Ce qui frappe le plus vivement l'oeil de l'observateur, quand il
parcourt la ville de Lyon, c'est le soin avec lequel on y a ménagé et
employé l'espace. A peine çà et là aperçoit-on quelques grands
découverts comme les places des Terreaux et de Bellecour; partout
ailleurs ce n'est qu'un entassement confus de maisons si hautes que le
jour en est presque intercepté. On chercherait vainement, hors de la
ligne des quais, une perspective régulière, une de ces rues largement
ouvertes où la lumière et l'air se jouent librement. Le coeur de la
cité, qui va de la rue des Capucins à la rue Saint-Dominique, est
sillonné de ruelles qui se brisent d'une manière inégale, et forment un
labyrinthe presque toujours obscurci par le voile des brouillards et un
épais nuage de fumée.
Cette disposition de la seconde ville du royaume s'explique par son
assiette même. Les deux grands cours d'eau sur lesquels elle est située
s'y resserrent de telle façon qu'il a fallu tirer le plus de parti
possible de l'étroite langue de terre qui les sépare. La presqu'île de
Perrache, qui offre aujourd'hui un précieux moyen d'agrandissement; la
vaste plaine qui s'étend des Brotteaux à la Guillotière, et où s'élève
une cité nouvelle, n'étaient autrefois que des marécages ou tout au
moins des terrains d'alluvion sur lesquels il eut été dangereux de
bâtir. Il ne restait donc qu'une superficie fort restreinte, encaissée
d'un côté par les hauteurs de la Croix-Rousse, de l'autre par les
escarpements de Saint-Just et de Fourvières. De là cette nécessité de
resserrer et d'exhausser les habitations, en même temps que l'on
réduisait outre mesure l'espace abandonné à la circulation et à la voie
publique. Aussi un genre de luxe que possèdent toutes les villes de
province, et auquel Paris lui-même ne renonce que peu à peu et à regret,
celui des cours et des jardins, est-il absolument ignoré à Lyon. La
végétation y est pour ainsi dire supprimée, et les vides intérieurs
ménagés dans les constructions sont à peine suffisants pour les éclairer
et les aérer de manière à les rendre habitables. Nulle part les maisons
ne ressemblent davantage à des niches, et le bourdonnement sans fin qui
s'élève de cette enceinte affairée rend cette ressemblance plus
frappante et plus juste encore.
La place Saint-Nizier forme, au centre de Lyon, l'un des rares espaces
que l'on a pu ménager dans l'intérêt de la salubrité publique. Une
magnifique église, dont le style tient du gothique et du lombard, en
occupe le centre, et tout autour de l'édifice religieux s'est établi un
bazar qui témoigne en faveur de la tolérance de nos ancêtres, ou tout au
moins de l'esprit industrieux qui anima toujours la capitale du
Lyonnais. Un marché, garni d'échoppes, couvre le reste de la place, et
le bruit des cloches s'y mêle incessamment aux cris des marchands et aux
mille plaintes des animaux exposés en vente. Rien n'est plus bizarre et
plus choquant que l'aspect de ce chef-d'oeuvre de l'architecture du
moyen âge terminé par des étalages de fripiers, de crémiers, de bouchers
et d'herboristes, qui lui font une espèce de soubassement. Aucune
profanation ne saurait affliger davantage l'artiste et troubler autant
son admiration.
Au sixième étage d'une maison qui borde cette place, on pouvait
remarquer, il y a peu d'années, deux croisées qu'unissait entre elles
une végétation extérieure. Des tiges de capucines et de pois de senteur,
partant des impostes et grimpant le long de la façade sur des soutiens
invisibles, décrivaient un arc régulier et se paraient d'une foule de
fleurs qui ressemblaient de loin à autant de clochettes. A diverses
reprises, dans le courant de la journée, on voyait s'avancer timidement,
dans ce cadre de verdure, une tête blonde, un visage charmant quoiqu'un
peu pâle. C'est là que le père Potard avait son domicile légal. Quelle
était cette fée du logis? En garçon qui sait calculer, et à qui
l'habitude des affaires a inspiré une défiance incurable, Potard n'avait
jamais voulu se marier. Absent pendant dix mois de l'année, il craignait
les suites de ce délaissement forcé, et n'entendait pas donner prise à
la raillerie. Il avait donc, à diverses reprises, refusé des partis
avantageux.
Mais quelle était alors la jeune fille qu'on voyait chaque matin
paraître à cette croisée de la place Saint-Nizier, semblable à une fleur
détachée du sein du feuillage? Pour peu qu'on la suivit dans ses
habitudes, il était facile de voir qu'elle agissait en maîtresse de la
maison. Absent dès le matin, le troubadour ne faisait chez lui que des
stations fort courtes, et il rentrait le soir, sans bruit, à une heure
assez avancée. Les amis de Potard l'avaient souvent plaisanté à ce
sujet, en célébrant sa conquête et lui faisant compliment d'une aussi
bonne fortune; mais il entrait alors dans de telles colères, et
repoussait si énergiquement les allusions et suppositions graveleuses,
qu'on s'était accordé à tirer un voile sur ce mystère de sa vie et à
l'oublier complètement. En ce qui concernait ce détail, le troubadour
était intraitable: il dérogeait il tout, à son humeur, à son caractère,
à ses habitudes. Lui, si ouvert, si communicatif, s'enveloppait alors
d'un voile sombre et ne se laissait pas pénétrer. Au café, en voyage,
sur la place publique, il était toujours le facétieux. Potard, Potard le
troubadour; mais son domicile était muré pour les curieux, et même pour
ses amis les plus intimes. Personne ne pouvait se flatter d'y avoir mis
les pieds.
