Très jeune, muni depuis un an seulement de son diplôme d'ingénieur des
arts et manufactures, silencieux, réservé, et pourtant aussi hardi dans
ses rêves et dans ses conceptions scientifiques qu'il semblait timide
dans ses paroles et ses prétentions, Guillaume avait tout d'abord
accepté à Levallois-Perret, chez Patain et fils, les fabricants
d'automobiles, des fonctions de débutant et une rémunération médiocre.
Mais son intelligence aiguë, son infatigable activité, ses intuitions
d'inventeur-né, toute cette personnalité prenante s'était rapidement
imposée.
Ainsi, quatre ans à peine après sa sortie de l'Ecole centrale, le jeune
homme était devenu le collaborateur principal du grand constructeur qui
allait, comme les Farman, les Gastambide, les Blériot, attacher son nom
aux recherches aéronautiques.
Dès que cette amélioration considérable de sa situation s'était
produite, Kerjean avait obtenu de sa mère qu'elle quittât Fougères et
s'installât près de lui, aux Batignolles, dans une vieille maison
d'aspect provincial, rue Boursault.
On y avait envoyé de Fougères une partie du mobilier de famille.
Guillaume avait disposé les meubles avec le souci de donner à chaque
chambre la physionomie qu'avait à Fougères la pièce correspondante.
Mais Mme Kerjean ne devait pas goûter la douceur de cet accueil de
l'enfant chéri parmi les choses familières. A la veille du jour fixé
pour son départ de Fougères, une bronchite compliquée de pleurésie
l'avait enlevée brutalement à la sollicitude filiale.
Six ans avaient passé. Rien n'avait été changé dans la demeure où Mme
Kerjean n'était jamais entrée, et où, cependant, tout parlait d'elle.
La jolie chambre de Mme Kerjean semblait attendre encore la mère qui ne
viendrait plus.
Anaïk, une vieille Fougeraise qui portait encore la coiffe du pays,
tirait vanité du parfait entretien des choses. Pas une tache, pas un
grain de poussière. On se mirait dans ses parquets.
Les établissements Patain avaient été reconstruits, très agrandis, à
Levallois. Dès le matin, Kerjean s'y rendait, à moins que des essais
d'appareils ne dussent avoir lieu à Issy-les-Moulineaux. Le soir, le
vieux nid breton, blotti sous le toit de la maison parisienne, semblait
doux et hospitalier.
Il aimait son tranquille intérieur de célibataire, les soirées qu'il y
passait en études et en lectures.
Il était resté Guillaume le Taciturne. Il était devenu l'obscur
chercheur que ne grisait pas encore la gloire, l'aviateur qui sentait
en plein ciel l'ivresse de la solitude parfaire et qui n'aimait point à
prendre de passager.
Kerjean n'avait revu avant leur départ de Vichy ni Phyllis ni Mme
Davrançay. Toutes les deux étaient sorties, lorsqu'il s'était présenté
à l'hôtel. Dans le jardin du Casino, il avait bien aperçu Phyllis,
reconnu son rire... Mais d'autres voix se mêlaient à ce rire, d'autres
chapeaux parmi lesquels se distinguait celui de Fabrice de Mauve.
La semaine d'aviation finie, il ne prolongea pas son séjour.
Comme il rentrait rue Boursault, on lui remit une dépêche. Elle était
datée d'Aix. Elle disait:
"_Mme Davrançay, frappée d'hémiplégie dans la salle de jeu, morte deux
heures après, sans avoir repris connaissance_."
V
Comme Kerjean s'arrêtait dans la rue d'Offémont pour sonner à la grille
de l'hôtel que Mme Davrançay avait habité vingt ans, Lecoulteux en
sortait.
-- Cher ami! s'écria le bon jeune homme... Je viens de déposer ma
carte, pour la petite Phyl... Je vous assure que j'ai beaucoup de
chagrin!... J'aimais cette jolie enfant, Kerjean... et si ma mère...
Kerjean l'interrompit:
-- Mon cher, laissez donc là Mme votre mère... Et si vous aimez
Phyllis, épousez Phyllis...
Lecoulteux prit le bras de l'ingénieur et l'entraîna de quelques pas
plus loin.
-- Alors... c'est vrai?... Elle n'a rien... _rien_, la pauvre petite?
-- Trop vrai!... Elle n'a rien... Mme Davrançay n'a pas laissé de
testament. Selon la loi, sa nièce, Mlle Laure Arguin, est son unique
héritière.
-- Quelle misère! murmura Lecoulteux... Quelle misère..."
Il se tut. Puis:
-- Vous savez, Kerjean... même maintenant, elle ne voudrait pas de moi,
la petite Phyl... C'est un autre qui lui plaît... A Vichy, les deux
derniers jours, quand de Mauve est revenu, je croyais qu'on allait nous
annoncer les fiançailles. Je vois encore le sourire de la petite
Phyl... Mais je connais de Mauve... Maintenant il la demandera encore
moins que moi... Pauvre petite Phyl!... Vous l'avez revue, Kerjean,
depuis cette journée funèbre?
