PROBLÈME A RÉSOUDRE

Une société étant donnée où la fortune et les jouissances qu'elle

procure sont le but, le rêve, la religion de la plupart des hommes, où

l'éducation morale n'est pas encore le droit de tous, où le travail

lui-même n'est pas toujours assuré aux travailleurs, où la vie est une

course au clocher dont le prix appartient souvent au plus habile et

rarement au plus honnête; en un mot, dans une société qui développe tous

les appétits sensuels, le goût du luxe, l'amour de l'oisiveté, et où

rien n'est organisé pour assurer aux populations, en échange de leurs

travaux, un minimum de bien-être matériel et moral; dans une société

semblable, trouver le moyen, non de faire que chaque Tantale ait un

fruit pour sa faim et une goutte d'eau pour sa soif, mais que chaque

coupable soit emprisonné de façon qu'en rentrant dans le monde il se

contente de peu ou de rien, et ne soit plus tenté de porter sa main vers

les fruits défendus incessamment offerts à sa convoitise. Telle est,

dans toute sa vérité et dépouillée de tout prestige et de tout ornement

philanthropique, la question difficile que les nations de l'Amérique et

de l'Europe se sont posée depuis un demi-siècle, et qu'elles sont loin

encore d'avoir résolue. La difficulté est grande en effet, et d'autant

plus grande, qu'on n'ose pas ou qu'on ne peut pas attaquer le mal à sa

source, en combattre les causes. Tant qu'il en sera ainsi, on diminuera

les effets du mal peut-être, mais on ne le guérira pas, et les sociétés

impuissantes se condamneront elles-mêmes à l'un de ces tourments que

l'antiquité a symbolisés dans le rocher de Sisyphe ou le tonneau des

Danaïdes.

On ne se demande pas sérieusement quelles modifications, quelles

réformes il conviendrait de faire subir à l'état social pour qu'il

produisît moins de désordres; mais ces désordres étant produits, la

société en ayant découvert et saisi les auteurs, on se demande comment

on parviendra à moraliser les ennemis de la chose publique et des

intérêts privés, à leur inspirer des goûts honnêtes, le respect de la

propriété, l'amour du travail, pour je Jour où ils rentreront dans la

société.

Hâtons-nous de le dire: tant qu'il sera posé dans ces termes, ce

problème sera presque insoluble. Dans un pays où le nombre total des

accusés et des prévenus, qui était en 1827 de 65,226 s'est élevé

progressivement jusqu'en 1840 au chiffre de 98,336, on ne peut

considérer comme le plus puissant remède à cette démoralisation

croissante, le mode d'emprisonnement des coupables.

Il faut du reste rendre à nos législateurs cette justice, qu'ils ne se

dissimulent ni la gravité du mal, ni l'insuffisance du remède qu'ils

proposent. «Ce serait envisager une si grande question d'une manière

bien étroite, dit M. de Tocqueville, rapporteur de la commission chargée

d'examiner le projet de loi sur les prisons (3), que de prétendre qu'un

si considérable accroissement des crimes n'est dû qu'au mauvais état des

prisons. La commission n'est pas tombée dans cette erreur. Elle sait que

le développement plus ou moins rapide de l'industrie et de la richesse

mobilière, les lois pénales, l'état des moeurs et surtout

l'affermissement ou la décadence des croyances religieuses, sont les

principales causes auxquelles il faut toujours recourir pour expliquer

la diminution ou l'augmentation des crimes chez un peuple. Il ne faut

donc pas attribuer _uniquement_, ni même _principalement_ à l'état de

nos prisons l'accroissement du nombre des criminels parmi nous.» Cela

est évident, cela frappe tous les yeux; et le gouvernement qui constate

lui-même, par ses documents et ses relevés officiels, la profondeur du

mal, se borne cependant à proposer comme remède, l'amélioration de

l'état actuel des prisons qui n'est «ni la cause _unique_, ni même la

cause _principale_ de l'accroissement du nombre des criminels parmi

nous.»