Comme le romancier a des privilèges surnaturels, et que les portes les
mieux closes s'ouvrent devant lui, nous allons pourtant soulever le
voile qui couvre cet intérieur, dût le père Potard s'en formaliser. Il
est neuf heures du soir, et nous voici dans une petite salle à manger
dont la propreté fait tout le luxe. Les maisons de Lyon offrent, en
général, un contraste qui affecte fort désagréablement le regard.
L'escalier tout en pierres massives, mal équarries et d'un parement
grossier, s'ouvre sur des couloirs sombres, garnis d'aspérités boueuses
que les pieds des passants tendent à exhausser peu à peu, et se
développe, sur une hauteur de huit étages, par une cage enfumée, informe
et dont les parois salpêtrées sont dans un état de suintement perpétuel.
Jamais le soleil n'arrive jusque sur ces noirs paliers et ces degrés
sans fin qui sont voués à l'humidité et aux ténèbres. Le badigeon, qui
pourrait leur rendre quelque clarté, semble ignoré à Lyon, et la ville
qui confectionne des tissus si brillants et si délicats semble se plaire
dans une robe de suie et de moisissure. Mais quand on quitte l'escalier
pour entrer dans les appartements, à l'instant la perspective change.
Tous les murs intérieurs portent un revêtement en boiserie, orné de
quelques moulures et recouverts d'une peinture gris-clair que relève un
vernis brillant. C'est la tapisserie à l'usage de la ville, et les
marchands de papiers peints doivent s'en trouver fort lésés.
Le logement du père Potard était une espèce de bonbonnière de ce genre,
et tout y attestait la présence de mains soigneuses et attentives. Rien
qui ne fût brillant et lustré, rien qui ne fût empreint d'un certain
goût et d'une élégance naturelle. Les couleurs des meubles et des
rideaux étaient parfaitement assorties, la petite cheminée à tablier
avait les proportions et l'harmonie désirables; partout des trumeaux et
des corniches, des parquets bien cirés et des boiseries bien jointes.
Les femmes seules savent créer et entretenir ces détails du bien-être
intérieur. Aussi en voyait-on deux dans la pièce où nous venons
d'entrer; l'une assise près d'une lampe à réflecteur et travaillant à un
ouvrage d'aiguille, l'autre achevant de mettre le couvert et de pourvoir
aux préparatifs du repas. L'argenterie est sur la table, les assiettes
de porcelaine aussi; tout cela indique l'aisance et même quelque
raffinement. De temps en temps la jeune fille quitte son siège pour
aller vers la porte d'entrée et prêter l'oreille aux bruits qui viennent
du dehors, puis elle se rassied en laissant échapper un petit geste
d'impatience. Il n'y a pas à s'y tromper, c'est le visage qui se montre
chaque jour à la croisée de la place Saint-Nizier, entre les pois de
senteur et les campanules rouges des capucines. L'expression en est
douce et touchante; les traits d'une finesse achevée portent cependant
ce caractère de souffrance commun aux populations à qui l'air et
l'espace sont mesurés d'une manière avare. Un sentiment de mélancolie
s'y laisse voir; on dirait un ange qui se souvient d'une patrie
meilleure, une Mignon de Goethe se rattachant par la pensée aux rayons
du soleil natal et aux horizons de cette contrée heureuse que couvrent
des orangers en fleur. L'autre femme est une vieille Bourguignonne qui
porte le costume de sa province; alerte malgré ses rides, elle va et
vient, donne l'oeil à tout, surveille ses fourneaux en même temps
qu'elle s'occupe du service, et de loin en loin jette sur la jeune
fille, assise dans l'angle de la pièce, un regard furtif et presque
maternel.
«Marguerite, dit enfin celle-ci en laissant échapper un soupir, il me
semble qu'il se fait tard. Quelle heure est-il donc?
--Neuf heures et cinq minutes à la pendule de la chambre, mam'selle
Jenny. Il n'y a pas encore grand mal.
--Bon ami devrait être ici depuis demi-heure au moins, Marguerite. Tu
sais qu'il est très-exact pour le souper.
--N'y a pas de quoi s'inquiéter, mam'selle. Les Grabeausée l'auront
retenu; c'est l'époque de l'inventaire. Faut que le bourgeois soit là
pour la chose d'aider ces messieurs du magasin. Un petit coup de
collier, quoi!
--Tu as raison, Marguerite, je suis un enfant. Mais je ne sais! les
larmes me viennent aux yeux malgré moi. J'ai l'idée qu'il nous arrivera
quelque malheur. Mon Dieu! mon Dieu! Il y a des moments ou je voudrais
être morte.
--Sainte Vierge! que dites-vous? s'écria la vieille servante en faisant
un signe de la croix. Ne parlez donc pas comme çà, mam'selle; vous allez
offenser Dieu.
--C'est qu'aussi on n'est pas malheureuse comme je le suis. Huit jours
sans le voir; huit jours entiers, Marguerite!
--Comment, huit jours? Il a dîné ici ce matin, le bourgeois. Votre
mémoire déménage, mam'selle; à cette preuve qu'il vous a porté un joli
châle boiteux, comme il dit. Tenez, celui qui est là, sur cette chaise.
--Ce n'est pas de bon ami que je parle, Marguerite.