-- Deux fois... Elle adorait sa marraine et la pleure désespérément...
Je ne crois pas qu'elle se fasse une idée très exacte des difficultés
matérielles de sa situation.
-- Elle vous aime beaucoup, Kerjean... C'est elle qui a voulu qu'on
vous télégraphiât en même temps qu'à Mlle Arguin.
-- Oui, elle sait qu'elle peut compter sur ma fidélité... Je ne l'aime
pas d'amour, moi!... Mais, hélas! que peut-on pour elle?
-- Je pense qu'elle ne va pas rester ici ou à la Peuplière...
-- Oh! soyez tranquille, on ne le lui proposera pas... L'attitude et
toute la manière d'air de Mlle Arguin sont inqualifiables... Phyllis
est subie quelques jours... Voilà tout.
-- Que va-t-elle devenir?... dites, Kerjean?
-- Mlle Ribes, la demoiselle de compagnie de sa marraine, lui cherche
une place d'institutrice... ou de lectrice...
-- Une place? Pauvre gosse!...
-- La petite Phyl institutrice! Cela semble absurde, n'est-ce pas?
-- Quelle misère! Quelle misère!
Et prenant congé de Kerjean, il s'éloigna. Celui-ci le suivit des yeux
un moment, et alla sonner à la grille de l'hôtel.
Une anxiété, presque une angoisse, l'étreignait. Il aimait cette enfant
comme une petite soeur, très doucement, très précieusement, de
l'affection que les forts donnent aux faibles.
Maître Baudin, à qui Mme Davrançay avait maintes fois confié ses
intentions testamentaires, avait rappelé à Mlle Arguin qu'en
recueillant Phyllis la défunte avait entendu s'acquitter d'une dette
contractée au lit de mort de Marcel Boisjoli. Il lui avait suggéré la
possibilité d'une mesure qui, en l'occurrence, semblait assez
équitable: reporter sur la tête de la jeune fille la petite pension
qu'elle-même, alors dans le besoin, avait reçue de sa tante, pendant
près de trente années. Mais Mlle Arguin s'était montrée irréductible.
Kerjean s'était à son tour autorisé de sa dernière conversation avec
Mme Davrançay pour risquer une démarche. Il avait parlé avec chaleur,
il s'était cru persuasif. Ses arguments s'étaient brisés contre
l'aversion froide et inflexible qui avait découragé maître Baudin.
-- Phyllis Boisjoli travaillera, avait-elle déclaré. Comme tant de
jeunes filles, tant de jeunes femmes, comme sa propre mère, elle
gagnera sa vie, et ce lui sera salutaire...
Guillaume avait regardé la vieille fille.
-- Le travail est la plus belle et la plus saine des écoles,
mademoiselle, mais il est difficile aux femmes qui n'y ont pas été
préparées... Avez-vous pensé à tous les dangers qui peuvent guetter une
jeune créature abandonnée dans la lutte, sans argent, sans gagne-pain,
jolie... et innocente comme un petit enfant?
Mlle Arguin avait tressailli. Kerjean s'était pris à la croire touchée,
émue peut-être dans sa terreur sacrée du mal. Mais presque aussitôt ces
paroles étaient tombées glaciales:
-- Une honnête fille, une bonne chrétienne n'a rien à craindre des
pièges du monde, monsieur... Aussi bien ne me semble-t-il pas que
Phyllis Boisjoli soit en droit de se sentir abandonnée si elle compte
beaucoup d'amis aussi ardents à la défendre que... vous!
Une portière se souleva, la jeune fille entrait.
Elle tendit ses deux mains à Kerjean qui les serra et les garda un
moment dans les siennes.
-- Oh! Kerjean, mon ami!... Comme vous êtes bon!
Elle avait maigri. Elle s'assit sur une petite chaise basse.
Devant ce visage navré, dire: "Avez-vous décidé quelque chose? Quels
sont vos projets?..." Il n'osait pas... il ne voulait pas... Jamais il
n'avait mieux compris l'impuissance profonde de son amitié d'homme.
Le silence pesa sur eux.
Puis la voix fragile reprit:
-- Un emploi m'a été proposé... Des gens qui passent deux mois à
Houlgate veulent emmener une jeune institutrice pour surveiller leur
petite fille et la faire travailler... S'ils sont contents, ils
garderont l'institutrice à Paris...
Kerjean prit une des mains pâles et, sans un mot, y appuya ses lèvres.
-- J'aurai voulu pleurer en paix... Et voilà... cela ne m'est plus
permis...
-- Ma pauvre enfant, fit Kerjean, vous me faites plus de peine encore
avec votre calme d'aujourd'hui qu'avec vos sanglots éperdus d'il y a
trois jours... Vous êtres très courageuse pourtant...
-- La pauvre Ribes a cherché, en même temps pour elle et pour moi...
Mlle Arguin m'avait également offert son appui... Elle compte sur le
travail pour me régénérer... Et peut-être est-elle bien aise de se
débarrasser de moi.
-- Cette créature est odieuse!...
Un petit sourire triste parut sur la jeune bouche.
