Ce matin, au premier courrier, une lettre est venue de Mme Mauriceau
qui nous invite à dîner pour jeudi prochain avec les de Mauve et
quelques amis. Elle désire réunir chez elle "les deux nouveaux ménages
de la saison"...
J'ai senti que mes joues s'empourpraient.
-- Non... cela non!... J'écrirai que je ne sors pas, que je suis en
deuil...
-- Vous ne pouvez vous autoriser de votre deuil pour refuser; il s'agit
d'un dîner intime...
-- Eh bien... Je trouverai un prétexte... Je ne veux pas aller à ce
dîner... je ne pourrais pas supporter...
--Phyllis... vous avez peur... peur de rencontrer Fabrice de Mauve...
Guillaume était pâle, et il avait l'air dur tout à coup.
J'ai murmuré:
-- C'est affreusement méchant à vous de dire cela. Il est pourtant bien
facile de comprendre que de revoir M. de Mauve ne peut être que pénible
pour moi... -- Il me sera parfaitement désagréable à moi aussi de me
retrouver -- dans un salon où je serai tenu de me montrer courtois --
en face de ce cabotin de l'art et de l'amour que j'ai toujours
méprisé... et que je déteste maintenant au delà de tout ce qu'il vous
est possible d'imaginer!... Mais je dois à votre dignité et à la mienne
de vous conduire à ce dîner... vous me devez d'y aller, Phyllis...
J'étais ennuyée, triste... A quoi bon réveiller cette vieille histoire?
Je désire l'oublier... Bruges a été ma dernière fidélité à ce passé qui
m'a meurtrie... J'en suis revenue déçue et un peu confuse, un peu
honteuse des secrètes pensées qui m'y avaient conduite...
Mais qu'éprouverai-je, quand je me retrouverai près de lui?...
Si je l'ai aimé, c'est qu'il m'était apparu comme le héros de mes rêves
romanesques; je lui savais gré d'être avec tant d'élégance et d'esprit,
ambitieux, sceptique et impertinent. Sa beauté fine et virile de grand
seigneur très moderne, la séduction de son regard, de sa voix, de ses
paroles, m'avait conquise. Qu'il eût été très aimé, qu'on eût beaucoup
souffert pour lui et à cause de lui, ne me déplaisait pas. Il n'était
pas jusqu'à son évident mépris de l'amour et des femmes qui ne me
semblât mériter la plus tendre indulgence, quand je pensais en
triompher.
Oui, qu'éprouverais-je en revoyant l'homme qui m'a blessée,
désillusionnée, humiliée?...
Je souffrirai... Si j'allais aussi regretter... Si j'allais me sentir
faible et malheureuse, pleurer... Si j'allais être jalouse de la femme
que Fabrice m'a préférée?...
Guillaume a raison. J'ai peur...
Même jour, dans la soirée.
Comme il ne devait pas retourner à Levallois dans la journée, à cause
de son départ pour Douai puis ensuite l'Angleterre, Guillaume est
rentré à la maison pour le déjeuner.
-- Comme c'est ennuyeux que vous partiez, Guillaume! Je vais trouver
les journées bien longues et les soirées interminables!
-- Jacqueline m'a promis de vous tenir compagnie... Je serais heureux
qu'elle devînt votre amie.
-- Elle le deviendra certainement... Mais Jacqueline, ce n'est pas
vous, mon grand ami!
Et soudain un désir fou me vint de dire:
-- Emmenez-moi, Guillaume, emmenez-moi avec vous?
Mais je n'ai pas osé... Ces quelques jours de solitude, de liberté lui
agréent peut-être?
Guillaume m'a serré la main.
D'un petit mouvement absolument irraisonné, je l'avais déjà retenu.
-- Guillaume, ai-je dit, vous avez été si bon!
Je souriais très gentiment en lui tendant mon visage. Alors très vite,
il a pris ma tête entre ses deux mains, comme au jour de l'an... mais
ce fut un autre baiser.
Ses lèvres sont douces et violentes...