--Et de qui donc?
--Tu sais bien! De qui pourrait-ce être? C'est de lui.
--Ah! de lui? Vous y pensez encore? ajouta la Bourguignonne en prenant
un ton presque sévère. Je croyais que c'était rompu.
--Rompu, oh! j'en mourrais! Marguerite, que je souffre! Dieu, que je
souffre!»
En effet, la figure de la jeune fille exprimait un sentiment d'angoisse
profonde: son teint avait pris des tons mats de la cire, son regard
était fixe et terne, ses traits avaient quelque chose de contracté qui
touchait à l'égarement. La vieille servante se sentit désarmée par cette
crise:
«Mam'selle, dit-elle à sa maîtresse; ne vous mettez donc pas dans ces
états-là! Vrai, vous me fendez le coeur. Avez pitié de votre pauvre
Marguerite qui vous a nourrie, élevée et ne vous a pas quittée depuis
seize ans. Il reviendra, croyez-le, il reviendra.
--Tu crois, répliqua la jeune fille en poussant un long sanglot; tu
crois, ma bonne? Que le ciel t'entende!»
Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux et procura quelque
soulagement à cette douleur contenue. Quand Marguerite la vit plus
calme, elle ajouta:
«Écoutez, mam'selle; rien n'est plus aisé que de tromper une pauvre
vieille femme qui a son marché à faire, une maison à tenir en état, de
mauvais yeux et des oreilles pas trop bonnes. Vous êtes votre maîtresse
absolue; à seize ans, c'est beaucoup. M. Potard ne peut pas être là.
Dam! le pauvre cher homme! son métier est de battre les grandes routes;
faut bien faire venir l'eau au moulin. On ne manque de rien ici, mais
pourquoi? Parce qu'il est en tournée pour les Grabeausée. S'il restait à
surveiller sa maison, adieu le métier, adieu les profits! La misère
entrerait par cette porte. Plus de nappe blanche, plus d'argenterie,
plus de châles, plus de linge dans les armoires; tout filerait peu à peu
comme çà est venu. Et la misère, si vous saviez comme c'est triste!
--Bah! quand le coeur est heureux!
--Ne parlons pas ainsi, mam'selle: vous n'y avez pas passé comme nous
autres villageoises. Il n'y a pas d'amour qui y résiste. C'est pour vous
dire qu'il faut bénir ce bon M. Potard à toute heure de votre vie. Et
penser que nous lui préparons du chagrin, à ce pauvre cher homme! Dieu!
s'il allait s'en apercevoir! Vous, mam'selle, vous n'avez rien à
craindre; mais moi, il me tuerait! et, faut être juste, je l'aurais bien
mérité.
--Huit jours sans donner signe de vie! songes-y donc, Marguerite, reprit
Jenny, dont la pensée suivait une autre direction que celle de la
vieille servante.
--Allons, voilà que sa marotte la reprend.
--J'ai regardé de tous les côtés, Marguerite; sur la place, dans la rue,
à la croisée de son petit logement de derrière; personne, personne! Huit
jours ainsi, quelle agonie!»
Les deux femmes en étaient là de leur entretien quand un bruit soudain
et étrange se fit entendre sur le palier de l'appartement; ou entendait
des pas rapides résonner sur les marches de l'escalier, comme si
plusieurs personnes se fussent poursuivies; cette course bruyante était
entrecoupée d'exclamations confuses dont le sens ne parvenait pas
jusqu'aux oreilles de la jeune fille. Enfin, après quelques minutes de
ce manège, il se fit un moment de calme, et un violent coup de sonnette
retentit à la porte.
«Sainte Vierge! s'écria Marguerite, qui peut sonner ainsi?
--Ouvrez donc,» dit une voix, en accompagnant cet ordre d'un énergique
juron.
Marguerite reconnut son maître, et obéit. Le père Potard se précipita
chez lui avec l'impétuosité d'un ouragan, et alla se jeter, hors
d'haleine, sur un grand fauteuil qui garnissait la salle à manger. Toute
sa personne respirait le plus beau désordre: chacun de ses cheveux, plus
hérissés que d'ordinaire, semblait porter une goutte de sueur; le noeud
de sa cravate avait exécuté un mouvement de conversion, et ne se
présentait plus qu'en silhouette; les boutons du gilet avaient cédé à un
effort trop brusque, et les pans de la redingote étaient bouleversés
comme par un coup de vent. Étendu sur son fauteuil, le troubadour ne
semblait plus avoir de force que pour souffler et s'essuyer le visage
avec un foulard.
«Ouf! dit-il enfin... En voilà un qui a voulu me faire gagner le
souper.. Quelle partie de barres!... Sacripant, va!... tu es heureux que
le pied m'ait glissé... Figure-toi, ma petite Jenny, ajouta-t-il quand
les voies respiratoires eurent repris chez lui un mouvement plus
régulier, figure-toi qu'en rentrant j'ai failli mettre la main sur un
malfaiteur.
--Un malfaiteur! s'écrièrent à la fois les deux femmes.
--Oui, un malfaiteur; vous allez voir. Marguerite, un petit verre de
n'importe quoi pour me refaire: j'ai la voix dans les talons.»