-- Mon vieux Kerjean, vous êtes furieux qu'elle ait tout cet argent...
qui, par le fait, lui revenait de droit.
-- Oh! ce n'est pas son argent que je lui reproche, corrigea le jeune
homme.
-- Vous lui reprochez aussi ses mauvais sentiments envers moi... Mais
sont-ils sans excuses? Marraine, la chère marraine, si bonne pourtant,
n'a jamais aimé sa nièce... qui le sentait bien... Moi, je trouvais
Mlle Laure infiniment sévère, horriblement ennuyeuse... j'étais polie
avec elle, rien de plus... Comment eût-elle aimé la fillette
indifférente qu'elle accusait de lui avoir pris le coeur... et aussi,
Kerjean, -- oh! oui! maintenant je le comprends!... -- la fortune de sa
tante? Elle était la parente pauvre, oubliée, négligée, à peine
supportée.. J'étais l'étrangère heureuse, aimée... oh! si aimée! si
aimée!... Oh Kerjean, maintenant, je n'ai plus personne qui m'aime,
personne... que vous, mon ami!
Le coeur serré, Kerjean pensait au temps où, toute petite et tendrement
chérie, Phyllis lui disait les mêmes paroles.
-- Ma pauvre enfant, le Bon-géant tient à rester votre "meilleur et
unique ami". Cependant, vous avez d'autres amis, Phyllis...
Les yeux brillants de Phyllis s'arrêtèrent sur les siens.
-- Kerjean, si vous aimiez une jeune fille et qu'elle se trouvât dans
l'horrible situation où je suis,... est-ce que vous l'auriez laissée
plus d'une semaine sans un mot de vous?... Est-ce que vous ne viendriez
pas la voir?... Est-ce que... dites, Kerjean?
-- Petite Phyl, il y a des questions de bienséance, de correction...
Peut-être, après tout, est-il plus discret, plus délicat de la part
d'un homme qui aime de ne pas choisir un moment...
Phyllis l'interrompit:
-- Oh! Kerjean... Dire ou écrire à une pauvre enfant: "Vous n'êtes pas
seule dans la vie, je vous aime... Faites un signe et je... Kerjean,
_vous_, vous auriez...
-- Ma petite Phyl, fit Kerjean avec une douceur tendre et quasi
paternelle, ces mots-là, _quelqu'un_ avait-il le droit de vous les dire?
-- Mon ami, vous savez déjà qu'il s'agit de M. de Mauve... Je l'avais
rencontré le printemps dernier à Paris... Nous l'avons retrouvé à
Vichy... Il me plaisait beaucoup!... Le monde entier prenait un air de
fête, parce que je pensais : "Il m'aime!". Les derniers jours,
surtout!... J'étais si heureuse! Il ne s'occupait que de moi... Il ne
voyait que moi!... La veille de notre séparation, à Vichy, il a saisi
ma main et l'a effleurée de ses lèvres... Oh! à peine!... Mais il ne
m'a jamais dit un mot d'amour... Depuis... il ne m'a plus donné le
moindre signe de vie...
Une telle angoisse tendait le regard qui interrogeait les yeux de
Kerjean que, troublé par cette supplication muette, le jeune homme dit:
-- Je vous répète que de Mauve a pu craindre d'être indiscret... Des
scrupules...
-- Si je m'étais aussi cruellement trompée sur Fabrice de Mauve,
Kerjean, reprit la jeune fille, je ne pourrais plus l'aimer, parce
que... je le mépriserais... Mais il y aurait quelque chose de brisé...
de mort en moi... Maintenant, il faut que je parte... dans trois jours!
Kerjean la regardait avec une pitié infinie.
-- Vous m'écrirez.
-- Oh! très souvent... Je vous raconterai les choses... Peut-être la
fillette sera-t-elle gentille...
-- Mlle Ribes connaît les parents?
-- Je ne crois pas... Ce sont, paraît-il, des gens très honorables...
J'espère que je leur plairai... Mais quelle drôle d'institutrice je
ferai, Kerjean! Je ne possède pas le moindre parchemin, je dessine un
peu, je chante un peu, je joue un peu de piano... Si mon élève allait
être plus instruite que moi?
-- Elle vous adorera... Maintenant, petite Phyl, écoutez...
Promettez-moi que vous n'hésiterez jamais à vous adresser à moi... si
quelque difficulté surgissait...
-- Je vous le promets... Vous viendrez me dire adieu, à la gare?
-- A la gare, non... Vous ne partez pas seule... et l'on pourrait
trouver étrange...
Elle ne put s'empêcher de rire.
-- J'oubliais...
..."Pauvre petite," pensa Kerjean lorsqu'il l'eut quittée. Ainsi que
Lecoulteux, Kerjean considérait comme certaine la défection de Fabrice
de Mauve. Quel piège avait été, pour l'âme naïve de Phyllis, cette
duplicité banale!... Que la pauvre enfant connût, en même temps que
l'horreur de la mort et l'humiliation de la ruine, le déchirement de
l'abandon; que si jeune, si sincère, elle eût heurté déjà son coeur à
la froide lâcheté d'un homme... c'était par trop cruel!