Penchée au-dessus de la grande boîte ronde que lui présentait un petit
marchand, Phyllis faisait jouer le tourniquet grinçant, et gagnait
ainsi au hasard ce qu'elle appelait son "goûter du matin".
-- Mademoiselle... Voulez-vous des "pliés" ou des "cornets"?...
Les "pliés" avaient l'air de petits mouchoirs bien repassés, bien
lisses... Un "plié" valait deux "cornets"... Cependant les cornets
avaient la préférence de Phyllis. Elle appréciait leur finesse tentante
et jusqu'au petit quadrillage de gaufre qui parait leur blondeur. Ils
s'emboîtaient l'un dans l'autre, et elle les emportait ainsi, les
croquant un à un, le long du chemin.
Kerjean, qui achetait des journaux au kiosque, vit Phyllis tout de
suite et vint à elle.
-- C'est bon le "plaisir, Mesdames"?
-- Un régal!... goûtez...
La petite Phyl avait obéi à Kerjean; elle avait laissé dans la nuit les
mauvais esprits de sa mélancolie.
-- Comme vous voilà fleurie! s'écria Kerjean. D'où viennent ces
roses?... du même pays que votre sourire du matin?...
-- Je ne puis guère vous répondre... Aucune carte n'accompagnait
l'envoi...
Ils marchaient indolemment sous les arbres. C'était charmant pour
causer en badinage. Phyllis se mit à rire.
-- Eh bien... oui, là... mon bouquet était signé. Il y a trois jours,
j'ai dit à _quelqu'un_ -- sans arrière-pensée, je vous assure -- que ma
fleur favorite était la rose France... et aussi, que j'aimais
passionnément le subtil parfum des freesias... Mon bouquet est signé...
une petite signature légère... invisible... Fabrice de Mauve...
Etes-vous content?
Kerjean ne sourcilla pas. Il attendait le nom. Il l'avait lu tout de
suite dans les yeux ensoleillés, sur les lèvres joyeuses.
-- Je le croyais absent, Fabrice de Mauve?
-- Il l'est, en effet, depuis deux jours... à cause d'une pièce de lui
qu'on représente à Dieppe... Mais les fleurs venaient de Paris... (Elle
croqua un nouveau cornet.) Kerjean, tournons à gauche... I y a dans la
rue Cunin-Gridaine un petit collier d'améthystes que je veux acheter...
Vous connaissez Fabrice de Mauve?
-- Très peu.
-- N'importe... Que pensez-vous de lui?
-- C'est un très joli garçon.
-- Oh! n'est-ce pas? approuva-t-elle, ravie, sans pressentir même une
intention de sarcasme. Mais ce n'est pas tout, Kerjean...
-- Non, certes, de Mauve est un écrivain de grand talent. J'espère,
toutefois, que vous ne le savez que par ouï-dire...
Phyllis avait rougi.
-- Oh! j'ai lu de lui quelques petites choses... des fragments... Et
puis le sonnet qu'il a écrit pour moi... un bijou... une merveille...
-- J'en suis persuadé...
-- Dites, Kerjean, si peu que vous connaissiez M. de Mauve, il vous
plaît?
Le jeune homme hésita. Il était franc, mais pas brutal.
-- Eh! bien... Non... pas beaucoup, dit-il pourtant.
Phyllis parut confondue.
-- Mais pourquoi?
Les yeux rieurs interrogeaient... Et soudain le jeune homme craignit
d'éteindre d'un mot cette flamme de joie qui les illuminait.
-- Pourquoi? dit-il. Oh! parce que nos natures sont très dissemblables,
je suppose.... Mais je vous le répète, je connais peu Fabrice de Mauve.
-- C'est cela, mon ami! fit l'enfant confiante. Vous ne le connaissez
pas... Et quand on ne le connaît pas, il a l'air... un peu impertinent,
n'est-ce pas? Je l'ai trouvé moi aussi... au début!... Mais cet air lui
sied.
Oh! petite Phyl, pensa Kerjean, comme vous voilà prise!
Phyllis s'arrêta devant la vitrine. Elle acheta le collier convoité,
puis des épingles à chapeau dont le modèle l'amusait et donna son
adresse pour que tout y fût porté.
-- Rentrons dans le parc, maintenant, Kerjean.
-- Quand partez-vous?
-- Après-demain soir... Marraine a changé... Elle change souvent pour
les départs.
La voix de la jeune fille était triste, soudain.
-- Kerjean vous l'avez vue, hier... dans cette horrible salle de jeu?
Il eut un signe affirmatif.
Après avoir été l'esclave meurtrie et résignée d'un mari qui l'avait
épousée pour sa fortune, elle avait été l'esclave heureuse d'un fils
affectueux et loyal mais qui ne l'avait pas toujours comprise. La mort
de ce fils l'avait livrée ensuite à un penchant violent, bientôt un
vice.
Au milieu de cette vie étrange, Phyllis Boisjoli, fille adoptée de sa
tendresse avide, n'avait jamais déçu son coeur. Et Phyllis eût pu faire
de ce coeur, comme de cette vie, comme de cette fortune, ce que bon lui
eût semblé. Mais, inconsciente du doux pouvoir qu'elle exerçait sans y
songer, la filleule adorait et respectait les moindres désirs de sa
marraine.
...Après le déjeuner dans l'appartement que Mme Davrançay occupait à
l'hôtel Excelsior, Mlle Ribes se retira, puis Phyllis, et la vieille
dame demeura seule avec Kerjean.
Ses yeux ravis avaient suivi la petite Phyl jusqu'à ce que la porte se
fût refermée.
-- Comme elle est devenue jolie, n'est-ce pas, Kerjean? Et quelle
grâce!... Il ne manque pas de bons apôtres pour me chanter ses
louanges... Mais elle est trop jeune.. beaucoup trop jeune... et je ne
veux pas qu'on me la prenne maintenant...
-- Oui, fit Kerjean, elle est jeune... et portant...
Il s'interrompit. Mme Davrançay rit:
-- Fabrice de Mauve, hein?... Je fais l'aveugle et la sourde. Si c'est
sérieux, nous verrons bien... Je ne suis pas sans craindre les coureurs
de fortune... Et Phyllis sera riche, très riche, mon ami... Je n'ai
plus de famille. Ma nièce, Laure Arguin, une vieille fille revêche que
je ne puis souffrir... Quand je ne serai plus de ce monde, Kerjean, ma
petite Phyl aura la Peuplière... et tout ce que je possède...
Mme Davrançay parla de Phyllis longuement.
-- Il y a déjà longtemps, reprit Mme Davrançay, que je pense à ces
choses, et j'ai été... lâche, mon pauvre Kerjean... Oui, c'est stupide,
jusqu'à présent le courage m'a manqué pour prendre mes dispositions
testamentaires... Mais, dès mon retour, c'est décidé, j'appelle mon
notaire...
-- Madame, fit Kerjean très affectueusement, voulez-vous permettre à
l'ami tout dévoué qui se réjouit profondément de votre résolution
généreuse, la hardiesse de vous donner un conseil?... Faites
l'impossible pour que tout ceci soit ignoré... Notre petite Phyl sera
aimée, elle l'est déjà sans doute... Laissez à celui qui l'aimera le
mérite du petit acte de désintéressement, de courage qu'il accomplirait
en l'épousant sans connaître vos intentions. Si je vous parle ainsi...
--Compris, mon bon Kerjean!... Vous n'avez pas tort.... Et je me
méfierai pour elle...
Elle mit un doigt sur sa bouche; Phyllis rentrait.