Quand il se fut garni l'estomac de ce cordial, le père Potard reprit:
«Voici la chose; je venais souper comme de coutume, lorsqu'en ouvrant
l'allée de la maison, je vis se glisser à mes côtés une espèce d'ombre
qui prit de l'avance sur moi et enfila l'escalier. C'est bien; je n'y
prends pas garde: Probablement, me dis-je, c'est un locataire qui
regagne son appartement. Au premier étage, même manoeuvre: au moment où
je tourne la rampe, le sylphe s'échappe et monte un étage plus haut; au
second, au troisième, au quatrième, même cérémonie. Alors, je me ravise
et réfléchis: Cet homme, pensai-je en moi-même, doit exercer quelque
industrie non autorisée par les lois; il prend chasse jusqu'à ce que je
me sois remisé quelque part, et puis il continuera son commerce. C'est
bien, opposons stratégie à stratégie. Au lieu de monter, alors que
fais-je? Je me livre à une halte savante, afin de tromper l'ennemi, et
puis je m'achemine vers notre sixième à pas de loup. Arrivé à mi-chemin,
j'aperçois, dans une chambre située sur le derrière, une lumière qui se
déplace vivement.
--De quel côté? dit Jenny, interrompant le père Potard avec une vivacité
inquiète.
--Là, sur la cour, ma petite, vis-à-vis de notre cuisine. Mais
laisse-moi achever, la lumière s'éteint, et je m'efface de nouveau.
Alors, je vois déboucher nom drôle sur notre palier; il avait
probablement un paquet de fausses clefs à la main, car je l'entends
ferrailler comme s'il crochetait une porte. Oh! alors je ne me contiens
plus; je me précipite sur lui afin de le livrer à la police; mais mon
gaillard se met à jouer des jambes avec une supériorité à laquelle je
suis forcé de rendre hommage. Il me trompe par une feinte, m'éloigne par
une poussée, et descend les escaliers huit à huit. De malfaiteur doit
être de première force sur la gymnastique; dans son genre d'industrie,
on a l'emploi de ce talent. Bref, j'ai eu beau courir, il m'a glissé
entre les doigts. Mais c'est égal, je le repincerai; il n'a qu'à bien se
tenir.»
Pendant que le père Potard poursuivait le récit de son aventure, la
jeune fille semblait en proie à une émotion que trahissait le jeu de sa
physionomie. Le dénoûment sembla pourtant la rassurer et, elle dit:
«C'est une fausse alerte, bon ami; il faut oublier cela.
--Non, saprelotte, j'ai mon idée; ou ne fait pas aller le père Potard.
Après le souper, j'irai chez le commissaire.»
On se mit à table, et le repas fut triste. Le troubadour, qui se
chargeait ordinairement de l'égayer, obéissait malgré lui à une certaine
préoccupation, et Jenny était retombée dans sa mélancolie habituelle. La
vieille Marguerite ne songeait qu'au service. Avant le dessert, Potard
se leva, embrassa la jeune fille sur le front, prit son chapeau et se
disposa à sortir.
«Où allez-vous donc, bon ami? lui dit celle-ci avec anxiété.
--Sois sans crainte, mon enfant, tout se passera bien; j'y veillerai.
Mon drôle n'en aura pas le dernier mot.»
Sans s'expliquer davantage, il ouvrit la porte, prit son passe-partout
et disparut. Mais au lieu de descendre l'escalier, il se blottit dans
une encoignure sombre et garda le plus profond silence. Une heure
s'écoula ainsi, et déjà Potard désespérait de prendre sa revanche, quand
des pas mesurés résonnèrent dans l'allée de la maison. C'était la marche
d'un homme qui prenait évidemment quelques précautions et amortissait à
dessin le bruit de ses mouvements. Un pressentiment annonça au
troubadour que c'était là son ennemi; il retint son haleine et prêta une
attention profonde. Le son régulier des pas se rapprochait toujours, et
l'inconnu s'arrêta au sixième étage, précisément devant la porte de
Potard. Déjà même il se penchait vers la serrure, quand une main
terrible le saisit au collet en même temps qu'une voix de stentor
retentissait à son oreille.
«Ah! je te tiens enfin! ah! chenapan! ah! gibier de potence, tu ne
m'échapperas pas cette fois! ah! scélérat! ah! pendard! nous allons
enfin savoir qui tu es.»
En même temps le troubadour ouvrait sa porte, et contenant l'inconnu à
l'aide d'une vigoureuse étreinte, il le poussait dans son appartement.
(La suite à un prochain numéro.)
La Semaine sainte à Rome.
C'est le dimanche des Rameaux que commencent, dans la métropole du monde
chrétien ces cérémonies fameuses de la semaine sainte qui y attirent un
si grand nombre d'étrangers et qui ont dû se célébrer cette semaine
même, telles que nous avons eu le bonheur de les voir il y a deux ans,
telles que nous allons essayer de les décrire; car depuis des siècles
elles n'ont subi aucun changement important.
L'Église prend le deuil le matin du _dimanche des Rameaux_: les autels,
les croix, les nuages sont recouverts de voiles violets; les célébrants
portent des vêtements de même couleur. Ce deuil se prolonge jusqu'au
_Gloria in excelsis_ de la messe du samedi saint.
La première de toutes les cérémonies de la semaine sainte est celle de
la bénédiction et de la distribution des palmes, faites par le pape à la
chapelle Sixtine ou à Saint-Pierre.
