IV

Paris, 31 décembre.

Dans la chambre bretonne qui, avant d'être la mienne, fut celle d'une

autre Mme Kerjean, je me suis assise à ma table devant le petit cahier

délaissé depuis Bruges... Et j'écris...

Depuis quinze jours, je suis de retour à Paris, et la chère vieille

maison de la rue Boursault est ma demeure... J'y suis à l'abri du monde

qui s'agite, sous la protection tendre et forte de Guillaume Kerjean,

mon ami, mon frère... aussi heureuse, je pense, que peut l'être une

femme qui a renoncé au bonheur.

Le surlendemain de notre arrivée, Guillaume (je commence à m'habituer à

dire Guillaume) m'a déclaré que nous devions avoir une conversation

d'affaires... J'ai ouvert de grand yeux.

-- Petite Phyl, a repris mon ami, vous voici maîtresse de maison...

ministre des finances...

Il parlait doucement, gentiment, gardant entre ses doigts, par

distraction, quatre ou cinq billets de banque qu'il venait de prendre

au fond d'un tiroir...

En vérité, je me sens impuissante à exprimer ce que j'ai ressenti.

Oui, j'avais oublié qu'on ne mange pas, qu'on ne s'habille pas sans

argent! Je n'avais pas pensé, moi qui souhaitais de lui être douce,

d'apporter de la joie, de la gaieté dans sa maison, je n'avais pas

pensé que j'allais être une charge très lourde... Son argent, durement

gagné, je le lui prenais!

Ces petits billets bleus qui frémissaient dans la longue main adroite

et que, tout à coup, je regardais avec respect...

La révélation fut brusque, foudroyante... Et je me vis si coupable que,

tout à coup, sans un mot, tandis que Guillaume continuait une phrase

que je n'entendais plus, je fondis en larmes...

Mon vieux Kerjean fut saisi. Il m'interrogea anxieusement. Je

sanglotais toujours sans répondre.

Quand j'eus dit tant bien que mal mon souci, mon remords, Guillaume se

mit à rire.

-- Oh! Kerjean, m'écriai-je.

Il souriait:

-- Alors, c'est fini de pleurer?

Je ne crois pas que, s'il avait une petite soeur, il l'aimerait plus

tendrement que moi.

Paris, 2 janvier.

Pressée d'offrir mon présent d'étrennes, -- une précieuse petite

médaille florentine qui me venait de mon père, -- je suis entrée dans

la salle à manger.

-- C'est moi, Guillaume, bonjour, -- et surtout bonne année!

Des remerciements d'abord... Cette petite table Empire que j'avais

admirée chez un antiquaire... Quelle jolie surprise!

Guillaume, à votre tour d'être surpris et d'être content...

Comme il semble touché...

-- Petite Phyl... Mais cette médaille est une chose très belle!... Et

vous y teniez...

-- Mais c'est parce que ma médaille était belle et parce que j'y

tenais, ami, quelle m'a paru digne de vous..

-- Oh! petite fée que vous êtes!...

-- Et maintenant, m'écrié-je, dites-moi que vous me... que vous nous

souhaitez une bonne année.

Un peu de mélancolie a passé dans les yeux qui me regardaient.

-- Notre avenir... Je ne le vois pas du tout, notre avenir, ma petite...

Il s'est tu.

Il y avait une chose que j'hésitais à dire et, soudain, presque malgré

moi, je l'ai dite:

-- Guillaume, pourquoi ne m'embrassez-vous jamais? Un frère embrasse sa

soeur... Et c'est le jour de l'an...

Brusquement, mes larmes m'étaient montées au bord des paupières.

Il a saisi ma tête entre ses deux grandes mains, et il a baisé mes yeux

très tendrement, puis, un tout petit moment, il m'a regardée sans rien

dire...

V

La passagère · 第 26 / 50 题