse.--La jeune

petite femme est entrée, a baisé les mains à nous tous. Les Maures

mangeaient. Table peinte.

Le jeu des Juifs chez la mariée; l'un d'eux était au milieu, un pied

sur une vieille pantoufle et allongeant des coups de pied à ceux qu'il

pouvait atteindre et qui lui donnaient d'affreux coups de poing.

On laisse, hiver comme été, les chevaux du roi en plein air; seulement,

pendant une quarantaine de jours des plus rigoureux, on leur met une

couverture.

Muchtar, à qui on avait envoyé parmi ses présents une pièce de casimir

blanc, en a envoyé hier chercher encore une aune, parce qu'il a compté

sur deux habits.

L'empereur se fait apporter les présents destinés à ses ministres et

choisit ce qui est à sa convenance.

Le 30, l'empereur nous a envoyé des _musiciens juifs de Mogador._ [182]

C'est tout ce qu'il y a de mieux dans l'empire; Abou est venu les

entendre. Il a pris un petit papier dans son turban pour écrire nos

noms. Mon nom ne lui a pas donné peu de peine i prononcer.

Cimetière juif.

Abraham nous disait que les maçons élevaient en général les murs sans

cordeau entièrement d'instinct; que tel ouvrier était incapable de

refaire une chose qu'il avait faite avant.

[175] «Nous partons après-demain pour Méquinez, où est l'empereur,

écrit Delacroix à Fr. Villot; il nous fera toutes sortes de galanteries

mauresques pour notre réception, courses de chevaux, coups de fusil,

etc. La saison nous favorise, nous avons craint les pluies, mais il

paraît que le plus fort est passé.» (_Corresp._, t. I, p. 179.)

[176] Il agit ici de cet _fantasias_ qui ont tenté le pinceau de tous

les peintres qui visitèrent l'Orient. Cette première scène lui inspira

une aquarelle qui devait figurer à la vente _Mornay._ Le catalogue

Robaut la décrit ainsi: «Au premier plan, un peloton de cavaliers

lancés au galop, à demi enveloppés de fumée; celui du milieu sur un

cheval gris brandit son fusil; au second plan à droite, la porte de la

ville avec d'autres cavaliers; au fond, des montagnes d'un bleu léger.»

[177] L'armée portugaise, qui, en 1758, venait à la conquête du Maroc

sous les ordres de son roi, le chevaleresque Sébastien, livra en

effet bataille à Abd-el-Melek dans cette plaine connue sous le nom

l'_Alcaçar-quivir._ Sébastien y perdit la bataille et la vie.

[178] Le paysage de la rivière Sébou inspira une toile exposée au

Salon de 1859, ainsi décrite dans le catalogue Robaut: «Six Marocains

se baignent à l'un des tournants du fleuve peu profond. Au premier

plan à gauche débouche un cavalier qui va faire rafraîchir son cheval.

Tout auprès un baigneur étendu se repose. Sur l'autre rive, un cheval

conduit par la bride a déjà le pied dans l'eau.»

[179] «Notre entrée ici à Méquinez a été d'une beauté extrême, et c'est

un plaisir qu'on peut fort bien souhaiter de n'éprouver qu'une fois

dans sa vie. Tout ce qui nous est arrivé ce jour-là n'était que le

complément de ce à quoi nous avait préparé la route. A chaque instant

on rencontrait de nouvelles tribus années qui faisaient une dépense de

poudre effroyable, pour fêter notre arrivée.» (_Corresp._, t. I, p.

180.)

[180] Dans une lettre à Pierret du 23 mars, Delacroix décrit ainsi

l'audience de l'Empereur: «Il nous a accordé une faveur qu'il n'accorde

jamais à personne, celle de visiter ses appartements intérieurs,

jardins, etc.. Tout cela est on ne peut plus curieux. Il reçoit

son monde à cheval, lui seul, toute sa garde pied à terre. Il sort

brusquement d'une porte et vient à vous avec un parasol derrière lui.

Il est assez bel homme. Il ressemble beaucoup à notre roi: de plus la

barbe et plus de jeunesse. Il a de quarante-cinq à cinquante ans.»

(_Corresp._, t. I, p. 183.)