Lorsque Sixte V éleva sur la place de Saint-Pierre l'obélisque qui la
décore, il défendit expressément à qui que ce fût de dire un mot sous
peine de mort, de peur que les exclamations de la foule ne troublassent
les ingénieurs ou n'empêchassent les ordres des chefs d'arriver
jusqu'aux ouvriers. Cependant, à un certain moment, les cordes se
relâchent, elles s'étirent, elles vont se rompre, et l'obélisque, en
tombant, va se briser sur le pavé. «De l'eau sur les cordes», s'écrie
une voix dans la foule; et cette heureuse idée, donnée par un jeune
marin, est un trait de lumière; les cordes sont mouillées, elles se
raffermissent, et l'obélisque est assis pour des siècles sur sa base de
granit.
Ce marin s'appelait Bresca; il était de San-Rémo (États sardes).--Le
pape, l'ayant fait appeler, lui demanda quelle récompense il voulait:
«Je ne désire, répond il Bresca, que le droit de fournir seul des palmes
à la ville de Rome le jour des Rameaux.» Depuis ce temps, lui et ses
descendants ont toujours gardé ce privilège. Pie VII conféra de plus à
perpétuité le grade de capitaine de marine au chef de la famille Bresca,
et remplaça par une rente annuelle de 120 écus romains (642 fr.) le
droit qu'ils avaient de faire entrer à Rome des bateaux de marchandises
affranchies de tout tribut, ce qui avait fini par entraîner des abus
sans nombre.
Le dimanche des Rameaux, à vingt et une heures et demie, le grand
pénitencier se rend à son tribunal de pénitence, à Saint-Jean de Latran.
Assis sans chape, et coiffé du bonnet carré de cardinal, il tient une
longue baguette dont il frappe légèrement sur la tête, d'abord les
prélats, puis les assistants accourus pour gagner l'indulgence de cent
jours accordée à cet acte d'humilité. Si personne ne se présente ensuite
à son confessionnal, il se retire en remerciant les prélats qui l'ont
suivi... Le mercredi saint, la même cérémonie a lieu à
Sainte-Marie-Majeure; le jeudi saint, à Saint-Pierre.
Le lundi et le mardi saints ressemblent à Rome, comme partout ailleurs,
aux autres jours de l'année; seulement les églises sont plus
fréquentées.
[Illustration: Bénédiction du pape le jeudi saint.]
Les grandes cérémonies ne commencent donc que le mercredi saint aux
_Cendres_, qui se chantent à la chapelle Sixtine, à vingt-deux heures,
deux heures avant le coucher du soleil. Ce jour-là, le pape porte la
chape de drap d'or rouge et la mitre d'argent; les, cardinaux sont en
soutanes et en chapes violettes. Pendant le Benedictus, on éteint
successivement douze des treize cierges allumés sur l'autel; et on place
le treizième derrière l'autel, en commémoration de la défection des
douze apôtres et de la fidélité de la Vierge. On chante ensuite le
_Miserere_, qui est suivi de l'oraison dont les premiers mots sont
_Respice, quæ sumus_. Le célébrant, toujours à genoux et la tête
découverte, de même que les ministres, récite tout haut cette prière
jusqu'au _qui tecum_, etc. Alors il baisse entièrement la voix.
«A peine la prière est-elle achevée qu'on entend, dit un ancien auteur,
le bruit des baguettes qui frappent sur les sièges et sur les bancs,
pour figurer l'ensevelissement du Seigneur. Souvent les poings se
mettent de la partie; les enfants augmentent le carillon; et le peuple,
dont la dévotion est presque toujours opposée aux lumières de bon sens,
prend assez de goût à ce bruit pour ne pas le finir sitôt. Un acolyte
l'arrête, en montrant le cierge qu'il avait caché sous l'autel. C'est le
signal du silence.»
Cédons un moment la parole à un écrivain contemporain (1) qui nous fera
le récit d'un épisode curieux des cérémonies du jeudi saint dans lequel
il a joué un rôle.
[Note 1: _Rome et l'Italie méridionale_; promenades et pèlerinages; par
M. de. Sivry. 1 vol. in-8 orné de 16 belles gravures sur acier. Paris,
1844. Belin-Leprieur.]
«Le jeudi saint, au matin, dit M. de Sivry, je me présentai à
Saint-Marcel au Corso, église bâtie sur l'emplacement de la maison d'une
pieuse dame romaine, nommée Lucine, près du temple d'isis Exorata.
C'était ma paroisse à Rome, et je tenais à y remplir le devoir pascal.
J'y communiai sans messe, comme c'est assez l'usage en Italie;
d'ailleurs il n'y a, le jeudi saint, qu'une seule messe, c'est la messe
chantée qui se dit vers dix heures.
«Si je n'avais pas été prévenu d'avance, j'aurais été fort surpris de
voir, après ma communion, un sacristain déposer auprès de moi, sur la
balustrade où j'étais agenouillé, un petit billet imprimé ainsi conçu:
_Inceni quem diligit anima mea,
tenui eum, nec dimittam._
(Cant. Cant., cap. III, v. 4.)
Commun. Romæ Paschatis tempore,
in Ven. Ecclesia Parochiali S. Marcelli.
Ann. Domini 1844.
_Fr. Philippus Mareschi, parachus._
«J'ai trouvé celui que mon coeur aime, je l'ai saisi,
et je ne le laisserai point s'échapper.»
(Cant. des Cant., ch. III, v. 4.)
«Communié à Rome, au temps de Pâques, dans la
vénérable église de Saint-Marcel.
L'an du Seigneur 1844.
F. Philippe Mareschi, curé.»
[Illustration: SS. Grégoire XVI, le pape actuel.]