[Note 3: Séance du 5 juin 1843.]

Mais alors pourquoi ne pas rechercher cette cause unique et principale?

pourquoi ne pas porter votre scalpel là où est le siège de la maladie?

Pourquoi? La réponse pourrait être longue et trop vive.

Restons dans les faits. Un fait officiel peut suffire à prouver que

quand les masses se passionnent pour quelque grande chose, les natures

perverties subissent elles-mêmes cette heureuse influence, et

s'abstiennent du mal pour participer au bien.

Le nombre des accusés et prévenus qui, ainsi que nous l'avons dit était

en 1827 de 65,220, s'était élevé en 1829 au chiffre de 69,350.

1830 arrive avec ses agitations, ses passions politiques, «année

exceptionnelle» dit M. de Tocqueville, «année glorieuse,» ajoutons-nous.

Qu'arrive-t-il? Dans ce conflit universel, dans ce bouleversement, dans

cette révolution qui ferme les ateliers et jette le peuple sur la place

publique, sans doute la propriété va recevoir de plus nombreuses

atteintes, les crimes et les délits vont se multiplier? Non; une grande

passion enthousiasme ce peuple, il lutte, et ce n'est pas pour ses

droits, il n'en a pas; pour ses biens: il est pauvre; mais pour les

biens et les droits de la bourgeoisie, et sous l'influence de cette

passion généreuse, les mauvais instincts sont comprimés, Paris voit à

ses barricades des hommes qu'en d'autres temps la misère eut peut-être

poussés en Cour d'assises, et le chiffre de 1820, 69,350, descend en

1830 à celui de 62,544. Dix ans plus tard, en 1840, il s'élevait à

98,336.

Ce fait est significatif, et nous le proposons comme sujet de méditation

aux hommes que préoccupe d'une façon absolue la question de la réforme

pénitentiaire.

En résumé, nous ne nions pas l'importance de l'amélioration que l'on

propose de faire subir à notre système pénitentiaire; elle est

certainement, parmi les choses immédiatement possibles, la plus

praticable et la plus facile. Mais par cela seul que, suivant

l'expression de M. de Tocqueville, l'état des prisons n'est pas la cause

unique, ni même la cause principale du désordre profond que signalent

les documents officiels, il convenait de rechercher cette cause unique

et principale. C'était le plus pressé, c'était ce qui devait attirer

toute la sollicitude des hommes d'État; ce n'était pas trop pour cela

que de faire un appel à toutes les lumières de la religion et de la

science moderne; mais on n'est pas allé au plus pressé, ou est allé au

plus facile.

Le problème de la réforme pénitentiaire embrasse les plus grandes

réformes sociales. Nous ne nous dissimulons pas l'immense difficulté des

moyens que l'on a indiqués jusqu'ici, maison nous accordera que si les

gouvernements ne devaient entreprendre que des choses faciles, la

science politique ne constituerait plus le plus haut degré de

l'enseignement humain, et c'est peut-être parce que depuis longtemps les

pouvoirs publics n'osent pas aborder la solution des difficultés

sociales, que tant d'hommes médiocres se croient appelés à devenir des

hommes d'État.

Nous avons taché d'agrandir la question et de lui restituer sa haute

importance sociale; mais il est évident que pour cela, nous avons dû

sortir un moment du terrain pratique dans les limites duquel on a

restreint la réforme pénitentiaire; du moins nous avons conscience de

n'être pas sorti des limites du possible, et ce qui paraît utopie

aujourd'hui pourra être réalisé demain par une administration active,

intelligente et dévouée.

Hâtons-nous, toutefois, de rentrer dans le mouvement actuel, dans le

cercle des améliorations qui sont sur le point d'être adoptées, et

étudions la question du point de vue actuellement pratique.

L'Illustration, No. 0058, 6 Avril 1844 · 第 4 / 16 题