[181] La _Réception de l'empereur Abd-Ehr-Rhaman_ est une des plus

belles toiles de Delacroix: elle se trouve au musée de Toulouse.--A

propos des audaces de coloriste qui effrayaient le public au Salon de

1845, Baudelaire écrivait: «Voilà le tableau dont nous voulions parler

tout à l'heure, quand nous affirmions que M. Delacroix avait progressé

dans la science de l'harmonie. En effet, déploya-t-on jamais en aucun

temps une pareille coquetterie musicale? Véronèse fut-il jamais plus

féerique? Vit-on jamais chanter sur une toile de plus capricieuses

mélodies? Un plus prodigieux accord de tons nouveaux, inconnus,

délicats, charmants? Nous en appelons à la bonne foi de quiconque

connaît son vieux Louvre. Qu'on cite un tableau de grand coloriste

où la couleur ait autant d'esprit que dans celui de M. Delacroix.

Nous savons que nous serons compris d'un petit nombre, mais cela nous

suffit. Ce tableau est si harmonieux malgré la splendeur de tons

qu'il en est gris comme la nature, gris comme l'atmosphère de l'été,

quand le soleil étend comme un crépuscule de poussière tremblante sur

chaque objet. Aussi ne l'aperçoit-on pas du premier coup: ses voisins

l'assomment. La composition est excellente, elle a quelque chose

d'inattendu, parce qu'elle est vraie et naturelle.»_--P. S._ «On dit

qu'il y a des éloges qui compromettent, et que mieux vaut un sage

ennemi. Nous ne croyons pas, nous, qu'on puisse compromettre le génie

en l'expliquant.»

[182] Tableau exposé au Salon de 1847.

* * * * *

1er _avril._--Le matin, la cour où sont les autruches; une

d'elles a reçu un coup de corne de l'antilope; embarras pour empêcher

le sang de couler.

Sorti vers une heure. La porte de la ville au delà de la mosquée en

sortant de la maison. Autre porte dans la rue.

Enfant avec des fleura au bout de sa natte de cheveux.

Arrivé dans le marché, dans le passage obscur. Musulmans accroupis,

éclairés vivement. Homme dans sa boutique, cannes derrière, couteau

pendu.

Homme assis à gauche, cafetan orange, haïjck en désordre, qu'il

rajustait. Noir nu et rajustant son haïjck.

Vue de la mosquée. Campagne, parties de murs peintes en jaune; le bas

en général est blanc, très propre à détacher les figures.--Petite

mosquée peinte en jaune.

Chez le Juif qui m'a conduit sur les terrasses [183].

Femme assise brodant un habit de femme chez le chef des Juifs; très

vives couleurs de robes à la figure se détachant sur le mur blanc,

l'enfant auprès.

La maison ruinée des Portugais. Vue du haut de la terrasse.

Autre côté.--Porte de la ville, murailles du quartier des Juifs.

Fontaine avant d'arriver à la grande place. Grande maison à gauche sur

la grande place.

Corps de garde intérieur.--Intérieur de la cour.--Porte dégradée par

en bas; tombeau de saint en descendant; créneaux dentelés.--La rue en

montant; les hommes blancs sur les murs.

* * * * *

2 _avril._--Biaz nous a envoyé demander une feuille de papier pour

donner la réponse de l'empereur. [184]

* * * * *

5 _avril._--Parti de Meknez vers onze heures. La veille, travaillé

beaucoup.--Grandes arcades contre le mur à gauche entre deux portes; la

même porte, en se retournant sur la grande place garnie de tôle.

Belle vallée à droite, à perte de vue.

Passé un pont moresque. Peintures effacées, la ville dans le fond.

Porte du marché pendant que nous marchandions du tabac. Ciel un peu

nuageux.--Maison de Juifs, escalier.--Porte des marchands.

Plants d'oliviers.--Repassé la petite rivière aux lauriers-roses en

deux endroits. Elle serpente beaucoup. Les femmes qui voyageaient

courbées sur leurs chevaux; celle qui était isolée du côté de la route

pour nous laisser passer, un noir tenant le cheval.--Les enfants à

cheval devant le père.--Les oliviers à droite et montant la montagne

qui mène à Derhôon. En arrivant à Derhôon, le cheval de M. Desgranges

[185]; vingt des soldats se mirent sur lui, on a cherché à l'enlacer

avec des cordes; enfin les deux pieds de derrière pris, il cherchait à

mordre.--Vu des tentes noires placées circulairement.

* * * * *

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 22 / 86 题