«Or, voici l'utilité de, ces billets. A Rome, où le pouvoir civil et la
religion se prêtent un mutuel secours, il n'est pas rare de voir les
peines ecclésiastiques appliquées souvent comme peines de police, et par
contre coup la force publique venir au secours du prêtre qui ne peut
parvenir à convaincre ses ouailles par l'ascendant de sa parole. Si
l'excommunication frappe le gendarme qui ne fait pas bien son devoir,
qui, par exemple, arrêterait un brigand dans un lieu d'asile, la prison
menace de ses châtiments corporels celui qui, sans empêchement légitime
et authentique, laisserait s'écouler les fêtes de Pâques sans satisfaire
au commandement de l'Église. Voici à ce sujet comment les choses se
passent: quelques jours avant le temps pascal, les curés s'en vont dans
chacune des maisons particulières qui sont sous leur juridiction, pour
avertir leurs paroissiens que le grand jour approche, et pour inscrire
sur un registre les noms de quiconque est en âge de communier. Cet avis
donné, et cette formalité remplie, chacun se conduit comme il l'entend;
mais une ou deux semaines après la quinzaine de Pâques, les mêmes curés
repassent dans les mêmes maisons et se font donner les billets de
communion de tous ceux dont ils ont enregistré les noms. Alors malheur à
qui n'a pas le sien (2)! il subit d'abord une vigoureuse réprimande, et
son nom est affiché aux portes de l'église. A partir de ce moment, il
est traité par ses amis et ses proches comme un excommunié; chacun
refuse de partager avec lui le feu et l'eau; et si un employé du
gouvernement se rendait coupable de cette faute, il serait immédiatement
destitué. Cependant on lui laisse quelques semaines pour réparer sa
faute. Si, après ce temps, il n'a point accompli le précepte, on
l'emmène en prison, où il est éloigné de toutes les occasions du péché,
et peut méditer à son aise sur la nécessité de rentrer en grâce avec
l'Église. Ensuite on le conduit dans la maison des Exercices spirituels,
où des prêtres zélés l'exhortent, le prêchent, le catéchisent, et il
n'en sort enfin que bien et dûment confessé et communié.»
[Note 2: Quoique ce billet ne soit pas nominal, le même ne peut servir à
plusieurs, parce qu'il faut que chacun représente et comme le sien
propre, et que d'ailleurs il y a peine d'excommunication pour celui qui
ferait la fraude à cet égard.]
Cependant la messe est terminée, la foule des fidèles accourue pour
l'entendre sort en désordre des églises et se précipite pèle-mêle du
côté de la place Saint-Pierre! Un seul cri s'échappe de toutes les
bouches: La bénédiction! la bénédiction! Déjà les soldats du pape,
cavalerie et infanterie, sont rangés en bataille sur la place; au-dessus
de la colonnade servant d'avenue à Saint-Pierre, se pressent les
étrangers curieux ou les Romains qui ont obtenu des entrées de faveur.
Le peuple s'entasse agenouillé sur les marches de la basilique. Le bruit
et le désordre augmentent avec la foule. Tout à coup un silence profond
succède à ce tumulte; un murmure, une acclamation, un mouvement général
annoncent que le pape approche. Porté sur son trône de velours par douze
palefreniers vêtus de rouge, placé sous un dais magnifique, entouré des
cardinaux la mitre en tête, précédé des évêques et des prélats mitrés,
escorté des suisses et de ses gardes nobles en grande tenue, le
souverain pontife traverse lentement la ville immense qui s'étend
au-dessus du vestibule de la basilique, et s'avance ainsi jusqu'au bord
de la fenêtre vaste, cintrée, ouverte au milieu de la façade et appelée
la loge de la bénédiction. Là, toujours assis, la tiare en tête, il lit
à haute voix la formule d'absoute qui précède la bénédiction; puis se
levant et tendant les bras au ciel, il répand avec profusion sur la
ville et sur le monde, _urbi et orbi_, les trésors de la grâce divine.
_Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius et Spiritus Sanctus_. «A
ces mots le canon tonne au château Saint-Ange, les trompettes, les
tambours, les cloches éclatent à la fois, et par mille voix de la foule
immobile et agenouillée s'élève vers le Seigneur, dit un voyageur,
l'_amen_ universel du monde.»
Autrefois, avant de donner bénédiction _urbi et orbi_, le pape
excommuniait solennellement les hérétiques et les impénitents.
L'excommunication du jeudi saint était appelée vulgairement la
publication de la bulle _in cæna Domini._ Le sous-diacre, qui était à la
gauche de Sa Sainteté, faisait, enfin, la lecture de la bulle; le
diacre, placé à sa droite, la lisait ensuite en italien. Alors on
allumait des cierges, et chacun prenait le sien. L'excommunication
publiée et les morceaux de la bulle jetés au vent, le saint-père et les
cardinaux éteignaient leurs cierges et les jetaient sur le peuple. Cette
cérémonie ne se pratique plus aujourd'hui.
La bénédiction donnée, Sa Sainteté jette au peuple, non pas des
indulgences, comme le dit tort M. Simond, mais la bulle que deux
cardinaux-diacres eut lue en latin et en italien, et qui accorde une
indulgence plénière aux assistants.
Ces cérémonies sont suivies lavement des pieds et de cène, où le pape en
personne lave les pieds des treize pèlerins ou apôtres, et les sert
suite à table.
Le soir du jeudi saint on chante encore le _Miserere_ dans chapelle
Sixtine. Pendant l'office des ténèbres, le trône du pape est dégarni et
sans baldaquin; les voiles de la croix de l'autel sont noirs, les
cierges sont de cire jaune. Dès que la nuit arrive, l'intérieur la
basilique de Saint Pierre est éclairé par une grande croix en lames de
cuivre, de dix mètres environ, brillante de cent vingt-six lumières, et
suspendue en l'air au-devant du grand autel. Depuis le jeudi midi
jusqu'au _Gloria in excelsis_ de la messe samedi saint, Rome tout
entière paraît plongée dans une profonde affliction. Les cloches se
taisent, même pour sonner les heures aux horloges publiques; ce sont des
enfants qui vont l'annoncer dans les rues avec une espèce de crécelle.
Il n'y a plus d'eau bénite dans les églises, plus de cierges blancs sur
les autels, plus d'encens, on ne fait plus signe de la croix, le pape ne
donne plus bénédiction; les tambours détendus rendent un bruit sourd et
lugubre.
Le vendredi saint, dans la matinée, le pape, les cardinaux, les évêques
et les prélats adorent la croix à la chapelle Sixtine. Pendant cette
cérémonie, on chante l'_Improperium_ de Palestrina, et l'hymne _pange_,
si précieuse dans l'histoire de la musique; car c'est le seul morceau
qui nous reste du plain chant rythmique des anciens... Le soir, aux
ténèbres, on chante, à la chapelle Sixtine, le célèbre _Miserere_
d'Allegri. Il faut aller à Rome exprès pour entendre, à genoux, cette
musique divine; le pape, revêtu de ses habits ordinaires, suivi sacré
collège et escorté des gardes nobles des Suisses, descend dans la
basilique de Saint-Pierre pour y vénérer les reliques de la croix, de la
lance et du saint suaire (santo vollo), que les chanoines exposent à la
piété des fidèles, du haut d'une tribune pratiquée dans l'un des gros
piliers du choeur. Le pape est à son prie-Dieu, à l'extrémité de la grande
nef, devant la croix illuminée suspendue, comme la veille, au-dessus de
la Confession de saint Pierre; on éteint alors toutes les autres
lumières, même les cent lampes de la Confession, qui restent allumées
pendant le reste de l'année; derrière le pape, mais à quelque distance,
les cardinaux sont agenouillés devant des bancs de bois; lorsque le
saint-père et le sacré collège ont quitté l'église, elle se change en un
lieu de promenade, où la foule circule en tous sens, surtout pour y
admirer les divers effets de lumière produits par la grande-croix
illuminée.
[Illustration: Le pape à la loge de la bénédiction.]
[Illustration: Pétards tirés par le peuple, le samedi saint.]
La nuit du vendredi saint, les boutiques de viandes salées et de porc
frais, dont les étalages annoncent la fin prochaine du carême, sont
mieux éclairées que de coutume; des guirlandes de feuillages,
entrelacées de rubans garnis de bandes de clinquant d'or, en ornent la
devanture et l'intérieur; enfin la petite _madona_ porte déjà la parure
des grandes fêtes.
Le samedi saint, deux cérémonies importantes ont lieu aux deux
extrémités de la ville, le baptême et la confirmation des nouveaux
convertis à Saint-Jean-de-Latran, et la messe du pape Marcel à la
chapelle Sixtine. Cette messe, chef-d'oeuvre de Palestrina, ne se chante
que ce jour-là dans toute l'année; elle est à six voix et produit un
effet extraordinaire. Le samedi saint, comme le jeudi, on ne dit pas
d'autres messes que la grand'messe, et encore, seulement dans les
églises paroissiales. Au _Gloria in excelsis_, les cloches, muettes
depuis trois jours, sonnent à toute volée, les canons du château
Saint-Ange mêlent leurs explosions retentissantes au bruit soudain qui
éclate au même instant dans toutes les rues. Le long des maisons, les
laquais et les gens du peuple rangent des vases de terre, des cruches,
des marmites hors d'état de servir et que l'on réserve pour ce jour-là;
sous la poterie renversée ils placent des marrons de poudre qui la fait
voler en éclats; à ces détonations répondent les cris de joie de la
foule, et des coups de fusil tirés des fenêtres.
«Dans la journée du samedi saint, on fait bénir dans chaque famille, dit
M. de Sivry, le déjeuner de Pâques, qui se compose invariablement d'une
soupe aux oeufs, qu'on ne mange guère qu'en cette occasion, d'un gâteau
composé d'une pâte très-épaisse au beurre et au fromage, gâteau énorme
sur lequel toute la maison peut vivre pendant huit jours, et d'un
chevreau rôti en souvenir de l'agneau pascal.
«Le curé de la paroisse vient exprès dans chaque maison faire cette
bénédiction, à laquelle sont appliquées des indulgences. Les humains
sont tellement attachés à cette pratique, que les pauvres, s'en vont
demander à la porte des monastères de quoi préparer ce déjeuner: ils
s'adressent de préférence aux capucins, qui leur donnent des oeufs, un
morceau d'agneau et de _salame_ (saucisson) avec deux ou trois verres de
vin.
«Ce jour-là encore, on lave toutes les maisons de haut en bas; il semble
qu'on laisse, comme Jésus, toute la dépouille du vieil homme pour
renaître à une vie nouvelle.»
La cérémonie la plus imposante du jour de _Pâques_ à Rome est la messe
de Saint-Pierre, célébrée par le pape au grand autel de la Confession.
S. S. arrive à travers la vénérable basilique, enveloppé de la chape
pontificale, couronné de la triple couronne, et porté sur son trône au
milieu du silence et de l'avide curiosité de la foule. Un grand nombre
de cardinaux, vêtus de chapes, de chasubles ou de dalmatiques de drap
d'argent brodé d'or; les patriarches étrangers, toute la prélature
romaine et les hauts dignitaires civils, le sénateur, le conservateur,
la garde noble en uniforme, le président, et l'auguste cortège arrivent
ainsi jusqu'à la tribune, environnés de toute la pompe du culte
catholique.
Après la messe, S. S. donne, comme le jeudi saint, la bénédiction
pontificale sur le grand balcon de la basilique.
Empruntons maintenant à un autre écrivain la description de la dernière
cérémonie de la semaine sainte.
«Les curieux furent ensuite dîner en hâte, dit M. Simond, et se préparer
pour l'illumination et le feu d'artifice qui terminent la semaine
sainte. A la nuit, tombante, toute la façade de Saint-Pierre se trouva
couverte de voltigeurs suspendus à des cordes, qu'on voyait passer comme
des oiseaux, d'un chapiteau de colonne à l'autre, monter et descendre en
tous sens, courir le long des corniches, grimper par les côtés saillants
de la coupole et par la lanterne jusque sur la boule dorée, se mettre
enfin à cheval sur la croix qui termine l'édifice. Un assure que ces
hommes entendent la messe, se confessent et reçoivent l'absolution,
enfin mettent leur conscience en règle avant de commencer une opération
qui présente de si grands dangers. Toute la façade de Saint-Pierre et
toute la colonnade qui y aboutit brilla bientôt de la douce lumière de
cinquante mille lanternes de papier; mais, en moins d'une heure et à un
certain signal, l'édifice entier parut tout à coup en flammes, au moyen
d'un très-grand nombre de vases pleins de copeaux et de térébenthine, et
distribués sur toutes les parties de l'édifice, auxquels on met le feu
simultanément; l'effet en est prodigieux, mais de courte durée. Ce coup
de théâtre était à peine fini, que la foule s'est portée sur le pont du
château Saint-Ange, afin d'occuper le quai de l'autre côté du Tibre; et
ce ne fut pas sans difficulté que nous atteignîmes la maison où nous
avions des fenêtres. Rien de comparable certainement ne s'était jamais
offert à nos regards. On ne saurait décrire la variété, la force,
l'étendue et la durée du feu qui enveloppait le château Saint-Ange, et
s'élançait à une hauteur prodigieuse; l'artillerie du château tonnait
sans cesse au milieu de ces torrents de flammes, et le Tibre lui-même
semblait rouler du feu. Après que tout fut fini, on revit Saint-Pierre,
oublié momentanément, paraître, au sein de la nuit obscure, comme une
constellation nouvelle à son lever.»
Le pape actuel, S. S. Grégoire XVI, achève aujourd'hui sa
soixante-dix-neuvième année; il est né le 18 septembre 1705, à Belline,
dans l'État vénitien. Entré, dès sa jeunesse, chez les bénédictins
camaldules; il s'y distingua par ses talents et par sa piété. Sa
_Dissertation sur le triomphe du Saint-Siège et de l'Église, ou les
Novateurs battus par leurs propres armes_, obtint surtout un grand
succès. En 1800, Pie VII le nomma membre de l'_Académie de la religion
catholique_, qu'il avait fondée. A dater de cette époque, le P. Maur
Cappellari (tel était son nom de famille) publia presque chaque année un
Mémoire, qui attira l'attention de l'Église. Lors de l'enlèvement de Pie
VII, il se retira à Saint-Michel de Murano, dans l'État vénitien; et, en
1814, s'étant rendu à Padoue, il y apprit la délivrance du souverain
pontife. «Cet événement bien heureux, dit un de ses biographes, lui
inspira un nouvel écrit sur le _concours extraordinaire de tant de
prodiges considérés comme motifs de foi._» Quelque temps après il revint
à Rome, où il fut successivement nommé abbé procureur général,
consulteur de l'inquisition, de la propagande et des affaires
ecclésiastiques, examinateur des candidats aux évêchés, consulteur de la
correction des livres de l'Église orientale, vicaire général des
camaldules, et enfin préfet de la propagande. Dans la nuit du 30
novembre au 1er décembre 1830, mourut Pie VII, après vingt mois de
pontificat. Le 2 février 1831, le cardinal Maur Cappellari fut élu pour
le remplacer, et prit le nom de Grégoire XVI. Il ne nous appartient pas
de faire dans ce journal l'histoire des treize années de son pontificat.
Nous terminerons cette courte notice biographique par l'anecdote
suivante, empruntée à M. de Geramb: «Celui dont le chef auguste est
ceint de la triple couronne de Benoit XII, et dont l'autorité s'étend
sur toutes les nations, couche à côté d'un lit magnifique sur une pauvre
couchette où il n'y a qu'une paillasse; sa vie est celle d'un
gentilhomme peu fortuné. On raconte que, quand il fut nommé pape, son
maître d'hôtel étant venu lut demander de quelle manière il voulait que
sa table fût servie; «Crois-tu, lui dit-il, que mon estomac soit
changé?» Ajoutons, toutefois, ce que M. de Geramb a oublié de nous
apprendre, c'est que S. S. Grégoire XVI est de tous les chrétiens celui
qui fait le mieux le café.
Questions actuelles.--Réforme des Prisons.